TROISIÈME PARTIE

VIE PUBLIQUE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST

PREMIÈRE ANNÉE

CHAPITRE PREMIER

Jésus prélude à sa vie d’enseignement par les œuvres de miséricorde spirituelles et corporelles.

En allant de Capharnaüm à Hébron par Nazareth, Jésus traversa la contrée où, pendant sa vie publique, il nourrit une grande multitude de peuples en multipliant les pains ; et il passa aussi non loin de la montagne, où il fit une partie du sermon qui en porte le nom. À environ une lieue de cette montagne, et tout près de la grande route, il y avait une fête populaire dans un site tout à fait riant. Jésus vit là des hommes et des femmes séparés en divers groupes et qui jouaient aux gageures : l’enjeu consistait en fruits.

Ce fut là que je découvris pour la première fois Nathanaël, appelé aussi Khased ; il était debout sous un figuier dans le lieu où se tenaient les hommes ; il luttait contre une tentation de la chair qu’avait fait naître en lui la vue des femmes qui jouaient à peu de distance de là. Jésus en passant, jeta sur lui un regard qui semblait un avertissement ; Nathanaël, bien qu’il ne connût pas le Sauveur, fut profondément ému : cet étranger, pensa-t-il, a le coup d’œil pénétrant, Jésus lui fit l’effet d’être plus qu’un homme ordinaire. Il se sentit troublé, réfléchit sérieusement, vainquit la tentation, et fut, dès ce moment, plus fort contre lui-même. Je crois avoir vu, dans ce même lieu, Nephthali, surnommé Barthélemy ; il me sembla qu’il était aussi vivement touché d’un regard du Sauveur.

Jésus alla ensuite, avec deux de ses amis d’enfance, à Hébron en Judée ; puis il se rendit à Béthanie auprès de Lazare, plus âgé que Jésus d’au moins huit ans, homme très riche, ayant de nombreux serviteurs et de vastes domaines. Il avait trois sœurs : Marthe, qui dirigeait toute cette grande maison ; Marie, qui vivait retirée, et Madeleine dont la résidence était le château de Magdalum. Lazare connaissait, depuis longtemps, la sainte famille, et jadis il subvenait aux nombreuses aumônes que distribuaient Joseph et Marie.

À Hébron, Jésus congédia ses compagnons, et dit qu’il avait un autre ami à visiter Cet ami était probablement le désert, comme on le voit plus bas. . Il se rendit dans le désert où Élisabeth avait conduit le petit Jean. Ce désert est situé au midi, entre Hébron et la mer Morte. Je le vis gravir d’abord une montagne élevée, couverte de cailloux blancs, et puis arriver dans un riant vallon plein de palmiers.

Il entra dans la grotte où Jean avait séjourné, traversa une petite rivière au delà de laquelle le Précurseur avait été conduit par sa mère, et se mit en prières, comme s’il se préparait à prêcher l’Évangile.

Il revint ensuite du désert à Hébron. Sa charité s’exerçait partout et sur tous. Ainsi je le vis, près de la mer Morte, aider à des gens embarqués sur une espèce de radeau, au-dessus duquel était dressée une tente. Ce radeau portait des hommes, des animaux et des bagages. Jésus, s’apercevant qu’ils ne pouvaient avancer, leur passa une poutre sur laquelle, avec son aide, ils gagnèrent le rivage ; puis il travailla avec eux à réparer le radeau qui était avarié. Ces gens ne pouvaient s’imaginer qui il était ; car, bien que ses vêtements et son extérieur n’eussent rien d’extraordinaire, la dignité et la grâce qui étaient en lui les avaient vivement frappés. Ils crurent d’abord que c’était Jean-Baptiste, qui avait déjà paru sur les bords du Jourdain ; mais ils reconnurent bientôt que ce n’était pas lui, car Jean était plus brun et avait des dehors plus rudes.

Jésus célébra le sabbat à Hébron. Il alla visiter les malades, les consola, les soigna et arrangea leurs couches ; mais il ne les guérit pas encore. Sa présence seule exerçait sur tous une influence salutaire et merveilleuse. Il tranquillisait les possédés, mais ne chassait pas les démons. Il relevait ceux qui étaient tombés, donnait à boire à ceux qui avaient soif, indiquait aux voyageurs comment ils passeraient les ruisseaux et les gués ; et tous considéraient avec admiration le charitable étranger Jésus devait commencer par faire avant d'enseigner ; connaissant toute la grandeur de notre misère, il voulait par là se préparer une entrée dans le cœur des hommes, pour y semer plus tard le salut par la foi. Ces œuvres de miséricorde corporelle étaient ainsi tout à la fois une figure et une préparation du grand rôle de médecin des âmes qu'il venait remplir. . La nuit du samedi il quitta Hébron, et le dimanche matin il arriva à l’embouchure du Jourdain dans la mer Morte. Il traversa en cet endroit le fleuve et se dirigea le long de la rive orientale, vers la Galilée.

