CHAPITRE XXX
Jésus visite l’école d’Abelmehola. — Détails remarquables sur l’éducation au temps des patriarches.
Jésus fit ensuite, avec les disciples, environ cinq lieues de chemin dans la direction du sud, et arriva ainsi, vers deux heures de l’après-midi, à la petite ville d’Abelmehola, lieu de naissance du prophète Élisée. Elle était située au penchant du mont Hermon, et ses tours s’élevaient au niveau de la crête de la montagne.
Suivant une coutume de la Palestine, Jésus et ses disciples s’assirent sur un banc placé à l’usage des voyageurs à l’entrée de la ville : c’est là que les gens hospitaliers venaient les chercher pour les conduire dans leurs maisons. Bientôt, en effet, un riche paysan, accompagné de ses serviteurs, vint inviter le Sauveur et les siens à se rendre chez lui : ils le suivirent. Le paysan fit préparer immédiatement un festin auquel il invita plusieurs pharisiens liés d’amitié avec lui, et qui arrivèrent bientôt. Il était très prévenant, mais c’était au fond un hypocrite qui voulait tout à la fois tirer vanité d’avoir reçu chez lui le Prophète, en même temps que le faire interroger par les pharisiens. Il supposait que cette interrogation pourrait se faire plus parfaitement à table, dans l’intimité, que devant tout le peuple à la synagogue.
Le repas était à peine préparé, que tous les malades de l’endroit en état de marcher se rassemblèrent devant la maison et dans la cour du paysan, ce qui causa un vrai dépit à ce dernier, ainsi qu’aux pharisiens. Ils voulurent les chasser, mais Jésus dit : « J’ai une autre nourriture dont j’ai faim » ; et, au lieu de se mettre à table, il alla trouver les malades et se mit à les guérir : les disciples le suivirent. Je les aurais blâmés de ne l’avoir point fait. Il y avait là plusieurs possédés qui appelaient Jésus à haute voix. Il les guérit d’un regard, et d’un simple commandement. Plusieurs malades avaient les mains paralysées : il leur passa la main sur les bras, qu’il agita en divers sens. D’autres étaient hydropiques ; il leur mit la main sur la tête et sur la poitrine. Bien en arrière d’eux se tenaient, appuyées contre un mur, plusieurs femmes sujettes à des pertes de sang ; elles étaient couvertes de leurs voiles, qu’elles soulevaient de temps en temps pour montrer à Jésus leurs figures exténuées, et pour l’implorer d’un regard timide. À la fin il s’approcha d’elles, les toucha et les guérit ; et elles se prosternèrent devant lui.
Tout ce peuple poussait des cris de joie et chantait des cantiques de louange, pendant que les pharisiens restés à la maison étaient pleins de dépit ; ils en avaient fermé toutes les ouvertures et regardaient de temps en temps à travers les grilles. Ces guérisons durèrent longtemps, et, lorsqu’ils voulurent retourner chez eux, ils durent traverser la cour au milieu des malades et des guéris, dont la jubilation leur était une cause de tristesse. L’affluence du peuple augmenta tellement, que Jésus dut se cacher dans la maison jusqu’à ce qu’elle se fût dissipée.
Au déclin du jour, cinq lévites vinrent inviter Jésus et ses disciples à loger dans la maison où était l’école qu’ils dirigeaient. Jésus ne les accompagna qu’après avoir remercié le paysan, et lui avoir donné quelques avertissements salutaires dans lesquels il se servit d’une expression qui avait le sens figuré du mot renard. Cet homme ne cessa pas de se montrer prévenant.
À la maison d’école, Jésus prit avec ses disciples une réfection, après laquelle ils se livrèrent au repos. C’était une école de garçons : mais il s’y trouvait aussi une salle où l’on donnait un enseignement complet aux femmes adultes qui désiraient se faire juives. Cette école, établie déjà du temps de Jacob, avait subsisté sans interruption jusqu’alors. Voici ce que je vis sur son origine, et voici les scènes de l’Ancien Testament qui, à cette occasion, se présentèrent à mon esprit.
