CHAPITRE XXIX
Jésus réfute l’objection qui lui est faite de guérir le jour du sabbat. — Sa bonté envers les malades et les pauvres.
Sur ces entrefaites, une douzaine de pauvres journaliers que l’excès du travail avait rendu très malades, ayant entendu parler des guérisons opérées par Jésus sur de pauvres ouvriers comme eux, avaient conçu l’espérance d’obtenir la même faveur. Ils s’étaient donc traînés jusqu’à la ville pour recourir à lui, et se tenaient rangés devant la synagogue. Le Sauveur, en passant devant eux, les consola et les exhorta à la patience. Les scribes qui le suivaient de près se courroucèrent de ce que des étrangers ne craignaient pas de demander l’assistance de Jésus, quand ils avaient réussi jusqu’alors à éloigner les malades de la ville. Ils parlèrent rudement à ces malheureux ; toutefois, feignant une intention pieuse : « Ils ne devaient pas, leur disaient-ils, faire du bruit et causer du trouble, mais s’éloigner sans délai. Jésus avait des affaires importantes à traiter, il n’avait pas le loisir pour le moment de s’occuper de malades ». Comme ces malheureux ne se retiraient pas assez vite, ils les firent chasser.
Jésus, dans la synagogue, parla du sabbat et de sa sanctification ; le chapitre d’Isaïe qui devait être lu ce jour-là exhortait à observer ce précepte. Après avoir enseigné sur ce sujet, il montra du doigt le fossé profond de la ville au bord duquel leurs ânes paissaient, et leur demanda ce qu’ils croiraient devoir faire si un de ces ânes tombait dans le fossé le jour du sabbat : leur serait-il permis de l’en retirer pour l’empêcher de périr ? Ils gardèrent le silence. Comment agiraient-ils pour un homme en semblable circonstance ? Ils se turent. Permettraient-ils qu’on leur fît à eux-mêmes le jour du sabbat quelque chose de salutaire pour leur âme et pour leur corps ? Une œuvre de miséricorde était-elle possible le jour du sabbat ? Ils ne répondirent pas non plus. Alors Jésus dit : « Puisque vous vous taisez, je dois supposer que vous n’avez rien à répondre. Où sont maintenant les pauvres malades qui imploraient mon secours à l’entrée de la synagogue ? Conduisez-les ici ». Comme ils se refusaient à obéir, Jésus leur dit : « Si vous ne voulez pas me les amener, mes disciples iront eux-mêmes me les chercher ». Alors ils se ravisèrent, et firent venir les malades. Ceux-ci avaient peine à gagner la synagogue ; ils étaient au nombre de douze, les uns paralytiques, les autres horriblement enflés par l’hydropisie. Ces malheureux étaient tout joyeux ; ils avaient tant souffert quand les scribes les avaient forcés à s’éloigner de Jésus !
Jésus leur ayant ordonné de se ranger, je fus très touchée de voir les moins malades mettre en avant ceux qui l’étaient davantage, afin qu’ils fussent guéris les premiers. Le Sauveur descendit quelques marches et fit approcher ceux du premier rang, qui pour la plupart avaient les bras paralysés. Il leva les yeux au ciel et pria sur eux en silence ; puis il passa doucement la main le long de leurs bras, et remua leurs mains ; enfin il leur ordonna de se retirer et de rendre grâces à Dieu : ils étaient guéris. Les hydropiques pouvaient à peine marcher. Il leur mit la main sur la tête et sur la poitrine ; alors ils reprirent leurs forces et marchèrent sans peine ; au bout de quelques jours l’enflure disparut complètement.
Cependant un grand nombre de personnes, particulièrement des malades et des pauvres, étaient accourus : ils louèrent Dieu avec ceux que Jésus avait guéris. La foule était si grande, que les scribes, confus et irrités, furent obligés de faire place et que plusieurs se retirèrent. Le Sauveur fit à la multitude qui l’entourait un sermon sur l’approche des cieux, sur la pénitence et sur la conversion. Il parla jusqu’à la clôture du sabbat. Les scribes ne lui firent ni objections, ni questions captieuses. Il était piquant de voir qu’après s’être tant vantés entre eux ils n’avaient osé ni le contredire, ni même lui répondre.
Après le sabbat il y eut un grand banquet dans un lieu public de la ville, à l’occasion de la fin de la moisson. Jésus et ses disciples y furent invités. Les convives se composaient de bourgeois distingués, d’étrangers et de quelques riches paysans. On avait donné à Jésus et à ses disciples les places d’honneur.
Un pharisien orgueilleux s’étant d’avance placé au haut bout de la table, Jésus lui demanda à l’oreille pourquoi il avait pris cette place. Il répondit que, dans leur ville, on avait la louable coutume de donner les premières places aux savants et aux personnes de distinction. Le Sauveur lui dit alors que ceux qui usurpent les premières places sur la terre n’en trouveront pas dans le royaume de son Père. Cet homme, tout humilié, s’assit plus bas ; mais il feignit d’agir de son propre mouvement, en quittant la place d’honneur qu’il s’était assignée. Pendant le repas, Jésus enseigna encore sur le sabbat, prenant pour texte : « Partage ton pain avec l’affamé, et recueille en ta maison l’homme sans abri (Isaïe, LVIII, 7) ». Jésus demanda ensuite si à cette fête, qui avait pour objet de rendre grâces à Dieu de l’abondante moisson que l’on avait faite, ce n’était pas la coutume d’inviter les pauvres et de partager avec eux. Il s’étonnait que cette coutume se fût perdue, et demandait où étaient les pauvres. Puisqu’on lui avait cédé l’honneur de présider au festin, en le plaçant au haut de la table, il devait, ajouta-t-il, s’enquérir de tous ceux qui avaient droit d’y figurer. Il demanda donc que l’on fît venir les malades qu’il avait guéris et tous les autres pauvres. Comme ceux à qui il s’adressait ne s’empressaient pas de le satisfaire, ses disciples allèrent convier le pauvres, et ceux-ci ne se firent pas attendre. Jésus et ses disciples leur cédèrent leurs places ; quant aux scribes, ils se retirèrent les uns après les autres. Alors le Sauveur, les disciples et quelques gens de bien, servirent les nouveaux venus et leur distribuèrent tout ce qui restait du festin. Ils en furent transportés de joie. Enfin Jésus se retira avec les disciples pour prendre du repos.