CHAPITRE XXVI
Nouveau discours sur Isaïe. — Fermeté de Jésus devant ses ennemis et sa bonté à l’égard de malades réputés impurs qu’il guérit. — Guérison de la belle-mère de Pierre.
Le lendemain, dès la pointe du jour, Jésus se rendit encore à Capharnaüm ; on avait amené devant la synagogue beaucoup de malades, dont il guérit plusieurs. L’affluence des auditeurs était si considérable, qu’il fut obligé, pour enseigner, de se placer de manière à être vu, non seulement de l’intérieur, mais même de l’avant-cour, où quantité de gens étaient restés faute de place.
Les pharisiens se tenaient près de lui, dans la synagogue même, mais Jésus se tournait souvent vers l’auditoire du dehors. Les salles attenantes à la synagogue étaient ouvertes, et il y avait du monde jusque sur les toits des édifices qui entouraient la cour.
Jésus enseigna encore sur des textes d’Isaïe qu’il appliqua tous à l’époque présente et à lui-même. Il dit que les temps étaient accomplis, et que le royaume des cieux approchait. « Vous avez, ajouta-t-il, toujours soupiré après l’accomplissement des prophéties, vous avez toujours imploré le Messie, qui doit vous délivrer de fardeaux trop pesants ; mais, quand il arrivera, vous ne le recevrez pas, parce qu’il ne donnera pas satisfaction à vos fausses espérances. » Il énuméra ensuite les signes qui annonceraient le Prophète, et qu’indiquait l’Écriture. « Ces signes, dit-il, que vous lisez vous-mêmes dans vos écoles et dont vous désirez ardemment l’apparition, sont tous accomplis. » En effet, il est écrit : « Les boiteux marcheront, les aveugles verront, les sourds entendront. Eh bien, ne le font-ils pas ? Que signifie cette affluence de païens qui demandent à être enseignés ? Que crient les possédés ? Pourquoi les démons sortent-ils des hommes ? Pourquoi les malades guéris louent-ils Dieu ? Le Prophète n’est-il pas persécuté par ses ennemis ? N’est-il pas entouré d’espions ? Ils jetteront dehors et tueront le fils du maître de la vigne, mais que leur fera ce maître ?… Le salut, si vous ne voulez pas le recevoir, ne sera pourtant pas perdu ; vous ne pourrez pas le ravir aux pauvres, aux malades, aux pécheurs, aux publicains, aux païens eux-mêmes, vers lesquels il s’en ira en se détournant de vous. » C’était à peu près en ces termes qu’il parlait. Il dit encore : « Vous reconnaissez pour prophète Jean, qu’ils ont mis en prison ; allez vers lui et demandez-lui pour qui il a préparé les voies, et à qui il rend témoignage. »
Pendant qu’il prêchait ainsi, la colère des pharisiens ne cessait de s’accroître ; ils chuchotaient et murmuraient entre eux.
Jésus parlait encore, lorsque huit hommes à moitié infirmes apportèrent à Capharnaüm quatre personnes attaquées d’une maladie impure. Ils les déposèrent dans un endroit d’où elles pouvaient voir Jésus et entendre ses paroles. C’étaient des gens considérables de Capharnaüm. A cause de leur maladie, ils n’avaient pu être introduits que par un passage dont la foule obstruait l’entrée, de sorte que pour y arriver on les avait fait passer par-dessus un mur ; tout le monde, au reste, s’écartait d’eux, à cause de leur impureté. Ce qu’ayant vu les pharisiens, ils s’irritèrent et murmurèrent contre ces pécheurs publics, ces hommes impurs qui osaient s’approcher de leurs personnes. Ces propos, passant de bouche en bouche, arrivèrent jusqu’à ces malheureux, qui furent très affligés, car ils craignaient que Jésus ne refusât de guérir des pécheurs publics comme eux. Ils avaient cependant soupiré après lui depuis longtemps, et étaient pleins de repentir. Le Seigneur, ayant entendu les murmures des pharisiens, se tourna vers ces malades à l’instant même où ils s’étaient sentis découragés, et, les regardant avec une bonté touchante et grave, il leur dit : « Vos péchés vous sont remis ! » Alors ils éclatèrent en sanglots ; mais les pharisiens, encore plus irrités, murmurèrent : « Comment peut-il remettre les péchés ? » Jésus leur dit : « Suivez-moi, et vous verrez ce que je ferai : pourquoi vous scandalisez-vous de ce que je fais la volonté de mon Père ? Si vous ne voulez pas recevoir le salut, vous ne devez pas l’envier à ceux qui font pénitence. Vous vous scandalisez de ce que je guéris le jour du sabbat : la main du Tout-Puissant cesse-t-elle en ce jour-là de faire le bien, de punir le mal, de nourrir, de guérir, de bénir, d’envoyer la maladie et la mort ? Ne vous scandalisez donc pas, quand le Fils fait ce jour-là les œuvres et la volonté de son Père. » Puis, s’approchant des malades, il dit aux pharisiens qui se trouvaient assez loin d’eux : « Restez à l’écart : ils sont impurs pour vous ; mais pour moi ils ne le sont pas, car leurs péchés leur sont remis. Maintenant, dites-moi lequel est plus facile de dire au pécheur repentant : « Tes péchés te sont remis, » ou de dire à un malade : « Lève-toi et marche ? » Ils ne surent que répondre. Alors le Seigneur, s’étant approché des malades, leur imposa successivement la main sur la tête, pria quelques instants, leur prit les mains et les releva ; puis il leur ordonna de rendre grâces à Dieu, de ne plus pécher et de s’en aller avec leurs lits. Tous les quatre se levèrent sur leur séant ; les huit qui les avaient apportés, et qui aussi avaient été guéris, les aidèrent à se débarrasser des couvertures dont ils étaient enveloppés, et à replier leurs lits, qu’ils leur mirent sur leurs épaules, puis tous les douze s’en allèrent pleins de joie ; ils chantaient : « Béni soit le Seigneur, le Dieu d’Israël : il a fait en nous de grandes choses, il a eu pitié de son peuple et nous a guéris par son Prophète. » La multitude émerveillée aussi poussa des cris d’allégresse.
