CHAPITRE XXVIII

Jésus en face des hérodiens. — Jean-Baptiste en face d’Hérode.

Les disciples, étant entrés dans la ville avant Jésus, se rendirent chez le chef de la synagogue pour en demander la clef, disant que leur maître voulait y enseigner. Bientôt une foule nombreuse se rassembla ; les scribes et les hérodiens étaient pleins d’espoir de surprendre le Sauveur dans ses paroles. Lorsqu’il fut entré dans la synagogue, ils lui firent des interrogations sur l’approche du royaume des cieux, sur la supputation et l’achèvement des semaines de Daniel et sur l’avènement du Messie. Jésus fit sur ce sujet une longue instruction, et leur démontra que les temps désignés par les prophètes étaient accomplis. Il parla aussi de Jean et de ses prédictions. Alors ils lui dirent d’un ton hypocrite « qu’il devait user de plus de réserve dans son enseignement et éviter de blesser les usages juifs ; que l’emprisonnement de Jean devait lui servir d’avertissement ; que ce qu’il leur avait dit de l’achèvement des semaines de Daniel et de l’avènement du Messie, roi des Juifs, était parfaitement vrai ; qu’ils partageaient là-dessus son opinion, mais que malheureusement, de quelque côté qu’ils tournassent leurs yeux, ils ne pouvaient trouver le Messie nulle part. » Jésus avait d’une manière générale donné à entendre que les prophéties le désignaient, et ils l’avaient très bien compris ; mais ils firent semblant de ne pas l’avoir remarqué, et de ne pas s’imaginer que cela pût entrer dans l’esprit de personne ; ils désiraient qu’il s’exprimât clairement pour pouvoir l’accuser. Alors Jésus leur dit : « Pourquoi faites-vous les hypocrites ? Pourquoi vous détournez-vous de moi et me méprisez-vous ? Vous m’épiez et vous voulez tramer un nouveau complot avec les saducéens, semblable à celui de Jérusalem, le jour de Pâques. Pourquoi me conseillez-vous de me souvenir de Jean et de me garder d’Hérode ? » Puis il se mit à parler ouvertement devant eux de tous les crimes du vieil Hérode, de tous ses meurtres, de la terreur que lui avait inspirée le roi des Juifs nouvellement né, de son horrible massacre d’enfants et de sa mort effrayante, puis des crimes de ses successeurs, de l’adultère d’Hérode Antipas et de l’emprisonnement de Jean. Il parla ensuite de la secte hypocrite des hérodiens, qui s’entendait secrètement avec les saducéens, et fit une description du Messie et du royaume de Dieu qu’ils attendaient. Il montra aussi dans le lointain différentes contrées et dit : « Ils ne pourront rien contre moi jusqu’à ce que ma mission soit accomplie. Je parcourrai encore deux fois la Samarie, la Judée et la Galilée ; j’ai fait de grands miracles devant vous, et vous en verrez de plus grands encore, mais vous resterez aveugles. » Il parla ensuite des jugements de Dieu, des prophètes qu’on avait mis à mort, et de la punition de Jérusalem. Les hérodiens formaient une société secrète qui redoutait beaucoup la publicité ; aussi devinrent-ils tout pâles lorsqu’il révéla les secrets de leur secte et parla devant le peuple des crimes d’Hérode. Ils gardèrent le silence et quittèrent la synagogue les uns après les autres ; les saducéens firent de même. Il ne se trouvait point là de pharisiens.

Après leur départ, il continua encore quelque temps à enseigner le peuple. Beaucoup des assistants étaient profondément touchés, et disaient qu’ils n’avaient jamais entendu personne parler comme lui, et qu’il prêchait mieux que leurs maîtres. Ils s’amendèrent, et le suivirent plus tard. Mais une grande partie du peuple se mit, à l’instigation des saducéens et des hérodiens, à murmurer et à faire du bruit. Alors Jésus quitta la ville avec les sept disciples, et traversant la vallée du côté du midi, il arriva à deux lieues de là, entre Béthulie et Gennabris, dans un champ où l’on faisait la moisson. Là il fit une instruction aux moissonneurs, aux lieurs et aux glaneurs. Il se promena parmi eux, et parla du semeur et de la semence tombée sur un terrain pierreux : le sol se trouvait pierreux en cet endroit. Il dit que lui aussi était venu pour recueillir les bons épis, et il raconta la parabole de l’ivraie qui doit croître jusqu’à la moisson, qu’il compara au royaume de Dieu. Il les enseigna en allant d’un champ à l’autre, pendant qu’ils se reposaient.

