CHAPITRE XXIV
Voyage de Jésus vers Capharnaüm. — Il guérit des lépreux à Tarichée, instruit ses disciples pendant la route, et délivre une femme possédée du démon.
Jésus marcha seul durant toute la nuit. Vers le matin, il rencontra les trois disciples auxquels il avait ordonné de se rendre, après la clôture du sabbat, dans un endroit voisin de Tarichée, du côté du levant. Il leur raconta ce qui s’était passé à Nazareth, puis il leur recommanda de rester calmes et obéissants, pour ne pas entraver son œuvre en attirant sur eux l’attention publique. Je le vis ensuite lui-même se détourner des villes et suivre dans les secrets vallons des sentiers solitaires ; il se dirigea ainsi vers l’embouchure du Jourdain dans la mer de Galilée. À l’extrémité de cette mer, au pied d’un rocher, était située Tarichée. C’était une grande ville fortifiée et séparée du lac par une pente douce couverte de verdure. Jésus n’y entra pas ; il longea les remparts, et se dirigea vers quelques cabanes construites pour des lépreux. Il était environ quatre heures de l’après-midi lorsque le Seigneur arriva près de ces cabanes. Il dit à ses disciples : « Appelez de loin les lépreux et dites-leur de me suivre, afin que je les guérisse ; mais retirez-vous quand ils sortiront, pour ne pas vous souiller ; ne parlez pas de ce que je ferai, car vous ne devez scandaliser personne, et vous savez quelle est déjà l’irritation des habitants de Nazareth. » Le Sauveur s’en alla ensuite du côté du Jourdain, tandis que les disciples appelaient les lépreux, en criant : « Sortez et suivez le prophète de Nazareth ! il vous guérira. » Quant à eux, ils se hâtèrent de s’éloigner, dès qu’ils eurent accompli l’ordre qui leur avait été donné. Pendant ce temps, le Seigneur marchait lentement, en se rapprochant du Jourdain.
J’aperçus bientôt cinq hommes quittant leurs cabanes ; ils se suivaient, en défilant avec ordre jusqu’au moment où ils rejoignirent Jésus. Ils étaient couverts de longs vêtements blancs sans ceinture ; leur coiffure consistait en un capuchon et en une sorte de voile qui s’y rattachait, et qui, à l’exception des yeux, pour lesquels on avait ménagé des ouvertures, cachait entièrement le visage. Dès qu’ils se trouvèrent auprès du Sauveur, qui s’était arrêté dans un lieu isolé, celui qui ouvrait la marche se prosterna devant lui la face contre terre, et baisa le bord de son vêtement ; Jésus se tourna de son côté, lui mit la main sur la tête et le bénit en priant, puis il lui dit de faire place à celui qui le suivait : il agit de même pour tous les cinq. Ces pauvres gens, sentant que leur lèpre avait disparu, découvrirent leurs mains et leurs visages. Alors le Seigneur les exhorta à ne pas retomber dans le péché qui avait été la cause de leur mal, et leur défendit de dire par qui ils avaient été guéris. Ils lui répondirent : « Seigneur, il y a si longtemps que nous espérions en vous, que nous soupirions après vous, et nous n’avions personne pour vous informer de notre misère et vous amener auprès de nous. Et vous, Seigneur, vous paraissez si subitement, si inopinément au milieu de nous ! comment pourrions-nous taire notre joie et vos miracles ! » Alors il leur défendit de nouveau de parler de leur guérison avant qu’ils se fussent montrés aux prêtres, et que ceux-ci eussent déclaré qu’ils étaient purifiés. Puis il leur ordonna d’offrir le don prescrit par Moïse. Après s’être de nouveau agenouillés devant le Seigneur, ils se retirèrent dans leurs cellules.
Jésus continua sa route vers le Jourdain avec ses disciples. Le pays qu’ils traversèrent était délicieux : des groupes d’arbres et des avenues s’apercevaient de toutes parts. Le Sauveur et les siens s’arrêtèrent dans un endroit écarté, pour se reposer et pour prendre un léger repas ; là encore Jésus les instruisit, comme il fit souvent pendant ce voyage ; c’était presque toujours sous la forme de paraboles, qui avaient pour sujets différents états et professions ; il tirait aussi des comparaisons des arbres, des plantes, des pierres et de tous les objets qui s’offraient sur leur passage. Les disciples interrogèrent Jésus sur plusieurs choses dont ils avaient été témoins à Séphoris et à Nazareth. Au sujet de la contestation qu’il avait eue avec les pharisiens à l’occasion du divorce, il blâma de nouveau ces derniers avec force, disant que Moïse n’avait permis la répudiation que parce qu’il avait à faire à un peuple grossier et pécheur.
