CHAPITRE XXXI

Prédications de Jésus à Bezer.

Jésus enseigna encore, pendant la route, divers groupes de laboureurs et de bergers. Ces braves gens se réunissaient pour l’entendre autour de leurs cabanes, qui étaient isolées dans la plaine. Aussi Jésus n’arriva-t-il que vers quatre heures de l’après-midi devant Bezec, qui n’était pourtant qu’à deux lieues d’Abelmehola. Bezec, petite ville située près du Jourdain, est partagée en deux par un ruisseau qui se jette dans le Jourdain. Le pays est plein de sinuosités, et les maisons sont séparées les unes des autres. Les habitants, laboureurs pour la plupart, vivent isolés, et ne cultivent qu’avec grand’peine leur sol ingrat et escarpé.

Jésus entra dans une hôtellerie placée devant la ville ; c’était une de celles qui lui avaient été préparées par les saintes femmes de Béthanie et la première qu’il eût rencontrée dans ce voyage. On y avait placé un homme pieux qui vint au-devant du Sauveur et des disciples, leur lava les pieds et leur offrit des aliments. Jésus entra ensuite dans la ville, où il fut reçu par les maîtres de l’école. Il visita diverses familles et il guérit plusieurs malades.

Il y a ici plus de trente disciples de Jérusalem et des environs ; ils sont venus avec Lazare ; il y a aussi plusieurs disciples de Jean. Quelques-uns même de ces derniers venaient directement de Machérunte, portant un message de leur maître pour Jésus. Il le faisait prier avec instance de se révéler d’une manière plus éclatante et de dire plus hautement qu’il était le Messie.

Tous ces disciples et amis de Jésus prirent avec lui une réfection et passèrent la nuit dans la nouvelle hôtellerie. Lazare et les saintes femmes avaient eu soin de la pourvoir pour eux d’ustensiles de cuisine, de tapis, de couches, de vêtements et de sandales. À l’entrée du désert de Jéricho, Marthe possédait une maison où des femmes réunies par elle préparaient, sous sa direction, toutes sortes d’objets de ce genre. Elle recueillait ainsi et faisait travailler de pauvres veuves et d’autres personnes tombées dans l’indigence : mais ces œuvres s’accomplissaient en silence et à l’insu de tous. Ce n’était cependant pas un petit travail que de tenir prêts des logements pour tant de personnes, de veiller sans cesse à toutes choses et de tout inspecter par soi-même ou par ses envoyés.

Le matin, Jésus, du haut d’un monticule situé au milieu de la ville et où les habitants avaient préparé une chaire, fit une grande instruction. Ses auditeurs étaient nombreux, et parmi eux se trouvaient une dizaine de pharisiens venus des environs pour l’espionner. Son enseignement fut plein de douceur et de charité pour ce peuple, qui était naturellement bon et déjà amélioré du reste par la prédication et le baptême de Jean. Il les exhorta à se tenir contents de leur humble condition, à être laborieux et pleins de miséricorde. Il parla du temps de la grâce, du royaume de Dieu, du Messie et aussi de lui-même, avec plus de clarté qu’à l’ordinaire. Il s’étendit ensuite sur Jean et sur le témoignage qu’il avait rendu, sur sa captivité et sur la persécution dont il était l’objet. Il ne craignit pas de dire que, si le Précurseur avait été mis en prison, c’était pour avoir reproché aux grands de la terre leurs immoralités. Il rappela que cependant à Jérusalem des adultères avaient été livrés au supplice destiné à ces crimes, bien qu’ils les eussent commis avec moins de publicité. Il parla avec beaucoup de force et de liberté, et fit des exhortations pour toutes les conditions, tous les sexes et tous les âges. Un pharisien lui ayant demandé s’il devait succéder à Jean dans son ministère, ou s’il était celui-là même dont Jean avait parlé, il ne lui fit qu’une réponse évasive, et lui reprocha ses questions captieuses.

Plus tard il fit aussi une exhortation touchante aux jeunes garçons et aux jeunes filles. Il engagea les garçons à se montrer patients les uns envers les autres. L’un d’eux venait-il à les frapper ou à les jeter par terre, ils ne devaient pas se venger, mais se retirer et pardonner. Il ne fallait user de représailles qu’en rendant le bien pour le mal ; la charité devait les porter même à témoigner de l’affection aux ennemis. Ils devaient l’observer dans une telle mesure, que, bien loin d’envier le bien d’autrui, si un compagnon venait à convoiter leur écritoire, leurs plumes, leurs jouets, ou leurs fruits, il fallait les lui donner et au delà ; « car, ajoutait-il, les patients, les charitables, les généreux obtiendront seuls une place dans mon royaume. » Puis il leur faisait de cette place une description appropriée à l’esprit de leur âge, la comparant à un trône plein de splendeur.

