CHAPITRE XXV
Jésus épié par les pharisiens. — Prédication et innombrables guérisons à Capharnaüm.
Après le repas chez le pharisien, Jésus enseigna encore le soir, à la lueur des flambeaux, les païens campés sur la montagne. Puis, les ayant quittés, il traversa le lac en barque avec ses disciples, et se rendit dans la maison de Pierre, où se trouvaient déjà Marie et les saintes femmes. Pendant le repas, on parla beaucoup de quinze pharisiens que les principales écoles de Judée et de Jérusalem avaient envoyés à Capharnaüm pour espionner Jésus. Les villes les plus importantes en avaient envoyé deux ; parmi ces délégués se trouvait, en qualité de scribe, le jeune homme de Nazareth qui avait en vain demandé à plusieurs reprises son admission au nombre des disciples de Jésus. Il venait de se marier : le Seigneur dit de lui à ses disciples : « Il voulait être mon disciple, et voilà qu’il vient pour m’épier : voyez quel homme vous m’aviez recommandé ! » Ce jeune homme, qui n’avait voulu suivre Jésus que par vanité, devint son ennemi déclaré dès qu’il fut convaincu que jamais Jésus ne l’accueillerait. Les pharisiens députés des diverses villes de la Judée s’étaient déjà rassemblés une fois, et avaient mandé l’officier Zorobabel et plusieurs autres personnes, pour les interroger touchant les enseignements et les cures miraculeuses du Sauveur. Ils ne pouvaient nier ses guérisons ni désapprouver sa doctrine ; mais, quoi qu’il fît, ils étaient toujours mécontents. Ils éprouvaient du dépit de ce qu’il ne voulait pas étudier chez eux, de ce qu’il se rendait accessible à des gens du commun, Esséniens, publicains et pécheurs, de ce qu’il n’avait pas la mission de Jérusalem, de ce qu’il n’avait point recours à leurs lumières, de ce qu’il n’était ni pharisien, ni saducéen, de ce qu’il avait enseigné chez les Samaritains et avait guéri le jour du sabbat ; enfin et par-dessus tout de ce qu’ils ne pouvaient pas approuver ce qu’il faisait sans se condamner eux-mêmes. Les amis et les parents du Seigneur souhaitaient qu’il n’enseignât pas à Capharnaüm le jour du sabbat. Pleine d’inquiétudes, sa mère elle-même lui exprima son désir qu’il passât de l’autre côté du lac. Dans ces circonstances, Jésus se refusait à ce qu’on lui demandait, mais en peu de mots et sans donner ses raisons.
Pierre avait reçu nombre de malades dans la maison : le Sauveur guérit plusieurs d’entre eux. Il avait dit à Pierre que le lendemain il devait quitter ses filets pour l’aider à pêcher des hommes, et il avait ajouté que bientôt il l’appellerait pour toujours. Pierre obéit, mais avec un certain trouble d’esprit. Il ne se jugeait pas digne de servir le Seigneur, et pensait que c’était chose au-dessus de sa portée. Il croyait, il reconnaissait les miracles, il donnait volontiers tout ce qu’il avait et faisait tout ce que lui ordonnait Jésus, mais il ne pouvait pas s’imaginer que telle pût être la vocation d’un homme privé d’instruction comme il l’était ; de plus, il avait une secrète inquiétude à l’endroit de ses propres affaires. Souvent aussi il lui était extrêmement pénible de s’entendre reprocher que lui, simple pécheur, suivait partout le prophète et faisait de sa maison un rendez-vous d’hommes fanatiques et turbulents. Ces divers sentiments faisaient naître un combat dans son âme ; il n’avait pas, il faut l’avouer, autant d’ardeur et d’enthousiasme qu’André et quelques autres. Il ne manquait ni de foi ni d’amour, mais il était humble, timide ; il ne connaissait que son métier, il se serait estimé heureux de s’y adonner uniquement.