Le soir, après la moisson, il fit une longue instruction devant tous les ouvriers. Il compara leur vie paisible et bénie du Ciel à un ruisseau qui coulait à travers ces champs, et parla des eaux de la grâce qui passent devant nous et qu’il faut conduire dans le champ de notre cœur.

Le jour suivant, Jésus entra dans une métairie où il enseigna. Je fus étonnée de ce qui s’y passa : le maître de la maison lui exposa ses griefs contre un voisin qui depuis longtemps empiétait sur son terrain et violait ses droits. Jésus avec lui alla visiter le champ et se fit rendre compte de ce que l’autre avait usurpé : c’était réellement un lot de terre assez considérable. « Mais, reprit le Sauveur, vous reste-t-il assez de biens pour vivre vous et votre famille ? — Sans doute, répondit le plaignant. — En ce cas, lui dit le Sauveur, vous n’avez pas fait de perte réelle, car l’homme n’a rien en propre, et il doit se trouver satisfait quand sa subsistance est assurée. Contentez donc l’avidité de votre voisin en lui donnant plus même qu’il ne demande ; tout ce que vous abandonnerez de bon gré pour vivre en paix vous le retrouverez dans le royaume des cieux. Cet homme agit sagement à sa manière ; son royaume est ici-bas, aussi cherche-t-il à augmenter ses biens terrestres, sans aspirer à aucun bien dans le royaume des cieux. Il est bon d’apprendre de cet homme comment on doit chercher à se procurer des biens dans le royaume de Dieu. » Jésus conclut par une comparaison tirée d’un fleuve qui emporte la terre de l’une à l’autre de ses rives.

Dans cette instruction, comme dans la parabole de l’économe infidèle, le Seigneur déclara que ceux qui déploient de l’adresse à s’enrichir et à satisfaire leur cupidité peuvent servir d’exemple à ceux qui veulent acquérir les biens spirituels. Il opposait la richesse terrestre à la richesse céleste. Cet enseignement nous paraît obscur ; mais les Juifs le comprenaient bien ; il était conforme à leurs idées, à leur religion et à leur caractère : il fallait leur parler en figures sensibles.

Comme le puits de Joseph se trouvait dans ce champ, Jésus raconta la contestation qui, d’après l’Ancien Testament, avait eu lieu entre Loth et Abraham, et dans laquelle celui-ci céda à son neveu plus qu’il ne demandait. Jésus, développant ce sujet, demanda ce qu’étaient devenus les enfants de Loth, et si Abraham n’avait pas recouvré toute la contrée. Il en tira cette conséquence que nous devrions agir comme Abraham, car c’était à lui que la promesse avait été faite ; c’était lui qui était rentré en possession de la terre promise. Cette terre était une figure du royaume de Dieu, et la contestation entre Loth et Abraham une figure de toute contestation terrestre : il fallait donc faire comme Abraham pour posséder le royaume de Dieu.

L’hôte de Jésus suivit ces exhortations : il ne porta plus de plainte contre son adversaire, donna ses biens à l’Église future, et ses fils devinrent disciples de Jésus.

Il y avait dans les cabanes dispersées aux environs du lieu où était le Seigneur un grand nombre de paralytiques dont la maladie était une suite d’excès de travail. Jésus visita ces braves gens, et les guérit tous : il leur dit de reprendre leurs habitudes laborieuses, et d’assister à son instruction. Ils le firent en chantant des cantiques d’actions de grâces.

Jésus envoya de cet endroit quelques bergers à Machérunte pour engager les disciples de Jean à calmer le peuple et à l’éloigner, parce que les manifestations auxquelles il se livrait pouvaient amener pour leur maître un emprisonnement plus dur, ou même la mort.

Hérode était en ce moment à Machérunte avec sa femme, et il fit comparaître Jean-Baptiste devant lui dans une grande salle voisine de la prison, où il était sur un trône, entouré de ses gardes, de fonctionnaires, de scribes et de saducéens de la secte des hérodiens. On amena Jean par un corridor dans la salle. On le fit rester debout au milieu des gardes, devant la grande porte ouverte. Je vis la femme d’Hérode entrer dans la salle, passer devant Jean d’un air dédaigneux et inconvenant et s’asseoir sur un siège élevé.