Isaac demeurait non loin d’Hébron, dans le pays des Héthéens où Abraham avait acheté un champ ; il avait de nombreux troupeaux et beaucoup de serviteurs, et il devint aveugle dans sa vieillesse. Esaü et Jacob étaient déjà des hommes faits lorsque ce dernier reçut avant Esaü la bénédiction de son père, c’est-à-dire la transmission réelle et sacramentelle d’une bénédiction mystérieuse en vertu de laquelle il était assuré que le Messie naîtrait de son sang. Esaü avait épousé des femmes païennes dont il eut plusieurs enfants. Il persécuta Jacob de toutes manières. Rébecca, qui était effrayée de ces persécutions, envoya secrètement Jacob avec des troupeaux et des serviteurs à Abelmehola, où il séjourna sous des tentes. Elle y avait institué une école où elle faisait instruire dans la religion d’Abraham les Chananéennes et autres jeunes filles païennes qui le désiraient : car elle n’avait vu qu’avec bien de la peine Esaü et ses serviteurs épouser des femmes idolâtres.
Les jeunes filles admises dans l’école de la mère de Jacob habitaient sous des tentes, et étaient formées à tout ce qu’une femme de la race et de la religion d’Abraham avait besoin de savoir pour tenir le ménage d’un berger nomade. J’ai retenu à ce sujet les faits suivants : on les instruisait sur la création du monde et sur celle d’Adam et Eve ; sur leur introduction dans le paradis ; sur la tentation d’Eve ; sur la chute de nos premiers parents qui violèrent l’abstinence que Dieu leur avait imposée. Je compris que toutes les convoitises coupables naquirent, dans l’homme, du fruit défendu. On enseignait aux jeunes filles que Satan avait promis à nos premiers parents une lumière et une science divines, mais que les hommes après le péché s’étaient, au contraire, aveuglés ; que leurs yeux étaient devenus comme voilés ; qu’ils avaient perdu la faculté de voir et de comprendre instinctivement les choses ; que maintenant ils devaient travailler à la sueur de leur front, enfanter dans la douleur, et ne parvenir à la science que lentement et à grand’peine. On leur disait aussi qu’il avait été promis à la femme un fils qui écraserait la tête du serpent ; que les descendants de Caïn avaient dégénéré et étaient devenus méchants ; que les descendants de Seth, les enfants de Dieu, séduits par la beauté des filles nées de la race de Caïn, les avaient épousées, et que de ces unions était née la race impie des géants, puissante dans la magie et les sciences occultes, race qui avait enseigné toutes les inventions de la volupté et la fausse sagesse, enfin tout ce qui éloigne de Dieu et attire au péché, et qui avait tellement perverti et corrompu le genre humain, que Dieu résolut de l’exterminer, à l’exception de Noé et de sa famille. Cette race avait choisi pour demeure principale une chaîne de hautes montagnes, cherchant toujours à en atteindre les cimes les plus élevées ; mais, lors du déluge, cette chaîne de monts s’était affaissée pour faire place à une mer. On parlait ensuite aux jeunes filles élevées à Abelmehola du déluge, de Noé, sauvé dans l’arche avec ses fils Sem, Cham et Japhet ; du péché de Cham et de l’orgueil des hommes qui avaient voulu édifier la tour de Babel. On comparait la construction et la destruction de cet édifice, la confusion des langues, la dispersion des hommes, qui devinrent ennemis les uns des autres, au sort de ces méchants géants et magiciens, anciens habitants de la haute montagne, et on leur enseignait que tout cela était la suite d’unions illicites, contraires à la loi de Dieu, contractées uniquement pour satisfaire les convoitises de la chair : car à la tour de Babel on s’adonnait aussi à la magie, à l’idolâtrie et à l’impudicité. Par ces enseignements, les jeunes converties étaient mises en garde contre le danger qu’il y avait à épouser des idolâtres, à pratiquer la magie, à se livrer aux plaisirs sensuels, en un mot à aimer ce qui éloigne de Dieu : c’était à cause de tous ces péchés que Dieu avait détruit les hommes par le déluge. On leur apprenait à craindre Dieu, à être obéissantes et soumises, à remplir fidèlement les devoirs de leur vie simple et pastorale. On leur faisait connaître les