CHAPITRE XXIII

Prédication de Jésus à Nazareth. — On veut le précipiter du haut de la montagne.

Dans l’après-midi, le Seigneur se rendit à Nazareth. Il entra dans une maison située en deçà de la ville et où habitaient quelques parents de son ami défunt, l’Essénien Eliud. Ces braves gens étaient bienveillants et charitables ; ils lavèrent les pieds du Sauveur, lui offrirent un repas, et lui dirent que son arrivée causerait une grande joie à Nazareth. Le Seigneur répliqua que cette joie ne durerait pas longtemps, car ce qu’il avait à dire aux Nazaréens ne serait point agréé.

Plusieurs personnes avaient été placées à l’entrée de la ville pour annoncer l’arrivée du Sauveur. À peine eut-il passé le seuil de la porte, qu’un grand nombre de pharisiens et de notables, suivis d’une foule de peuple, vinrent au-devant de lui et lui firent une réception solennelle. On l’invita à se rendre dans une hôtellerie publique, où l’on avait préparé un banquet somptueux en son honneur. Il n’accepta pas l’invitation, disant que, pour le moment, il avait autre chose à faire ; il se rendit donc directement à la synagogue, que la multitude remplit aussitôt. Le sabbat n’était pas encore commencé.

Il se mit sur l’heure à prêcher touchant l’approche du royaume des cieux et l’accomplissement des prophéties. Puis on lui donna le livre d’Isaïe ; et, l’ayant déroulé, il lut ce passage : « L’esprit du Seigneur est sur moi ; c’est pourquoi il m’a consacré par son onction et m’a envoyé pour évangéliser les pauvres, guérir les cœurs contrits, annoncer aux captifs la délivrance, rendre aux aveugles la vue, renvoyer libérés ceux qui gémissent sous leurs fers. » (Luc., iv, 18.) Il prononça ces paroles d’une manière tellement significative, que l’auditoire, qui avait les yeux attachés sur lui, comprit que c’était de lui-même que parlait le prophète ; que c’était sur lui que reposait l’esprit du Seigneur, et que c’était lui qui était envoyé pour évangéliser les pauvres, réparer les injustices, soulager les malades et pardonner aux pécheurs, etc. Cela résultait en partie du texte et en partie du commentaire qu’il en donnait. Le Seigneur dit encore : « C’est aujourd’hui que l’Écriture que vous venez d’entendre est accomplie. » Son discours fut très beau et très attachant. Tous étaient dans l’admiration. Plusieurs disaient ouvertement : « Assurément il parle comme si lui-même était le Messie. » Et tous, se faisant gloire de ce qu’il était de leur ville, prenaient grand plaisir à l’entendre.

Ils lui témoignèrent beaucoup de bienveillance, et il prit un repas avec eux. Alors ils lui firent savoir qu’il y avait beaucoup de malades dans la ville, et le prièrent de les guérir. Le Seigneur ne parut pas prêter l’oreille à leur demande ; ils n’insistèrent pas, dans l’espoir qu’il ferait le lendemain. Après le repas, Jésus retourna chez les Esséniens. Ceux-ci étaient tout joyeux du bon accueil qu’on lui avait fait, mais il leur dit que le jour suivant les choses ne se passeraient pas de la même manière.

Le lendemain matin, Jésus prêcha de nouveau dans la synagogue. Au moment où, selon la coutume, celui qui devait lire un passage de l’Écriture allait prendre le rouleau, Jésus le lui demanda, et, choisissant le ive chapitre du Ve livre de Moïse, il prêcha sur le devoir d’obéir aux commandements de Dieu, auxquels il était rigoureusement défendu de faire le moindre changement. Il dit que Moïse avait bien des fois rappelé aux enfants d’Israël tout ce que Dieu leur avait ordonné ; mais que trop souvent ils l’avaient désobéi. Puis, après avoir fait la lecture des dix commandements, il prêcha sur l’amour de Dieu ordonné tout d’abord. Il les blâma sévèrement d’avoir imposé au peuple des charges qu’il ne pouvait porter, en faisant des additions inutiles à la loi qu’ils violaient eux-mêmes. Ces reproches les irritèrent excessivement, car leur conscience les forçait de reconnaître que les paroles du Sauveur étaient pleines de vérité. Ils murmuraient, se disant les uns aux autres : « Comment se fait-il qu’il ose parler tout à coup avec une telle audace ? Après une courte absence de quelques années, veut-il être regardé comme une merveille ? Il parle avec autant d’autorité que s’il était le Messie lui-même ! N’est-ce pas-là le fils de Joseph, le pauvre charpentier ? D’où a-t-il tiré son savoir ? Il faut qu’il prenne beaucoup de liberté pour nous débiter de telles choses ! » Être humiliés devant tout le peuple les remplissait d’une colère qu’ils n’osaient pas encore laisser éclater.

