CHAPITRE XXVII
Rapports touchants de Jésus avec une société d’élite aux bains de Béthulie.
Je vis ensuite Jésus se rendre dans la vallée de Béthulie, à un endroit où tout dernièrement je remarquai un lac et des bains. C’est la fontaine de Béthulie et le lieu de plaisance qui l’entoure. Beaucoup de gens riches et distingués de la Galilée et de la Judée avaient là des maisons de campagne qu’ils habitaient durant la belle saison. L’eau du lac était si pure et si limpide, qu’on voyait jusqu’aux blancs cailloux qui recouvraient le fond. Les nombreuses et élégantes nacelles qui flottaient sur l’eau faisaient de loin l’effet d’une troupe d’oiseaux aquatiques. Des deux côtés, la vallée s’abaissait en pente douce vers le lac. Entre les maisons, les bains et autour du lac, serpentaient des sentiers et des allées ornés de berceaux de verdure : dans les intervalles s’élevaient des massifs touffus, des prairies couvertes d’un frais gazon, des vergers, des jardins potagers et des espaces libres destinés aux jeux. On jouissait d’une vue ravissante sur des collines et des montagnes couvertes d’arbres fruitiers et de vignes : le luxe de la végétation était extraordinaire.
Jésus passa la soirée dans une hôtellerie située au bord du lac. Des gens de diverses conditions se rassemblèrent bientôt devant l’hôtel, et le Seigneur les enseigna avec beaucoup de douceur et de bienveillance. Plusieurs mauvaises gens de Jotapat, qui s’étaient faufilés parmi eux, s’en allèrent sans vouloir l’entendre.
Le lendemain matin, je vis beaucoup de nacelles arriver du côté méridional du lac, où étaient situés les bains : elles étaient occupées par des gens distingués qui se rendaient auprès de Jésus pour l’inviter à venir les instruire. Le Sauveur accéda à leur invitation, qui fut pleine d’urbanité, et passa le lac avec eux. Il entra dans une hôtellerie où il prit un léger repas ; il resta là toute cette journée, se promenant, se reposant, ou instruisant. Il enseigna devant l’hôtellerie, à la fraîcheur du matin et du soir, sous des arbres qui s’élevaient près de la colline. La plupart de ses auditeurs étaient debout autour de lui ; les femmes se tenaient à l’écart, couvertes de leurs voiles. Tout se passa avec beaucoup d’ordre et de convenance. L’assemblée se composait, en grande partie du moins, de gens riches et bien élevés, et en outre bienveillants et bien intentionnés. Comme il n’y avait pas là de partis, personne ne craignait de manifester ses sentiments : tous témoignaient beaucoup de déférence et de respect pour le Seigneur, et s’ils montraient de la curiosité, c’était une curiosité pleine de courtoisie. Ils étaient très satisfaits de son enseignement, qui les avait consolés. Le Seigneur, du reste, ne prêcha pas ici avec sévérité ; il parla de la purification par l’eau des bains, de leur réunion près de lui, du bon accord qui régnait entre eux, du mystère de l’eau, de l’ablution des péchés, du bain du baptême, de Jean-Baptiste, de l’union et de la charité réciproque parmi les baptisés et les convertis, etc. Il avait aussi entremêlé son discours d’allégories pleines d’une grâce indicible, et tirées de la belle saison, des montagnes, des troupeaux, des fruits, enfin de tout ce qui les environnait. Les auditeurs se tenaient, avec beaucoup d’ordre, rangés en cercle autour de Jésus ; ceux qui étaient les plus rapprochés cédaient successivement leurs places aux autres, et Jésus répéta à plusieurs reprises les points les plus importants de sa doctrine.
Jotapat était située à une demi-lieue à l’est de Béthulie, dans une gorge où elle était cachée comme dans une caverne. Beaucoup d’hérodiens demeuraient dans cette ville, qui avait un aspect fort bizarre. Bientôt la synagogue apprit que Jésus se trouvait dans le voisinage ; elle envoya deux hérodiens aux bains de Béthulie, pour l’épier et pour le prier de visiter Jotapat. Je vis ces deux hommes se mêler aux baigneurs et observer ses démarches : leurs manières étaient respectueuses et prévenantes. Le Seigneur fit peu d’attention à eux, et lorsqu’ils l’engagèrent à se rendre dans leur ville, il ne voulut pas le leur promettre.
Dès que ces hérodiens furent de retour à Jotapat, on y travailla le peuple en prévision d’une visite du Sauveur. On dit aux habitants que le prophète de Nazareth, qui avait fait tant de bruit à Capharnaüm lors du dernier sabbat, et précédemment à Nazareth, se trouvant à Béthulie, viendrait peut-être dans leur ville. On leur conseilla de bien se tenir sur leurs gardes pour ne pas se laisser séduire ; on les engagea à ne pas l’acclamer ni même le laisser parler trop longtemps, mais à l’interrompre par des murmures et des objections toutes les fois qu’il leur dirait quelque chose d’inintelligible ou d’extraordinaire.