Jésus se rendit de la maison de Pierre à Bethsaïde. Tout le chemin était couvert de malades tant juifs que païens ; ils étaient séparés les uns des autres, et les lépreux se tenaient à l’écart à une grande distance. Il y avait là des aveugles, des paralytiques, des muets, des sourds, des goutteux et des hydropiques. Les guérisons se firent ce jour-là avec plus d’ordre et de solennité qu’à l’ordinaire. La plupart de ces malades attendaient Jésus depuis deux jours ; André, Pierre et les autres disciples qui avaient été avertis de son arrivée, les avaient commodément installés dans les enfoncements de la montagne, ou à l’ombre des arbres, dans les jardins qui se trouvaient en assez grand nombre en cet endroit. Le Seigneur instruisit et exhorta les malades qu’on amenait ou apportait par troupes autour de lui. Plusieurs demandèrent à lui révéler leurs péchés, et il se retira à l’écart avec eux. Je les vis s’agenouiller devant lui et verser des larmes en confessant leurs fautes. Plusieurs des païens s’étaient livrés à des brigandages et avaient commis des meurtres. Il en laissait quelques-uns prosternés pendant qu’il allait aux autres, puis il revenait et leur disait : « Lève-toi, tes péchés te sont remis. » Parmi les Juifs, il y avait des adultères et des usuriers ; quand il voyait que leur repentir était sincère, il priait avec eux, et, leur imposant les mains, il les guérissait. Il commanda à quelques-uns de se purifier suivant les prescriptions de la loi. Il envoya un bon nombre de païens au baptême, ou vers ceux des leurs qui étaient convertis et qui habitaient la haute Galilée. Les disciples maintenaient l’ordre, pendant que les malades passaient devant lui.
J’ai vu, cette fois encore, que sa manière de guérir variait selon les circonstances ; la raison en était probablement qu’il voulait montrer aux disciples comment plus tard ils devaient procéder, et après eux leurs successeurs, jusqu’à la fin des siècles. Sa manière d’agir était toujours très simple et toute naturelle. Je vis, dans toutes ses guérisons, certaines transitions conformes à la nature des maladies et des péchés. Je remarquai que tous ceux sur lesquels le Sauveur priait, ou auxquels il imposait les mains, étaient quelque temps absorbés dans un recueillement profond ; puis ils se levaient guéris ; leur guérison était précédée d’une sorte de défaillance. Les paralytiques se relevaient lentement, puis se prosternaient devant Jésus ; ils étaient dès lors guéris, mais ce n’était qu’au bout d’un certain temps qu’ils recouvraient toute la force et la souplesse de leurs membres ; ce temps variait de quelques heures à quelques jours. La guérison de ces pauvres gens ressemblait aux plantes desséchées qui reverdissent après la pluie. Tout se faisait avec beaucoup d’ordre et de tranquillité, et les prodiges du Seigneur n’avaient rien de terrible, si ce n’est pour les mécréants et pour ses ennemis.