Les disciples rappelèrent au Seigneur le reproche que les habitants de Nazareth lui avaient fait de ne pas aimer son prochain, parce qu’il avait refusé de faire des miracles dans sa ville natale, qui pourtant devait lui être plus chère que toute autre ville : ils lui demandèrent donc si l’on n’était pas obligé de regarder ses compatriotes comme son prochain. Alors le Seigneur les instruisit longuement en paraboles sur l’amour du prochain ; tantôt il leur posait des questions, tantôt il indiquait dans le lointain les lieux où l’on exerçait particulièrement les professions dont il tirait ses comparaisons. Ensuite il dit que celui qui voulait le suivre devait quitter son père et sa mère, et cependant observer le quatrième commandement ; que l’on devait traiter sa ville natale comme il avait traité Nazareth, si elle le méritait, et toutefois remplir les devoirs de l’amour du prochain ; que le prochain était de préférence le Père céleste et Celui qu’il avait envoyé. Enfin il parla de ce que le monde comprend par l’amour du prochain : « Ainsi, ajouta-t-il, les publicains de Galaad, les habitants de la ville vers laquelle nous nous dirigeons, aiment particulièrement ceux qui leur paient exactement la taxe ; » puis montrant Damalnutha, ville située à leur gauche : « Les habitants de ce lieu, dit-il, aiment comme leur prochain ceux qui leur achètent beaucoup de tentes et de tapis, tandis qu’ils laissent leurs pauvres sans abri et dans le plus pressant besoin. »
Il tira du métier de cordonnier une comparaison qu’il appliqua à la vaine gloire des habitants de Nazareth, et dit entre autres choses : « Je ne me soucie point des hommages des hommes qui, comme les sandales bariolées que l’on voit exposées dans les magasins des cordonniers, ne brillent pendant quelque temps d’un éclat magnifique, que pour être bientôt plongées dans la boue. » Il parla aussi en paraboles des pêcheurs, des architectes et de toutes les autres professions.
Jésus défendit de nouveau à ses disciples de parler des lépreux qu’il avait guéris, et de s’exposer, en attirant l’attention sur eux, à la haine et à la persécution des habitants de Nazareth. Il leur dit ensuite qu’il allait à Capharnaüm. C’était là, dit le Sauveur, qu’ils apprendraient ce que c’est que l’amour du prochain, et la reconnaissance des hommes : car ils allaient voir une réception bien différente de celle qui lui avait été faite lorsqu’il avait guéri le fils du centurion.
Les disciples lui dirent ensuite qu’il existait dans le voisinage, à Argob, un prophète nommé Agabus, qui avait eu plusieurs visions concernant sa vie, et qui venait récemment de prédire plusieurs choses touchant sa personne. Jésus dit que cet homme (qui devint plus tard son disciple) était le fils de parents hérodiens ; qu’ils l’avaient initié aux mystères de cette secte, mais qu’il s’en était séparé. À cette occasion, le Seigneur compara les sectes à des sépulcres dont les dehors paraissent beaux aux yeux des hommes, et qui sont au dedans pleins de pourriture.
La secte des hérodiens comptait beaucoup de partisans à l’est du Jourdain, dans la Pérée, la Trachonitide et l’Iturée : ils formaient une société secrète dont les membres s’assistaient les uns les autres, et protégeaient les pauvres qui s’associaient avec eux. Ils avaient l’air pharisaïque, entretenaient des intelligences avec Hérode, et travaillaient à affranchir les Juifs de la domination romaine. Leur société ressemblait à celle des francs-maçons d’aujourd’hui. La manière dont le Seigneur parlait d’eux me fit comprendre que, malgré leur air de sainteté et de générosité, ce n’étaient que des hypocrites.
Sur leur route, ils rencontrèrent des caravanes montées sur des mules, qui amenaient des bœufs à mufles épais et à grandes cornes. C’étaient des commerçants païens qui se rendaient de la Syrie en Égypte, et qui s’embarquaient sur le lac dans les environs de Gérasa, ou passaient sur un pont élevé plus loin sur le Jourdain. Beaucoup de personnes s’étaient jointes à eux, seulement pour entendre le prophète ; plusieurs rencontrèrent Jésus, et lui demandèrent si le prophète se trouvait maintenant à Capharnaüm. Il leur répondit que le prophète n’était pas là, mais que, s’ils voulaient l’entendre prêcher, ils devaient se rendre sur la pente de la montagne, qui s’élevait près de Gérasa du côté du nord. Son aspect et ses paroles firent une telle impression sur eux, qu’ils lui dirent : « Seigneur, vous êtes aussi un prophète. » Ils pensaient même qu’il pouvait bien être celui qu’ils cherchaient.