Le Sauveur avertit en particulier les jeunes filles de ne point se laisser aller à l’envie, à la vue des avantages extérieurs ou des beaux vêtements de leurs compagnes ; il recommanda à tous, en général, l’obéissance, la piété filiale, la patience et la crainte du Seigneur.

À la fin de l’instruction donnée à l’assemblée entière, Jésus se tourna vers ses disciples ; il leur adressa une exhortation pleine de consolation et empreinte d’une inexprimable bonté ; il les engageait à tout souffrir avec lui et à ne point se laisser posséder par les inquiétudes et les soucis humains. Son Père, leur dit-il, leur préparait dans le ciel, une récompense magnifique, tout un royaume à posséder avec lui. Il leur annonça les persécutions qui allaient s’élever contre lui et qu’ils subiraient eux-mêmes. Il leur déclara ouvertement que si les pharisiens, les sadducéens, les hérodiens les aimaient et les exaltaient, ce serait pour eux le signe qu’ils s’étaient écartés de sa doctrine et avaient cessé d’être ses vrais disciples.

Une grande foule de peuple était venue des deux rives du Jourdain à Bezec. Tous ceux qui avaient entendu Jean voulaient maintenant entendre le Seigneur. S’étant rendu à la synagogue, Jésus enseigna clairement qu’il était le Messie, parce qu’un grand nombre de ceux qui l’écoutaient étaient déjà bien préparés par les instructions de Jean. Il déduisit son enseignement des 13ᵉ et 15ᵉ versets du 52ᵉ chapitre d’Isaïe. Il dit que le Messie les rassemblerait, qu’il serait plein de sagesse, qu’il serait éminent et glorifié ; et que, comme beaucoup de gens avaient été effrayés de voir Jérusalem dévastée et foulée aux pieds par les païens, ainsi son Rédempteur, lui aussi, paraîtrait sans éclat parmi les hommes et serait persécuté et méprisé. Il baptiserait et purifierait beaucoup de païens ; les rois, instruits par lui, se tairaient en sa présence : ceux à qui on ne l’avait point annoncé le verraient, et ceux qui ne l’avaient point entendu le comprendraient. Il mentionna le miracle de Cana, la guérison des aveugles, des muets, des sourds, des boiteux, la résurrection de la fille de Jaïre à Phasaël. Il étendit la main vers cette contrée, et dit : « Ce n’est pas loin d’ici, allez demander s’il n’en est pas ainsi ! » Il dit encore : « Vous avez vu et reconnu Jean, était-il un homme mou, délicat, adonné au luxe ? Vivait-il dans les délices, portait-il des vêtements précieux ? N’était-il pas l’homme du désert ? Habitait-il les palais, mangeait-il des mets exquis, avait-il un langage flatteur ou recherché ? Nullement. Que conclure donc de ce qu’il a dit : « Je suis le précurseur du Messie ? » Le serviteur ne porte-t-il pas les habits de son maître ? Un roi, un seigneur riche, brillant et puissant comme le Messie que vous attendez, aurait-il un tel précurseur ? Vous avez au milieu de vous le Rédempteur, et vous ne voulez pas le reconnaître ; c’est qu’il n’y a rien en lui qui flatte et satisfasse votre orgueil. »

Ces paroles avaient une force irrésistible, et personne n’osa contredire le Sauveur. Il ajouta : « Jean vivait solitaire dans le désert, et n’allait voir personne ; cela ne vous plaisait pas. Je vais de ville en ville pour enseigner et guérir, et cela ne vous plaît pas davantage. Quel Messie voulez-vous ? Vous êtes comme des enfants qui jouent dans la rue ; ils ont des instruments différents pour faire de la musique : l’un un cornet d’écorce, l’autre une flûte de roseau ; ainsi vos désirs sont divers. Combien n’existe-t-il pas de sortes de jouets d’enfants ! Chacun prétend imposer aux autres celui qu’il préfère. »

Après ce discours, Jésus se rendit avec les disciples dans une auberge où ils firent une collation à laquelle aucun étranger ne fut admis. Comme il restait beaucoup d’aliments, il les bénit et les fit porter aux païens campés à l’entrée de la ville, ainsi qu’à d’autres indigents. Ces païens avaient été instruits par les disciples.

FIN DU TOME PREMIER