CHAPITRE XXII
Guérisons de Jésus à Bethsaïde et à Basse-Séphoris. — Les pharisiens confondus.
Le lendemain, Jésus partit avec ses disciples pour Bethsaïde, qui était située à une lieue de Capharnaüm. Il suivit le chemin qui passait par la partie septentrionale de la vallée, sur le flanc de la montagne. Il prêcha dans la synagogue de Bethsaïde sur l’approche du royaume des cieux. À la grande surprise des auditeurs, et aussi de ses disciples, il déclara assez clairement qu’il serait le roi de ce royaume.
Quand le Seigneur eut terminé son instruction, il se dirigea avec ses disciples vers la maison d’André, où un repas était préparé ; mais il n’y entra pas, disant qu’il avait besoin d’une autre nourriture. Il se rendit, accompagné de Saturnin et d’un second disciple, à une demi-lieue de là, dans un hôpital situé au bord de l’eau. Un grand nombre de lépreux, d’aliénés et d’autres malades y languissaient dans un dénûment tel, que l’on trouvait parmi eux des gens complètement dépourvus de vêtements. Aucun des habitants de la ville ne le suivit, de peur de se souiller. On tenait toujours ces malheureux enfermés dans des cellules construites autour d’une cour ; on n’entrait pas même chez eux ; on passait leur nourriture par des trous pratiqués dans les portes. Après avoir ordonné à ses disciples d’aller chercher des couvertures et des vêtements pour les malades, Jésus pria leurs gardiens de les faire sortir de la maison. Il les enseigna et les exhorta à avoir confiance en Dieu ; puis, allant de l’un à l’autre, il en guérit beaucoup en leur imposant les mains. Devant quelques-uns il passa outre, et ordonna à d’autres de se baigner.
Ceux qui avaient recouvré la santé s’agenouillèrent devant le Seigneur, et lui rendirent d’humbles actions de grâces, les yeux baignés de larmes : c’était un touchant spectacle. Plusieurs habitants de Bethsaïde qui avaient appris que Jésus avait guéri leurs parents vinrent pleins de joie les chercher, leur apportant des vêtements, puis ils les menèrent dans la synagogue pour bénir et remercier Dieu.
Jésus se rendit ensuite à une petite ville qui s’appelait Basse-Séphoris. Sur son chemin, deux possédés sortirent d’un champ et lui demandèrent de les guérir. Les troupeaux qui se trouvaient dans le champ leur appartenaient, et le démon, qui ne les possédait que par intervalles, ne les tourmentait pas dans ce moment. Mais Jésus refusa de les délivrer, leur disant qu’ils devaient d’abord s’amender ; car ils ressemblaient à des personnes qui voudraient être guéries d’une maladie d’estomac, pour pouvoir de nouveau s’adonner à la gourmandise. Ils s’éloignèrent tout honteux.
À Séphoris, Jésus visita des parents de sainte Anne qui avaient trois fils, dont l’un était disciple du Seigneur : c’était Kolaïa. Sa mère pria le Sauveur d’admettre auprès de lui les deux autres, et il le lui fit espérer.
Il prêcha dans la synagogue, où beaucoup de gens des environs étaient rassemblés. Il fit aussi une excursion dans le voisinage, accompagné de ses cousins, et enseigna à diverses reprises les groupes qui le suivaient ou l’attendaient. À son retour, il guérit devant la synagogue plusieurs malades, puis il y entra, et parla du mariage et du divorce. Il réprimanda les scribes d’avoir fait des additions au texte de la loi, et montra à l’un des plus anciens un passage qu’il avait ainsi falsifié, lui ordonnant de restituer la vraie leçon. Le vieillard s’agenouilla devant lui, le remercia avec humilité de son blâme, et avoua qu’il l’avait mérité.
Jésus alla visiter une maison qui avait appartenu aux ancêtres de sainte Anne, et que des mariages avaient fait passer en des mains étrangères. Il y avait cependant dans la maison une vieille femme qui était sa parente ; elle était hydropique et gardait toujours le lit ; un enfant aveugle lui tenait compagnie. Le Seigneur fit une prière qu’il lui ordonna de répéter, puis il lui imposa, pendant une minute environ, la main sur la tête, et sur l’estomac ; alors elle s’évanouit ; mais, revenue bientôt à elle-même, elle se sentit fort soulagée. L’hydropisie n’avait pas tout à fait disparu ; Jésus lui ordonna de se lever, et elle marcha sans difficulté. Bientôt des transpirations abondantes la délivrèrent tout à fait de son infirmité. La vieille femme alors supplia le Seigneur d’avoir pitié aussi de l’enfant aveugle, dont elle vanta la piété et l’obéissance ; il était âgé de huit ans, et n’avait jamais joui de la vue ni de la parole, mais il comprenait ce qu’on disait. Jésus lui mit l’index dans la bouche, humecta ses deux pouces avec de la salive ; puis ayant levé les yeux au ciel et prié, il les posa sur les yeux fermés de l’enfant. Celui-ci les ouvrit et vit devant lui son Sauveur. Le pauvre petit était tout hors de lui de joie et d’étonnement, en présence du monde nouveau qui s’ouvrait à ses regards ; il se précipita d’un pas encore chancelant vers Jésus, et, tombant à genoux, il lui rendit grâces en bégayant et les yeux pleins de larmes. Le Seigneur lui donna des avis sur l’obéissance et la piété filiale ; il lui dit que, puisqu’il avait pieusement obéi à ses parents lorsqu’il était aveugle, il devait leur obéir plus parfaitement encore maintenant que Dieu lui avait rendu la vue, et ne pas faire servir ses yeux à l’offenser. Bientôt accoururent les parents et les personnes de la maison ; tous remercièrent Jésus avec une grande effusion de joie et un concert de louanges.