Hérode pria Jean de lui dire franchement ce qu’était ce Jésus qui faisait tant de bruit en Galilée, s’il venait prendre sa place et ce qu’il en pensait. L’impie Hérode n’ignorait pas sans doute que Jean avait auparavant parlé du Sauveur, quoiqu’il n’eût pas prêté grande attention à ses paroles. Maintenant il tenait à savoir ce qu’il en pensait, « car, dit-il, il tient des discours si étranges, il parle tant d’un royaume qu’il veut fonder, il s’appelle si fréquemment dans ses paraboles fils de roi, lui, le fils d’un pauvre charpentier, que je désire être éclairé sur lui ». Jean rendit alors témoignage de Jésus à haute voix, comme s’il eût parlé devant le peuple assemblé ; il dit qu’il lui avait préparé la voie, mais qu’il n’était rien auprès de lui ; que jamais homme, jamais prophète n’avait été ni ne serait ce qu’était Jésus ; qu’il était le Fils du Père céleste, le Christ, le Roi des rois, le Sauveur, le Rédempteur du royaume ; qu’aucun pouvoir n’était au-dessus du sien, qu’il était l’agneau de Dieu qui ôte le péché du monde, etc. Il se nomma lui-même précurseur et le moindre de ses serviteurs. Il dit tout cela avec un si grand enthousiasme, et il y avait dans sa personne quelque chose de tellement surnaturel, qu’Hérode fut saisi de frayeur et se boucha les oreilles. Enfin il dit à Jean : « Tu sais que j’ai de la bienveillance pour toi, mais tu soulèves le peuple contre moi en réprouvant mon mariage. Si tu veux modérer ton zèle déplacé et reconnaître publiquement la légalité de mon union, je te rendrai la liberté et je ne t’empêcherai ni d’enseigner ni de baptiser ». A ces mots, Jean éleva de nouveau la voix contre Hérode, blâma sévèrement sa conduite, et dit : « Je connais tes sentiments, je sais que tu n’ignores pas où est la justice, et que tu redoutes le jugement qui te menace ; mais tu traînes après toi toutes sortes de liens, et tu restes enchaîné par l’impudicité ». A ces mots une colère, ou plutôt une rage inexprimable s’empara de la femme d’Hérode, et lui-même fut si effrayé, qu’il ordonna d’emmener Jean en toute hâte. Il le fit conduire dans une autre prison où il ne pouvait pas parler au peuple, parce qu’il n’y avait pas de fenêtre sur le dehors.

Hérode avait interrogé le Précurseur, à cause des soucis que lui avaient causés le tumulte des néophytes et les rapports faits par les hérodiens touchant les miracles de Jésus. Il prit enfin la résolution de lui envoyer huit de ses hérodiens pour lui insinuer adroitement qu’il eût à se contenter d’enseigner et de faire ses miracles dans la haute Galilée, s’abstenant d’entrer sur le territoire d’Hérode soit en Galilée, soit plus bas près du Jourdain. Ils devraient lui rappeler ce qui était arrivé à Jean, et le prévenir qu’Hérode pouvait se voir obligé de le faire emprisonner comme lui. Ces messagers partirent aussitôt pour la Galilée.

On parlait beaucoup alors dans tout le pays de quelques adultères que les hérodiens de la Galilée avaient livrés au magistrat, et qui avaient été exécutés à Jérusalem. On disait que le gibet n’était que pour les malheureux, tandis qu’on laissait échapper les grands criminels ; que ces accusateurs étaient dévoués à Hérode l’adultère, et que celui-ci avait mis Jean en prison parce qu’il l’avait accusé de ce crime. Ces propos mettaient le comble au mécontentement du roi.

Cependant Jésus arriva à Gennabris au moment où commençait le sabbat ; il alla directement à la synagogue. Cette ville était située sur le penchant d’une montagne au pied de laquelle se trouvaient des jardins, des bains et des lieux de plaisance. Un grand nombre de pharisiens, de saducéens et surtout d’hérodiens, s’y étaient rassemblés pour ce sabbat. Ils s’étaient concertés pour surprendre le Sauveur dans ses paroles par des questions captieuses. Ils se disaient entre eux que ce serait moins difficile chez eux que dans les petites villes, où il parlait avec plus d’audace ; ils se réjouissaient d’avance du succès qu’ils se promettaient. Ils prirent donc des mesures pour qu’à l’arrivée de Jésus la foule se tînt tranquille et ne fît aucun bruit.