Cependant Jésus était toujours aux bains de Béthulie. Je le vis faire une instruction toute paternelle et familière comme un catéchisme ; plusieurs hommes s’étaient rangés en cercle autour de lui, et il allait de l’un à l’autre, se promenant au milieu d’eux. A quelque distance de là se tenaient timidement plusieurs baigneurs paralytiques qui n’avaient jamais osé s’approcher de Jésus. Il répéta succinctement ce qu’il avait enseigné les jours précédents, et les exhorta particulièrement à se purifier de leurs péchés. Il les avait tellement touchés, que tous l’aimaient. Plusieurs disaient : « Seigneur, quand vous discourez, on ne peut pas vous résister. » Jésus leur dit : « Vous avez beaucoup entendu parler de moi, et vous m’avez entendu enseigner vous-mêmes, qui dites-vous que je suis ? » Plusieurs alors lui répondirent : « Seigneur, vous êtes un prophète ; » d’autres : « Vous êtes plus qu’un prophète : aucun prophète n’enseigne comme vous, aucun de nos prophètes n’a fait ce que vous faites. » D’autres gardaient le silence. Jésus, qui connaissait leurs pensées, montra du doigt ceux qui se taisaient, et dit : « Ceux-ci ont raison. » Un d’eux dit aussi : « Seigneur, rien ne vous est impossible. Est-il vrai, comme on le dit, que vous avez déjà ressuscité des morts, par exemple, la fille de Jaïre ? » C’était de Jaïre dont j’ai parlé précédemment et qui demeurait dans une ville voisine de Gabaa. Jésus ayant répondu affirmativement, l’interlocuteur demanda pourquoi cet homme vivait au milieu de gens si pervers. A ce sujet, le Seigneur parla des sources qui sont dans le désert, et des guides dont les faibles ont besoin pour marcher. Et lui-même leur dit : « Que savez-vous de moi ? quel mal dit-on de moi ? » Quelques-uns répondirent : « On vous accuse de travailler et de guérir le jour du sabbat. » Alors Jésus leur montra un étang voisin auprès duquel de jeunes bergers faisaient paître des agneaux et d’autres têtes de menu bétail, et leur dit : « Voyez ces petits bergers si faibles et ces agneaux si frêles. Si l’un de ces derniers s’enfonçait dans le marais, tous les autres ne se rassembleraient-ils pas autour de lui en poussant des cris plaintifs ? et si les jeunes bergers étaient trop faibles pour le sauver, et que le fils du maître de ces agneaux vînt à passer le jour du sabbat, envoyé pour les garder et les paître, n’aurait-il pas pitié de son agneau, et ne le retirerait-il pas du bourbier ? »
Alors tous levèrent les mains, comme font les enfants au catéchisme, et s’écrièrent : « Oui, oui, il le ferait ! » Jésus continua : « Et si ce n’était pas un agneau, mais si c’étaient des enfants déchus du Père céleste, si c’étaient vos frères, si c’était vous-mêmes ! Le Fils du Père céleste ne devrait-il pas vous secourir le jour du sabbat ? » Alors tous s’écrièrent de nouveau : « Oui, oui ! »
Et Jésus, leur montrant les paralytiques qui se tenaient à l’écart, leur dit : « Voyez vos frères malades ! Ne dois-je pas les secourir, s’ils implorent mon assistance le jour du sabbat ? Ne doivent-ils pas recevoir le pardon de leurs péchés, s’ils se repentent le jour du sabbat, si ce jour-là ils confessent leurs fautes et crient vers le Père céleste ? » Et tous, levant les mains, s’écrièrent de nouveau : « Oui ! oui ! ».
Alors Jésus fit signe aux paralytiques, qui se traînèrent péniblement au milieu de l’assemblée. Après avoir parlé de la nécessité de la foi et fait une prière, il dit : « Étendez vos bras. » Ils étendirent vers lui leurs bras malades, sur lesquels il passa la main ; puis il souffla sur leurs mains : à l’instant, ils se sentirent guéris et purent faire usage de leurs membres. Jésus leur ordonna encore de se purifier par un bain, et les exhorta à s’abstenir de certaines boissons. Ils se jetèrent à ses pieds, lui rendant des actions de grâces, et toute la société le combla d’éloges et de louanges. Comme il se préparait à partir, ils le prièrent de rester encore quelque temps avec eux ; plusieurs étaient très émus, et tous en général étaient bien disposés et pleins d’affection pour le Seigneur. Jésus leur répondit qu’il devait continuer sa route afin d’accomplir sa mission. Ils l’accompagnèrent pendant une partie du chemin, puis les ayant bénis, il se dirigea vers Jotapat suivi de ses disciples.