Jésus guérissait par les moyens dont firent usage les apôtres et les saints de tous les âges jusqu’à nos jours.
Il n’employait pas, pour tous les malades, les mêmes signes extérieurs. Il voulait que ses miracles pussent servir de modèles à tous ses disciples et imitateurs jusqu’à la consommation des siècles. La manière dont il les opérait répondait toujours au caractère de la maladie, aussi bien qu’aux besoins spirituels du malade. Il touchait les estropiés et leurs muscles se dégageaient et reprenaient une nouvelle vigueur. Il rejoignait les parties des membres brisés, et elles se réunissaient. Lorsqu’il touchait les lépreux, leurs pustules se séchaient et se détachaient sous forme d’écailles ; mais il restait des taches rouges qui ne disparaissaient qu’avec le temps, plus vite néanmoins que dans le cas de guérison ordinaire et selon que la guérison était plus ou moins méritée. Je n’ai jamais vu la bosse d’un bossu s’aplanir immédiatement, ni un os courbé devenir tout à coup droit ; le Seigneur ne le voulait pas, parce que ses œuvres ne devaient point ressembler à des prestiges ; elles devaient porter le caractère de sa mission ; c’étaient des œuvres de miséricorde qui devaient enseigner, corriger, réconcilier, délivrer et racheter. De même qu’il exigeait, pour délivrer l’homme, qu’il coopérât à sa rédemption, de même voulait-il que le malade coopérât à sa guérison par la foi, l’espérance, l’amour, le repentir et la conversion. Par la manière dont il traitait les malades, chaque maladie devenait la figure d’une maladie spirituelle ; la cause de la maladie, la maladie elle-même et sa guérison, représentaient tel ou tel péché, sa punition, et le pardon octroyé à qui se repent. Les prodiges les plus éclatants de Notre-Seigneur eurent lieu en faveur des païens ; et ceux que les apôtres et les saints firent au milieu d’eux sortirent davantage encore de la marche de la nature : c’est que les païens avaient besoin d’être ébranlés, et les Juifs seulement réveillés. Souvent Jésus guérissait en imposant les mains ou en priant avec les malades ; quelquefois à distance, par la prière ou par un regard. Cette sorte de guérison s’exerçait surtout à l’égard des femmes sujettes à des pertes de sang, qui n’osaient pas s’approcher du Seigneur parce que la loi de Moïse le leur défendait : le Seigneur respectait toujours les préceptes qui avaient un sens mystérieux et moral, mais non pas tous les autres. J’ai vu à Atharoth des femmes affligées de pertes de sang baiser la trace de ses pas et être guéries. J’en ai vu d’autres à Capharnaüm le regarder de loin et se trouver guéries.
Beaucoup de pharisiens et de scribes, avec diverses personnes s’étaient rassemblés dans l’école qui se trouvait à égale distance de Basse-Séphoris et de Nazareth. Ils venaient pour discuter avec Jésus sur un passage de la loi touchant le divorce ; Notre-Seigneur l’avait signalé à l’un des docteurs comme illicitement intercalé dans le texte ; cette remarque de Jésus avait causé une grande irritation à Séphoris, car le passage blâmé provenait de leur enseignement. À Séphoris, le divorce se faisait avec beaucoup de légèreté ; il s’y trouvait même une maison pour les femmes qui se séparaient de leurs maris.
La discussion dura longtemps ; les pharisiens et les scribes ne consentaient pas à la suppression du passage ; toutefois Jésus les força finalement à se taire, sinon à avouer leur tort. De la défense d’interpoler, il conclut le devoir d’effacer ; puis il leur prouva la fausseté de l’interprétation elle-même, et les réprimanda sévèrement de violer avec légèreté la loi sur le divorce. Il dit que les époux pouvaient se séparer d’un commun consentement, lorsque la mésintelligence était trop grande, mais que le mari ne pouvait point renvoyer sa femme contre son gré et sans faute de sa part. Néanmoins, il ne parvint pas à les convaincre ; dans leur vanité et leur orgueil, ils étaient pleins de dépit de ne pouvoir réfuter le Sauveur.
Le vieux scribe qui s’était avoué coupable dès que Jésus lui avait reproché sa faute, déclara à ses confrères que désormais il enseignerait conformément à la loi, sans addition quelconque, et il se sépara des pharisiens. Voici le passage intercalé dans le texte de la loi sur le divorce : « Quand une femme a eu, avant son mariage, une liaison coupable, son séducteur peut la réclamer comme sa femme légitime, alors même que les époux vivraient en bonne intelligence. » Jésus, en condamnant une telle doctrine, dit que ce n’était qu’à cause de la dureté de leur cœur que Moïse leur avait permis de renvoyer leurs femmes.
Il permettait donc la séparation de corps, mais non pas le divorce. Deux chefs des pharisiens qui avaient pris part à la discussion avaient depuis longtemps contribué à faire accepter cette interpolation, dans le dessein d’en profiter eux-mêmes. Jésus, qui ne l’ignorait pas, dit : « N’est-ce point pour satisfaire vos appétits charnels que vous vous prononcez en faveur d’une altération de la loi ? » À ces mots, ils furent transportés de colère.