Les pharisiens se retirèrent tout confus et fort irrités. Ils étaient indignés de tout ce que faisait le Seigneur, de ce qu’il ne partageait pas leurs opinions, de ce qu’il leur refusait le nom de justes, de sages, d’élus, et de ce qu’il fréquentait des gens qu’eux-mêmes méprisaient. Ils avaient une foule de choses à lui reprocher ; ils disaient qu’il n’observait pas les jeûnes, qu’il hantait des pécheurs, des païens, des Samaritains, et toute sorte de gens de mauvaise vie, qu’il était lui-même d’une naissance obscure, qu’il laissait trop de liberté à ses disciples et ne les tenait pas assez en respect ; enfin aucune de ses actions ne leur convenait ; mais ils ne trouvaient rien à lui répondre, et ne pouvaient nier ni sa sagesse ni ses miracles ; ils cherchaient donc à satisfaire leur haine en le calomniant de plus en plus. Quand on observe ainsi la vie de Notre-Seigneur, on trouve que le peuple et les prêtres d’alors ressemblaient à beaucoup de gens de nos jours : si Jésus revenait sur la terre, il ne serait pas mieux traité ni par nos scribes ni par la police.
La maladie des malheureux qui venaient d’être guéris était un flux impur, d’où était provenu le marasme, et enfin une complète paralysie. Je fus extrêmement touchée de voir ces hommes traverser la foule en chantant des cantiques.
Jésus sortit aussitôt de la ville avec les disciples, et longeant la montagne, il se rendit à la maison de Pierre, dans le voisinage de Bethsaïde : on l’avait sollicité de venir tout de suite, parce qu’on croyait que la belle-mère de Pierre allait mourir. Sa maladie était en effet grave : elle avait une grosse fièvre. Jésus alla directement dans sa chambre, accompagné de quelques autres personnes, parmi lesquelles était, je crois, la fille de Pierre. Il s’approcha du chevet de sa couche et se pencha sur elle ; puis, lui ayant dit quelques mots, il lui imposa la main sur la tête et sur la poitrine : aussitôt elle se calma et revint complètement à elle. Alors, debout à ses côtés, il la prit par la main, la releva sur son séant et dit : « Donnez-lui à boire. » La fille de Pierre lui donna à boire dans un vase qui avait la forme d’un petit vaisseau. Jésus bénit la boisson, puis lui commanda de se lever : elle ôta les linges qui l’enveloppaient, sortit du lit et rendit grâces au Seigneur ; toute la maison le remercia aussi. Le Seigneur et les siens prirent ensuite un repas, et la malade, qui était complètement rétablie, les servit avec les autres femmes.
Jésus alla ensuite avec Pierre, André, Jacques, Jean et plusieurs autres disciples au bord du lac, à la pêcherie de Pierre. Tout en les instruisant, il insista sur ce que bientôt ils auraient à quitter leurs occupations terrestres pour le suivre tout à fait. Pierre alors s’effraya. Il se jeta aux pieds de Jésus, et le pria de considérer sa faiblesse et son ignorance, et de ne pas demander qu’un homme qui n’en était pas digne, et qui n’était pas capable d’instruire les autres, se mêlât de choses si importantes. Jésus répondit qu’ils devaient se dépouiller de toute inquiétude humaine, et que celui qui avait donné la santé aux malades leur donnerait aussi la nourriture spirituelle et la force nécessaire pour remplir leur mission. Les autres étaient très heureux : Pierre seul, dans son humilité et sa simplicité, ne pouvait point comprendre que de pêcheur il pût devenir docteur. Ce n’était point encore le fait de la vocation dont parle l’Écriture. A son retour de cette promenade au bord du lac, Jésus trouva une grande multitude de malades rassemblée devant la maison de Pierre. Après en avoir guéri plusieurs, il enseigna encore dans la synagogue.
Mais comme l’affluence augmentait toujours, Jésus sortit sans être aperçu ; il passa seul par le jardin de la synagogue, comme il avait déjà fait avec ses disciples l’année précédente, et se retira dans une gorge sauvage et pittoresque qui s’étendait depuis le château de Zorobabel jusqu’à un village où demeuraient ses ouvriers et ses esclaves. C’était un site charmant, qui présentait à l’œil des grottes, des sources, des bosquets et des plantes de toute espèce : on y voyait aussi beaucoup d’oiseaux et d’animaux rares qu’on avait apprivoisés. Cette solitude, si agréablement ornée, était la propriété de Zorobabel, mais elle était ouverte au public. Jésus y passa toute la nuit en prière : les disciples ignoraient où il se trouvait.