CHAPITRE XXI

Jésus enseigne à Capharnaüm.

Jésus fit le tour de la ville pour arriver à la maison de sa mère, où étaient Pierre, André, Jacques et Jean avec cinq d’entre les saintes femmes. Tous sortirent à sa rencontre, et lui témoignèrent la joie que leur causaient son retour et ses miracles. Après avoir pris un léger repas, il entra dans Capharnaüm pour y célébrer le sabbat avec ses disciples. Les femmes restèrent à la maison. Une grande foule s’était rassemblée ; elle contenait beaucoup de malades. Les possédés poursuivirent Jésus de leurs cris dans les rues ; il leur imposa silence, et se rendit à la synagogue en traversant leurs rangs. Après la prière, Manassé, pharisien endurci, se disposait à faire la lecture, ainsi que le voulait l’ordre établi ; mais Jésus lui demanda qu’on lui donnât les rouleaux, disant qu’il lirait lui-même. Il lut le commencement du Deutéronome jusqu’aux murmures des Juifs ; ensuite il fit une instruction sur l’ingratitude de leurs pères, sur la miséricorde de Dieu envers eux et sur l’approche du royaume des cieux, disant qu’il fallait bien se garder de commettre les fautes qu’ils avaient commises. Il représenta les courses des Israélites comme des symboles des égarements des Juifs de son temps, et compara à la terre promise d’alors le royaume des cieux qui s’approchait. Il lut aussi le premier chapitre d’Isaïe, qu’il appliqua au temps présent ; il parla des iniquités des Juifs, des châtiments qui en furent la conséquence ; de la manière dont ils traiteraient le prophète qu’ils avaient si longtemps désiré. Puis il dit que les animaux eux-mêmes reconnaissent leur maître, mais qu’eux ne voulaient pas reconnaître le leur ; qu’ils outrageraient celui qui venait opérer leur salut ; il dit aussi que celui qui venait pour les secourir se ferait reconnaître aux mauvais traitements qu’ils lui feraient souffrir, il ajouta que Jérusalem serait châtiée, que la communauté des saints serait d’abord peu nombreuse, mais que le Seigneur lui donnerait de l’accroissement, tandis que ses ennemis seraient exterminés. Il les exhorta à se convertir et à crier vers Dieu, qui, fussent-ils tout couverts de sang, les purifierait de leurs iniquités. Enfin il ouvrit, comme par hasard, un rouleau, et lut le premier verset du XIVe chapitre d’Isaïe : « Voici que la Vierge concevra et enfantera un fils… Il mangera du beurre et du miel. » Il appliqua ces paroles à lui-même et à l’avènement du Messie.

Peu de temps avant son baptême, étant à Nazareth, il avait déjà donné une interprétation semblable de ce passage, et l’on s’était moqué de lui, disant : « Ce n’est pas chez son père, le pauvre charpentier, que nous eussions pu le voir manger beaucoup de beurre ou de miel. »

Les pharisiens et d’autres habitants de Capharnaüm étaient très fâchés de la sévérité avec laquelle il avait parlé de leur ingratitude ; ils avaient, au contraire, supposé qu’il leur exprimerait gracieusement sa reconnaissance du bon accueil qu’on lui avait fait. Le Seigneur enseigna assez longtemps ; lorsqu’il sortit, quelques pharisiens se dirent à l’oreille : « Oserait-il guérir, un jour de sabbat, les malades qu’on lui a amenés ? » On avait allumé des flambeaux dans les rues ; et les maisons, à l’exception de celles de gens mal intentionnés, étaient ornées de lampes. Sur le passage du Sauveur, on avait placé des malades et de la lumière à côté d’eux. Il régnait partout une grande animation : les possédés poursuivirent Jésus de leurs cris ; il en chassa les malins esprits par un simple commandement. Je vis l’un d’eux se précipiter sur lui, le visage enflammé de colère, les cheveux hérissés, criant : « Que veux-tu faire ici, qu’y a-t-il entre nous ? » Le Seigneur, le repoussant, dit : « Retire-toi, Satan ! » Alors cet homme tomba à la renverse avec une telle violence, qu’on aurait cru qu’il s’était cassé la tête ou brisé les jambes ; mais il se leva aussitôt, se jeta tout apaisé à genoux devant Jésus, et le remercia les yeux mouillés de larmes. Le Seigneur lui ordonna de s’amender. Il en guérit ainsi plusieurs sur son passage.