Le Seigneur continua à enseigner tranquillement ; puis il retourna chez les Esséniens pour prendre quelque nourriture. Là les jeunes gens riches qui, plusieurs fois déjà, l’avaient sollicité de les admettre parmi ses disciples, vinrent le trouver. Ils le prièrent de venir prendre un repas chez leurs parents, mais Jésus n’accepta pas leur invitation. Ils renouvelèrent aussi en vain la demande d’être admis auprès de lui ; ils disaient qu’ils avaient accompli tout ce qu’il leur avait prescrit. Jésus leur répondit : « S’il en est ainsi, vous n’avez pas besoin de devenir mes disciples, vous êtes déjà maîtres vous-mêmes. » Et là-dessus il les congédia.

Pendant ce temps les pharisiens tinrent conseil contre le Sauveur. Après s’être excités les uns les autres, ils résolurent, s’il parlait ce soir-là avec la même témérité, de lui montrer qu’il n’en avait pas le pouvoir, et d’exécuter ce que depuis longtemps on avait tramé contre lui à Jérusalem. Néanmoins ils espéraient encore qu’il tiendrait à conserver leur faveur et qu’il leur accorderait quelque miracle. Lorsque Jésus arriva à la synagogue pour la clôture du sabbat, les Nazaréens avaient placé plusieurs malades devant la porte ; mais il la franchit sans en guérir un seul. Il parla de nouveau de sa mission, de la consommation des temps, de la punition et de la mort éternelle de ceux qui ne se convertissent pas, et de sa mission de prêcher l’Évangile, de guérir les malades, de sauver les âmes. Lorsque leur colère, qui augmentait de plus en plus, commença à se manifester par des murmures, il leur dit : « Assurément vous m’appliquerez le proverbe : Médecin, guéris-toi toi-même ; et vous allez me dire. Ces grandes choses que tu as faites à Capharnaüm, fais-les ici dans ta patrie. » Puis il ajouta : « En vérité, je vous le dis : Nul n’est prophète en son pays. » Alors, pleins de dépit, ils murmurèrent plus fort. Jésus dit encore : « Aux jours d’Élie, lors de la famine, il y avait beaucoup de veuves en Israël, et le prophète ne fut envoyé à aucune d’elles, mais il fut envoyé à la veuve de Sarepta. À l’époque où vivait Élisée, il y avait un grand nombre de lépreux en Israël ; aucun d’eux ne fut guéri, et le prophète guérit Naaman, le Syrien. » Cette comparaison mit les pharisiens hors d’eux-mêmes, et ils s’emportèrent contre lui et voulurent se saisir de lui. Alors il leur dit : « Observez vos propres enseignements et ne violez point le sabbat ; plus tard vous ferez ce que vous avez en l’esprit. » Ils le laissèrent donc continuer à prêcher, mais ils quittèrent leurs sièges et se placèrent devant la porte, en vomissant contre lui des injures et des imprécations Les prédicateurs qui s'imaginent que, pour réussir dans leur saint ministère, il faut souvent se contenter de plaire à leurs auditeurs, pourraient trouver dans ce fait, rapporté tout au long dans l'Évangile (Luc, ch. IV, v. 16 à 30) la preuve qu'il faut quelquefois déplaire pour faire vraiment son devoir. .