commandements que Dieu avait donnés à Noé, par exemple celui qui défend de manger de la chair crue. On leur enseignait que Dieu avait choisi Abraham pour en faire le père de son peuple élu, duquel devait naître le Rédempteur ; qu’il avait appelé Abraham de la terre d’Ur pour le séparer des idolâtres ; que Dieu avait envoyé à ce patriarche des hommes éclatants de lumière qui lui avaient donné le mystère de la bénédiction afin que sa postérité fût élevée au-dessus de tous les peuples de la terre. On ne parlait de ce mystère que d’une manière générale et avec une crainte religieuse ; on leur exprimait avec quel respect cette bénédiction devait être conservée, dans la sainteté du mariage, chez les enfants d’Abraham, parce que d’elle devait provenir le peuple de Dieu et la rédemption. On leur apprenait aussi que Melchisédech, qu’on leur présentait comme un des hommes lumineux dont il a été fait mention, avait offert du pain et du vin devant Abraham et l’avait ensuite béni lui-même. On leur faisait aussi connaître le jugement de Dieu sur Sodome et Gomorrhe.
Les Chananéennes, ainsi élevées et qui épousaient des descendants d’Abraham, étaient instruites sur l’alliance sainte, et sur le signe de l’alliance de Dieu avec Abraham et sa postérité. Avant les épousailles, on leur imprimait une marque indélébile dans la région du cœur. Il semblait qu’on leur imprimait ainsi les armoiries d’Abraham, et qu’on les identifiât à leur nouvelle famille. La circoncision, chez les descendants d’Abraham, était le sceau imprimé par Dieu lui-même à ces unions saintes, dont le fruit le plus pur devait produire la sainte humanité du Verbe, par l’opération du Saint Esprit. La tâche la plus sacrée de la religion était alors de coopérer aux desseins miséricordieux de Dieu sur les hommes, de former, dans une suite de générations de plus en plus purifiées par le rejet et l’élection des couples humains, la race sanctifiée de laquelle naîtraient tous les prophètes, tous les ancêtres de la sainte famille, et enfin la sainte famille elle-même. Ce rejet des méchants et cette élection des bons pour en former une sainte race se continuent encore dans l’alliance de Jésus-Christ avec l’Église sa fiancée ; et celui qui entend bien cela comprendra aussi combien les mariages mixtes sont dangereux et contraires aux desseins de Dieu. Toutes ces choses paraissent bien étranges, et cependant elles nous touchent de près, comme la parabole du blé vanné et amassé dans le grenier, et de la paille brûlée dans le feu. Oh ! combien il est touchant de voir le saint roi Vinceslas choisir lui-même les grains de blé les plus purs, les grappes de raisin les plus exquises, pour offrir à l’autel la matière du très saint sacrement !
Dans la matinée, Jésus se rendit avec ses disciples dans l’école des garçons, près de laquelle il avait passé la nuit. On y élevait et instruisait alors les orphelins juifs et les enfants rachetés de l’esclavage. Ils avaient à faire ce jour-là un calcul d’après le livre de Job, et ils ne pouvaient en venir à bout. Jésus le leur fit comprendre au moyen de quelques lettres qu’il traça devant eux. Il leur donna aussi plusieurs explications sur ce livre de Job, parce que l’authenticité de l’histoire du saint homme avait été révoquée en doute par quelques rabbins, à la suite des railleries et moqueries des Iduméens, qui trouvaient absurde que les Juifs crussent à la réalité de ce qui était écrit sur un Iduméen, parfaitement inconnu dans leur pays, et prétendaient que ce n’était qu’une fable inventée pour amuser les Israélites dans le désert. Jésus raconta aux élèves de l’école les faits dans toute leur vérité, à la façon tout à la fois d’un prophète et d’un maître : on eût dit que c’était sa propre histoire ; qu’il avait tout vu et tout entendu, ou que Job en personne lui avait tout raconté : on se demandait s’il avait vécu dans ce temps-là, s’il était un ange de Dieu ou Dieu lui-même. Les enfants furent moins frappés de ce récit ; ils avaient intérieurement senti, dès l’arrivée de Jésus, que ce devait être au moins un prophète. Ils se souvenaient qu’on leur avait dit touchant Melchisédech que nul ne savait ce qu’il était.