Il faisait déjà nuit quand je vis le Sauveur retourner à la maison de sa mère avec ses disciples. Pendant qu’ils marchaient, j’entendis leur conversation qui était toute simple et toute naturelle. Pierre parlait des intérêts de son ménage, il disait que ses longues absences lui avaient fait perdre bien des occasions de faire d’heureuses pêches ; cependant, ajoutait-il, c’est un devoir de pourvoir à la subsistance de sa femme, de son enfant, et de sa belle-mère. Jean répondit que lui et son frère Jacques devaient prendre soin de leurs parents, ce qui n’était pas moins important que de s’occuper d’une belle-mère. Les disciples égayaient quelquefois aussi leurs conversations par des plaisanteries. J’entendis Jésus leur dire : « Le temps viendra où vous quitterez votre pêche pour prendre d’autres poissons. »

Jean parlait à Jésus avec une confiance filiale et d’une manière plus intime que les autres. Il était d’un dévouement sans bornes ; il ne s’inquiétait point et ne contredisait jamais ; on ne pouvait le voir sans l’aimer.

Le jour du sabbat, Jésus se rendit de bonne heure à Capharnaüm avec ses disciples. L’habitation de sa Mère en est à trois quarts de lieue environ, du côté de Bethsaïde. Lorsque Jésus entra dans la ville il trouva, placés sur son chemin, un grand nombre de malades qui étaient venus la veille et n’avaient pu être guéris. Il en guérit beaucoup en se rendant à la synagogue dans laquelle il enseigna et expliqua, entre autres choses, une parabole que j’ai oubliée.

Comme, en se retirant, il enseignait encore devant la synagogue, plusieurs personnes se prosternèrent devant lui et demandèrent le pardon de leurs péchés. C’étaient deux femmes adultères renvoyées par leurs maris, et environ quatre hommes parmi lesquels se trouvaient les complices de ces femmes. Ils fondaient en larmes et voulaient confesser leurs péchés devant le peuple assemblé. Jésus leur dit que leurs péchés lui étaient connus, qu’un temps viendrait où la confession publique serait en usage, mais que, dans la circonstance présente, elle ne pouvait que causer du scandale et leur attirer des persécutions. Il les exhorta en outre à veiller sur eux-mêmes afin de ne pas retomber, à ne jamais désespérer, même en cas de rechute, mais à avoir recours à Dieu et à la pénitence. Il leur remit aussi leurs péchés, et comme les hommes demandaient à quel baptême ils devaient aller, s’ils devaient recourir à celui de Jean ou attendre que ses disciples baptisassent, il leur dit d’aller au baptême des disciples de Jean.

Les pharisiens qui étaient présents s’étonnèrent beaucoup qu’il osât remettre les péchés, et lui demandèrent des explications à ce sujet. Il les réduisit au silence par ses réponses, et leur dit qu’il lui était plus aisé de remettre les péchés que de guérir ; que les péchés étaient remis à celui qui se repentait sincèrement et qu’il lui devenait facile de ne pas retomber, tandis que les malades qui étaient guéris corporellement, restaient souvent avec l’âme malade et faisaient servir leur corps au péché. Ils lui demandèrent encore si, maintenant que ces femmes avaient reçu le pardon de leurs péchés, les maris qui les avaient renvoyées devaient les reprendre. Jésus répondit que le temps ne lui permettait pas de s’expliquer à cet égard, qu’une autre fois il donnerait des instructions sur ce point. Ils l’interrogèrent aussi sur les guérisons opérées le jour du sabbat, il se justifia en disant que si une de leurs bêtes de somme venait à tomber dans un puits le jour du sabbat, ils ne manqueraient pas de l’en retirer, etc.