Les caravanes païennes avaient dressé leurs tentes sur le versant méridional de la montagne ; plusieurs habitants de Gérasa, les uns païens, les autres juifs, s’étaient aussi rassemblés ; mais ces derniers se tenaient à l’écart. Le Seigneur se rendit en ce lieu, et, tout en gravissant la montagne, il s’arrêtait çà et là auprès des groupes de voyageurs ; il les instruisait en leur posant diverses questions dont il donnait lui-même la réponse. Ainsi il leur demanda : « D’où êtes-vous ? Quel est le but de votre voyage ? Qu’attendez-vous du prophète ? » Il leur exposa ce qu’ils avaient à faire pour participer au salut. « Heureux, disait-il, ceux qui font un long et pénible voyage pour chercher le salut ! Mais malheur à ceux qui ne le reçoivent pas quand il se présente au milieu d’eux ! » Il leur expliqua les prophéties touchant le Messie et la vocation des païens, et leur raconta la visite des rois mages. Enfin il leur parla en paraboles. Le Seigneur ne fit pas de guérisons en cet endroit. Ces gens étaient pour la plupart des hommes de bien ; il y en avait cependant plusieurs qui regrettaient d’avoir entrepris ce long chemin : ils s’étaient attendus à être plus émerveillés à l’aspect du prophète.
Vers midi, Jésus, accompagné de ses quatre disciples, se rendit chez un pharisien docteur de la loi qui habitait en deçà de la ville. Ce docteur avait invité le Sauveur à manger chez lui, mais il était trop orgueilleux pour assister à des instructions faites aux païens. Plusieurs pharisiens de la ville étaient aussi présents.
Tous accueillirent Jésus avec bienveillance, mais cette bienveillance n’était qu’apparente ; Jésus trouva l’occasion, pendant le repas, de leur dire vertement leurs vérités. Un esclave apporta, sur un beau plat de diverses couleurs nuancées avec art, des pâtisseries assaisonnées d’épices d’un grand prix, et représentant des oiseaux, des fleurs, etc. Ce plat n’étant pas d’une propreté irréprochable, un des conviés repoussa très durement le pauvre esclave en l’injuriant. Alors Jésus dit : « Ce n’est pas le plat, c’est ce qui est dedans qui est plein de souillures. » Le maître du logis répondit : « Vous vous trompez, la pâtisserie est bonne et précieuse. » Jésus reprit à peu près en ces termes : « Non, c’est une nourriture voluptueuse, toute souillée de la sueur, du sang et des larmes des veuves, des orphelins et des pauvres. » Ensuite il réprimanda sévèrement tous ceux qui étaient présents de leurs cabales, de leurs prodigalités, de leur avidité et de leur hypocrisie. Ils furent excessivement irrités ; mais, ne sachant que répondre, ils quittèrent tous la maison, à l’exception du maître, qui continua à parler à Jésus avec une déférence hypocrite ; son désir était de le faire parler afin de pouvoir le trouver en défaut, et de l’accuser ensuite devant les pharisiens réunis à Capharnaüm.
Pendant ce voyage, la sainte Vierge avait envoyé un messager à Jésus, je ne saurais plus dire en quel endroit, pour le prier de venir délivrer une veuve d’un démon muet : elle se nommait Marie, et c’était Marthe qui la lui avait amenée à Capharnaüm.
Cette femme avait mené une vie scandaleuse, et avait même empoisonné un de ses amants ; mais ce forfait était resté inconnu dans le pays. Ce qu’elle ouït dire de la miséricorde du Seigneur Jésus envers les pécheurs fit une profonde impression sur elle : dès ce moment, son unique désir fut de faire pénitence et d’obtenir la rémission de ses péchés. Elle se rendit chez Marthe à Cana, lui avoua tous ses crimes, et la pria d’intercéder pour elle auprès de la mère de Jésus. Elle apportait une partie de sa fortune en argent comptant, et disait qu’elle voulait encore donner tout le reste. Les saintes femmes, se rappelant ce que le Seigneur leur avait dit à Béthanie de la perle perdue, l’accueillirent avec bonté, et la conduisirent à Capharnaüm. Il fallait veiller sur elle, car elle était possédée d’un démon muet qui la jetait souvent dans le feu ou dans l’eau, et, étant muette, elle ne pouvait pas crier au secours. Lorsqu’elle revenait à elle, elle se cachait dans un coin et fondait en larmes. Elle était la petite-fille d’une sœur de sainte Anne, et son père était allié à la mère de Lazare.
Marthe l’avait présentée à la très sainte Vierge, la priant d’intercéder pour elle : Marie jeta un regard sévère sur cette malheureuse ; elle la laissa assez longtemps seule à distance. Alors le repentir de la pécheresse devint plus cuisant, et, versant un torrent de larmes, elle s’écria : « Ô mère du Prophète, priez votre Fils pour moi, afin que Dieu me pardonne mes péchés. » La sainte Vierge, touchée de son repentir, envoya un message à son Fils, qui répondit que la malade était déjà délivrée, et que, pour lui, il viendrait quand il en serait temps. À l’instant même où il dit qu’elle était guérie, je la vis tomber à terre comme morte, et les femmes la mirent au lit : elle reprit bientôt connaissance et se sentit délivrée. Le Seigneur l’avait guérie de loin, comme le fils de l’officier de Capharnaüm. Marthe retourna avec elle à Béthanie, avant l’arrivée de Jésus. Marthe la fit entrer dans une maison où demeuraient des femmes qui confectionnaient des vêtements pour les pauvres et pour les disciples. Là elle consacra sa vie à la pénitence et au travail, après avoir donné tous ses biens à l’Église future.