Lorsque le Seigneur sortit de la synagogue, une vingtaine de pharisiens se jetèrent sur lui et se saisirent de sa personne en disant : « Eh bien ! suis-nous maintenant à une place d’honneur ; là tu pourras exposer ta doctrine ; c’est là que nous te donnerons la réponse que tu mérites ! » Il leur dit qu’ils n’avaient que faire d’user de violence, qu’il les suivrait de bon gré. Ils se contentèrent alors de le garder en l’entourant, et s’en allèrent accompagnés d’une foule nombreuse. Dès que le sabbat fut fini, leur emportement ne connut plus de bornes ; ils accablèrent Jésus d’injures, et c’était à qui lui adresserait les insultes les plus grossières. « Nous allons te répondre ! Va soulager la veuve de Sarepta. Va guérir Naaman le Syrien. Si tu es Élie, élève-toi au ciel, nous te ferons voir une belle place ! Qui es-tu ? Pourquoi n’es-tu pas entouré de tes partisans ? Tu n’as donc pas osé les amener ici ! Ton père qui t’a nourri n’a-t-il pas gagné son pain au milieu de nous ? Et maintenant que tu ne manques de rien, tu viens nous insulter ! Mais nous ne nous refusons pas à t’entendre. Nous te laisserons parler en plein air devant tout le peuple : là nous te donnerons notre réponse. » À ces outrages se mêlaient les cris de la foule, et c’est ainsi qu’on suivit le chemin qui conduisait au sommet de la montagne. Le Seigneur restait calme et serein : il ne répondait que par des paroles de l’Écriture ou par de sages instructions qui, en déconcertant ses ennemis, augmentaient leur courroux Rien de plus divin que ce calme de la divine Sagesse au milieu des violences des hommes insensés. .

Comme la nuit était venue, ils avaient deux falots avec eux. On arriva enfin à la crête la plus élevée du mont qui, du côté du nord, s’abaissait en pente douce jusqu’à des marécages, tandis que, du côté du midi, il s’avançait en surplombant au-dessus d’un abîme profond, dans lequel on avait coutume de précipiter ceux qui avaient commis de grands crimes. Ils voulaient encore une fois questionner Jésus, puis le jeter dans le précipice. Comme ils approchaient du bord, le Seigneur, qu’ils gardaient comme un prisonnier, s’arrêta tout à coup, tandis que ses ennemis continuèrent leur chemin sans cesser leurs imprécations. Au même instant je vis deux figures lumineuses auprès de Jésus, qui revenait tranquillement sur ses pas à travers la foule pressée. Ensuite, longeant le mur de la ville, il arriva à la porte par laquelle il était entré le jour précédent, et se rendit chez les Esséniens qui l’attendaient. Son absence prolongée ne leur avait point causé d’inquiétude, car ils croyaient en lui. Il fit une collation, leur raconta ce qui s’était passé, et leur rappela qu’il leur avait prédit l’événement de la journée. Puis, après leur avoir conseillé de se réfugier à Capharnaüm, il les quitta pour se diriger vers Cana.

Il serait difficile de se faire une idée de l’étonnement, de la consternation des pharisiens, lorsqu’ils s’aperçurent que Jésus leur avait échappé. Tous criaient : « Qu’est-il devenu ? Arrêtez-le ! » Ceux qui marchaient les premiers revenaient sur leurs pas, pendant que ceux qui étaient en arrière se portaient en avant ; on se culbutait sur l’étroit sentier, le désordre était épouvantable. Chacun saisissait son plus proche voisin ; on se disputait ; on vociférait ; on courait avec des torches à la main pour le chercher dans tous les ravins, au risque de se casser le cou ou les jambes ; l’un accusait l’autre de l’avoir laissé s’évader. Enfin il fallut se retirer, mais à ce moment le Sauveur avait déjà quitté Nazareth. Toutefois ils ne rentrèrent chez eux qu’après avoir placé des gardes autour de la montagne, et ils se dirent les uns aux autres : « Voilà ce que c’est ; c’est un magicien que le démon protège. Sans doute il reparaîtra demain pour tout troubler dans une autre ville. »