Après avoir ainsi guéri un grand nombre de malades, le Seigneur retourna pour le sabbat à la ville où affluait tout le peuple. Les possédés sortis de leur asile couraient après lui dans les rues, le poursuivant de leurs cris. Il ordonna aux esprits qui les tourmentaient de se taire et de les quitter ; alors, au grand étonnement de la foule, les pauvres démoniaques le suivirent tranquillement à la synagogue, et écoutèrent ses enseignements. Les pharisiens, et parmi eux, les quinze envoyés pour épier Jésus, étaient assis autour de sa chaire. On le traita avec un respect apparent qui dissimulait une véritable crainte. On lui donna le rouleau des Écritures, et il prit pour texte un passage d’Isaïe (XLIX) disant que Dieu n’avait pas oublié son peuple. Je me souviens qu’il y était exprimé que, quand même une mère oublierait son enfant, Dieu n’oublierait pas son peuple. Jésus lut ce passage et les suivants ; puis il en donna l’explication, assurant que même l’impiété des hommes ne pouvait pas empêcher Dieu d’avoir pitié des délaissés ; que le temps dont parle le prophète était venu, que Dieu avait toujours le regard fixé sur Sion. « Le moment est arrivé, ajouta-t-il, où les destructeurs prendront la fuite, et où les architectes viendront. Dieu en rassemblera une multitude pour orner son sanctuaire. Le nombre des âmes bonnes et pieuses, des bienfaiteurs et des conducteurs du peuple sera si grand, que la synagogue stérile s’écriera : « Qui m’a engendré tous ces enfants ? » Les païens se convertiront à l’Église de Dieu, et les rois seront ses serviteurs. Le Dieu de Jacob enlèvera à l’ennemi, à la synagogue pervertie ses adhérents, et fera que les meurtriers du Sauveur tourneront leur fureur les uns contre les autres, en sorte qu’ils s’extermineront mutuellement. » Il leur dit que les paroles d’Isaïe, sur la mère répudiée (ch. i, vers. 1 et 2) signifiaient que Jérusalem devait être détruite, si elle n’acceptait pas le royaume de la grâce. Le Seigneur se demande à lui-même s’il s’est séparé de la synagogue, s’il l’a répudiée, s’il a vendu son peuple. Oui, ils ont été vendus à cause de leurs péchés ; la synagogue a été abandonnée à cause de ses iniquités. Le Seigneur a appelé et averti, mais personne ne lui a répondu. Cependant Dieu, qui est tout-puissant, peut ébranler le ciel et la terre. Jésus leur démontre que tout cela était maintenant accompli : il dit que le Père l’avait envoyé pour apporter et annoncer le salut, pour recueillir ceux que la synagogue avait abandonnés, et égarés ; il appliqua aussi à lui-même les paroles suivantes du prophète (vers. 4 et 5) : « Le Seigneur me donne le langage de la doctrine, pour que je sache quand il est à propos de parler. Il me prépare dès l’aurore, dispose mon oreille à entendre, et l’enseignement du Seigneur m’ouvre les oreilles : je ne suis pas indocile, je ne contredis point. » Les pharisiens interprétèrent ces paroles dans un sens tout humain, comme si le Seigneur se fût glorifié lui-même. Le discours de Jésus les ébranla néanmoins ; ils se disaient les uns aux autres : jamais prophète n’a enseigné de la sorte ; et cependant ils se mirent à chuchoter entre eux. Le Sauveur appliqua ensuite ce que dit Isaïe : « Qu’il a travaillé et souffert pour eux, qu’il s’est laissé frapper au visage et fouetter », à la persécution qu’il subissait déjà et qu’il aurait encore à subir. Il parla des mauvais traitements qu’il avait endurés à Nazareth, il ajouta que ses ennemis périraient avec leur doctrine, car leur juge allait venir à eux. La voix de ce juge devait être écoutée de ceux qui avaient la crainte de Dieu, et ceux qui étaient assis dans les ténèbres devaient crier vers Dieu et espérer. Le jugement ne tarderait pas à arriver, et ceux qui avaient allumé le feu y périraient. (Isaïe, I, 2). Le Seigneur appliqua encore ces paroles à la ruine de Jérusalem et à la dispersion du peuple Juif.
Ne sachant que lui répondre, les Pharisiens l’écoutaient en silence ; ils chuchotaient ensemble d’un air moqueur ; et néanmoins tous étaient émus et ébranlés. Jésus finit son discours par une parabole qu’il adressa particulièrement à ses disciples et au jeune scribe de Nazareth, qui s’était joint à ses ennemis. C’était la parabole des talents confiés par le maître à ses serviteurs ; le jeune homme, qui était orgueilleux de son savoir, en fut intérieurement confondu ; mais il ne s’amenda pas.