Il entra donc paisiblement dans la ville, et les disciples lui lavèrent les pieds à l’entrée de la synagogue. Les scribes et le peuple y étaient déjà rassemblés. On l’accueillit avec une déférence hypocrite, mais sans grandes démonstrations. On le laissa faire la lecture sacrée et l’interpréter. Il choisit dans les chapitres LIV, LV, LVI d’Isaïe plusieurs passages, qu’il expliqua successivement, il y était dit que Dieu rétablirait son Église, qu’il la construirait magnifiquement, que tous devaient venir boire de son eau, et que ceux qui n’avaient pas d’argent pourraient manger de son pain. Ils s’efforçaient de se rassasier dans la synagogue, où il n’y avait plus de pain ; mais c’était la parole de sa bouche, c’est-à-dire le Messie, qui devait accomplir son œuvre. Dans le royaume de Dieu, dans l’Église, les étrangers, les païens, devaient aussi travailler et porter des fruits s’ils avaient la foi. Il donna aux païens le nom de mutilés, parce qu’ils n’avaient point participé à engendrer le Messie. Il rapporta la plus grande partie de ce qu’il disait à son royaume, à l’Église et au paradis. Il compara aussi les scribes de son temps aux chiens muets, qui, au lieu de faire bonne garde, s’engraissent et se complaisent dans la gloutonnerie : il fit par là particulièrement allusion aux hérodiens et aux saducéens, qui guettaient, et sans aboyer se jetaient sur les hommes et sur le berger lui-même. Son discours fut d’une sévérité et d’une véhémence extraordinaires.

A la fin, un hérodien s’approcha de lui avec une feinte soumission, et lui demanda de vouloir bien leur faire connaître quel serait le nombre de ceux qui entreraient dans son royaume. Ils espéraient le surprendre par cette question captieuse, parce que, dans leur propre opinion, tous les circoncis et eux seuls devaient y avoir part, et qu’ils pensaient bien que Jésus voulait non seulement y admettre des païens, des mutilés, mais encore en exclure beaucoup de Juifs. Le Sauveur n’aborda pas directement la question, mais il la toucha de différentes manières, et arriva enfin à un point qui la rendait tout à fait inutile. Ainsi il demanda combien d’Hébreux, après avoir traversé le désert, étaient entrés dans la terre de Chanaan ? Avaient-ils tous passé le Jourdain ? Combien d’entre eux avaient en réalité pris possession de la contrée ? L’avaient-ils jamais conquise tout entière ? Ne devaient-ils pas, de leur temps encore, la partager avec les païens ? N’en avaient-ils jamais été chassés ? Il dit ensuite que personne n’entrerait dans son royaume que par la voie étroite et par la porte de l’épouse : il me fut montré que cette porte était Marie et l’Église, dans laquelle nous sommes régénérés par le baptême et de laquelle est né l’époux, afin qu’il nous engendre en elle, et par elle en Dieu ; mais il n’est pas possible d’exprimer clairement ces choses. Il opposa à l’entrée par la porte de l’épouse l’entrée par la porte dérobée. Cette comparaison ressemblait à celle de la parabole du bon Pasteur (Jean, x, 1). Les paroles de Jésus sur la croix avant sa mort, lorsqu’il nomma Marie mère de Jean et qu’il lui donna pour fils ce disciple bien-aimé, ont un sens mystérieux qui se rapporte à la régénération de l’homme dans l’Église et en Marie par la mort de Jésus.

Les ennemis de Jésus ne purent avoir prise sur lui ce même soir ; ils avaient du reste résolu de l’attaquer particulièrement à la clôture du sabbat. Il était vraiment ridicule de les entendre se vanter entre eux de pouvoir facilement le surprendre dans sa doctrine, mais lorsqu’il était là, ils ne savaient plus rien dire : ils en étaient eux-mêmes étonnés ; et parfois, malgré leur haine, ils étaient contraints de confesser qu’il avait raison.

Le matin, Jésus enseigna de nouveau dans la synagogue ; ils ne le contredirent guère, car ils voulaient remettre leur attaque à l’enseignement du soir. Ils avaient tellement intimidé les malades de la ville, que ceux-ci n’osaient pas implorer son secours.

Jésus parla à ceux qui l’espionnaient dans la synagogue de l’ambassade qu’Hérode lui envoyait, et que j’ai vue partir de Machérunte. Il leur dit que, quand cette ambassade arriverait, ils pourraient engager les renards qui la composaient à faire savoir au renard Hérode qu’il n’eût pas à s’inquiéter de lui. « Il ne tient qu’à lui, dit-il, de poursuivre son ouvrage et d’en finir avec Jean ; pour moi, sans qu’il m’arrête, j’enseignerai en tout pays où m’appellera ma mission, et même à Jérusalem quand il sera nécessaire ; j’achèverai mon œuvre dont je dois rendre compte à mon Père céleste » Ces paroles du Sauveur irritèrent et scandalisèrent ceux à qui elles s’adressaient.