Jésus alla ensuite visiter l’école des jeunes filles. Elles se livraient alors à un travail qui avait pour objet de calculer l’époque où devait paraître le Messie : toutes leurs recherches aboutirent à prouver que le temps de sa venue était arrivé. C’est à ce moment que Jésus entra dans l’école avec ses disciples, et cette coïncidence émut vivement les jeunes filles. Il les enseigna sur ce sujet et le leur expliqua clairement. Il dit que le Messie était déjà venu, mais qu’on ne le connaissait pas. Il parla du Messie inconnu, et montra que tous les signes qui devaient l’annoncer étaient accomplis. Quant aux paroles : « La Vierge concevra et enfantera un fils », il ne donna aucune explication, déclarant qu’elles leur seraient trop difficiles à comprendre. Jésus engagea son jeune auditoire à se considérer très heureux d’être né à l’époque après laquelle les patriarches et les prophètes avaient soupiré pendant des siècles. Il parla aussi des persécutions et des souffrances du Messie, et leur expliqua les passages qui en font mention.
Après cela, il entretint les jeunes filles de Jean, et leur demanda si elles ne désiraient pas être baptisées ; puis il leur raconta la parabole de l’enfant prodigue et celle de la drachme perdue. Pendant qu’il faisait cet enseignement, les maîtres de l’école et des pharisiens y arrivèrent, et se scandalisèrent de ce que le Sauveur rapportait tout à lui-même.
Jésus prit ce même jour un repas chez les lévites : et le soir il alla se promener avec eux et avec les enfants aux environs de la ville. Les petites filles le suivirent ; elles étaient conduites par les plus grandes ; parfois le Seigneur s’arrêtait pour leur donner le temps de le rejoindre ; il laissait alors les jeunes garçons aller en avant. Il ne cessa de les instruire par des comparaisons empruntées aux arbres, aux fruits, aux fleurs, aux abeilles, aux oiseaux, au soleil, à la terre, à l’eau, aux troupeaux et aux travaux de la campagne. Ses paroles adressées aux jeunes garçons étaient d’une beauté ineffable. J’en ai oublié les détails. Je me souviens qu’il fit mention de Jacob et du puits que le saint patriarche avait creusé en ce lieu. Il leur dit comment l’eau vive jaillissait maintenant vers eux ; il leur expliqua ce que c’était que combler les puits, comme l’avaient fait les ennemis d’Abraham et de Jacob ; et il leur donna la signification de ces figures. Ainsi faisaient ceux qui voulaient étouffer l’enseignement et les miracles des prophètes. Il désigna clairement par là les pharisiens.
Je vis encore le lendemain matin le Sauveur dans l’école d’Abelmehola ; les petites filles se pressaient autour de lui, lui prenaient les mains et s’attachaient à ses vêtements. Il se montra très affectueux envers les enfants et les exhorta à l’obéissance et à la crainte de Dieu. Les plus grandes se tenaient plus à distance. Les disciples qui accompagnaient le Sauveur étaient un peu embarrassés et inquiets ; ils désiraient qu’il se retirât. Ils partageaient les sentiments des Juifs ; ils croyaient que cette familiarité avec les enfants ne convenait point à un prophète, et pouvait nuire à sa réputation.
Jésus ne fit aucune attention à eux. Après avoir catéchisé les enfants, exhorté les adultes et fortifié les maîtres dans le bien, il ordonna à un de ses disciples de faire des présents aux petites filles : on leur donna des pièces de monnaie, et chacune, si je ne me trompe, reçut deux drachmes. Enfin il bénit tous les enfants ensemble, et quitta Abelmehola pour se diriger du côté du levant, vers le Jourdain.