Partout il continue à faire du bien. Il visite les lépreux eux-mêmes, il les console, les exhorte à prier, et leur indique des remèdes : chacun est saisi d’admiration. J’ai vu alors deux personnes qui avaient eu connaissance des prophéties de Siméon et d’Anne ; elles lui demandèrent si c’était de lui que ces saints personnages avaient parlé. Ordinairement les gens qui l’avaient pris en affection l’accompagnaient d’un lieu à un autre. Jésus se rendit ensuite au bord d’un petit torrent (le Hiéromax) qui tombe dans le Jourdain, au-dessous de la mer de Galilée, non loin de la montagne escarpée d’où plus tard il précipita les pourceaux dans la mer. Les rives du torrent étaient habitées par de pauvres gens qui construisaient des bateaux, mais qui n’étaient pas bien habiles dans leur métier. Je vis Jésus aller vers eux et leur donner des conseils pleins de bonté. Il apporta des poutres, les aida dans leur travail, leur enseigna divers procédés avantageux, et, tout en travaillant, il les exhorta à la charité et à la patience, etc.

Jésus vint ensuite sur le bord occidental de la mer de Galilée, dans une petite ville composée de maisons dispersées, et située sur un plateau élevé entre deux collines, près de Capharnaüm, de Magdalum et de Domna, au nord-est de Séphoris. Il y avait là une synagogue ; mais les habitants, sans être méchants, n’étaient pas pieux. Abraham y avait possédé des prairies où paissaient les animaux qu’il destinait aux sacrifices ; Joseph et ses frères y gardaient leurs troupeaux, et c’est dans les environs que Joseph fut vendu. Cette ville, qui s’appelait Dothaïm, était peu habitée ; mais il s’y trouvait de nombreux pâturages qui s’étendaient jusqu’à la mer de Galilée. Il y avait une grande maison de fous et de possédés qui entrèrent dans une fureur épouvantable lorsque Jésus arriva. Les surveillants ne pouvaient les dompter. Le Sauveur entra chez eux, leur parla, les exhorta à se maîtriser : aussitôt ils devinrent parfaitement calmes, et retournèrent chacun dans son pays. Les habitants de Dothaïm en étaient très étonnés ; ils ne voulaient pas laisser partir Jésus ; il fut même invité à un mariage. Les noces se firent comme à Cana. Jésus fut traité en étranger de distinction. Il parla avec autant de bonté que de sagesse ; il donna des conseils aux fiancés, qui plus tard se joignirent à ses disciples, lors de l’apparition sur le mont Thébez.

Je vis ensuite Notre-Seigneur Jésus de retour à Nazareth. Il visita successivement les connaissances qu’y avaient ses parents ; mais il fut partout très froidement accueilli. Il parla d’aller dans la synagogue pour y enseigner, mais ils cherchèrent à l’en détourner. Je vis aussi qu’il parla du Messie, sur une place publique, devant beaucoup de monde, entr’autres des pharisiens et des saducéens, disant que le Messie ne serait pas comme chacun se le figurait d’après ses désirs : il parla aussi de Jean-Baptiste qui était la voix dans le désert.

Bientôt après, je vis Jésus et Marie, en compagnie de Marie de Cléophas, des parents de Parménas et d’autres personnes, formant une vingtaine avec les premiers, quitter Nazareth et se rendre à Capharnaüm. Ils avaient avec eux des ânes portant des bagages. La maison de Nazareth resta parfaitement nettoyée et mise en ordre : comme on en avait tout enlevé et qu’on avait seulement disposé quelques couvertures à l’intérieur, elle me faisait l’effet d’une église. Elle demeura inhabitée. Jésus cependant continua ses courses, et je le vis arriver à une petite ville où il parla, dans la synagogue, du baptême de Jean, de l’approche du Messie et de la pénitence. On l’écouta avec mépris : quelques-uns dirent : « Il y a trois mois, son père le charpentier vivait encore, et il travaillait avec lui. Maintenant qu’il a un peu voyagé, il vient nous répéter ce qu’il a appris. » Je souriais de ce qu’ils le faisaient voyager en pays étranger, tandis qu’il était resté dans le désert pour se préparer à sa mission.

Je vis Jésus aller d’un lieu à un autre, et surtout dans les endroits où Jean avait passé. Cependant il n’avait pas encore de disciples. On eût dit qu’il apprenait d’abord à connaître les hommes, et qu’il voulait continuer l’œuvre du Précurseur Le lecteur attentif remarquera facilement que, d'après les visions, un ordre progressif merveilleux règne dans les œuvres et les travaux du Sauveur. De même que le Dieu-Homme, afin de tout expier et sanctifier, passe par tous les degrés de l'âge et du développement de l'homme jusqu'à la parfaite virilité, se soumettant lui-même à l'ordre sous lequel, comme législateur suprême, il a placé l'homme ; de même il révèle aussi, en se proportionnant à cet ordre, les mystères de l'œuvre de la Rédemption, et acquiert, par chaque degré où il passe, de nouveaux mérites pour le salut de tous. D'ailleurs la vue de l'ensemble fera disparaître les difficultés que les détails pourraient d'abord présenter au lecteur. .