Sur ces entrefaites, les pharisiens et les anciens de Capharnaüm se réunirent en un conseil auquel assistait aussi l’officier du roi, Zorobabel. On délibéra sur ce qu’il fallait penser de Jésus et de toutes les choses qu’on avait vues ; on parla aussi des mesures à prendre pour arrêter le désordre que sa prédication excitait. « Partout, disaient-ils, les gens quittent leur travail pour courir après lui : ses réprimandes sévères provoquent le trouble en tous lieux. Il parle continuellement de son père. Cependant nous savons bien qu’il est de Nazareth, et fils d’un pauvre charpentier ? D’où peut-il tirer tant de présomption et d’audace ? Quel droit a-t-il d’agir ainsi ? Il ose guérir le jour du sabbat. Il remet les péchés : a-t-il donc un pouvoir d’en haut ? ou opère-t-il par magie ? Où puise-t-il toutes ses interprétations de l’Écriture ? N’a-t-il pas fréquenté l’école de Nazareth ? Peut-être entretient-il des intelligences avec un peuple étranger ? Il prêche sans cesse l’approche du royaume des cieux, l’avènement du Messie et le châtiment de Jérusalem. Son père Joseph était de race royale ; il ne serait pas impossible qu’il fût un enfant substitué, et qu’il eût pour vrai père quelque personnage puissant qui cherchât à se créer un parti et à se faire roi de la Judée. Il a sans doute un appui secret et des ressources mystérieuses auxquelles il se fie ; sans cela il ne braverait pas les usages et les autorités avec une arrogance et une audace qui feraient presque croire qu’il agit de plein droit. Avec qui se met-il en rapport pendant ses longues absences ? Quelles dispositions faut-il faire contre lui ? » etc. Voilà de quelles singulières imaginations se repaissaient les pharisiens et les premiers de la ville, et comment ils faisaient éclater leur dépit. L’officier du roi montrait un grand calme, et parvint même à les apaiser. « Si son pouvoir est de Dieu, disait-il, vous ne pourrez le détruire ; s’il en est autrement, il se détruira de lui-même. En tous cas, aussi longtemps qu’il guérira nos malades et qu’il cherchera à nous faire du bien, nous devons l’aimer et remercier celui qui l’a envoyé. »

Jésus passa la nuit avec ses disciples dans la maison de sa mère. Le lendemain matin, il se rendit avec une vingtaine d’entre eux au lac ; il voulait, pendant ce jour qui était un jour de jeûne, les instruire et les préparer. On voyait dans ce lieu plusieurs belles rivières, celle de Capharnaüm entre autres, qui descendaient des hauteurs pour se perdre dans le lac, après avoir arrosé le pays. Le Seigneur s’arrêta à plusieurs reprises avec ses disciples, en des sites délicieux, pour se reposer ou pour s’entretenir avec eux. Les disciples se plaignirent des exactions qui se commettaient à Jérusalem au sujet des dîmes, et demandèrent si l’on ne pouvait pas les faire cesser. Alors le Seigneur leur dit que Dieu avait ordonné d’offrir au Temple et à ses ministres la dixième partie de tous les fruits, pour rappeler aux hommes qu’ils ne possèdent pas leurs terres comme propriétaires, mais seulement comme usufruitiers ; il ajouta que, par esprit d’abnégation, il fallait donner la dîme même des légumes, etc.

Les disciples lui parlèrent aussi des Samaritains, et rappelèrent, à cette occasion, l’histoire d’un homme qui, sur le chemin de Jéricho, était tombé dans les mains des voleurs, et près duquel un prêtre et un lévite avaient passé sans le secourir, tandis qu’un Samaritain avait bandé ses plaies, après y avoir versé du vin et de l’huile. Cet événement avait eu lieu jadis en effet près de Jéricho. La compassion que montrèrent les disciples au récit des souffrances de ce malheureux, et leur admiration pour la générosité du Samaritain, fournirent à Jésus l’occasion de leur raconter une parabole semblable. Commençant par Adam et Ève, il expliqua leur chute déplorable simplement, telle qu’elle est dans la Bible. Il dit que l’homme, chassé du paradis, se trouva errant dans un désert infesté de voleurs et de meurtriers. Renversé et blessé mortellement par le péché, il se trouva bientôt gisant dans ce désert. Alors le Seigneur des cieux et de la terre, avait procuré à l’homme malheureux tous les secours possibles. Il lui avait donné sa loi avec des prêtres sacrés et des prophètes en grand nombre ; mais tous avaient passé outre sans vouloir guérir le malade, qui du reste avait souvent dédaigné leurs services. Enfin il avait envoyé à l’homme abandonné son propre fils, sous la figure d’un pauvre qui n’avait ni ceinture, ni bonnet, etc. (Le Seigneur décrivit ici sa propre pauvreté.) Celui-ci l’avait guéri en versant de l’huile et du vin dans ses plaies. Mais ceux que le Seigneur avait appelés à guérir le malade, et qui n’avaient pas eu compassion de ses souffrances, s’étaient emparés du fils du Seigneur, et avaient fait mourir ce lui qui avait guéri avec l’huile et le vin le malheureux blessé. Jésus finit en disant que plus tard il leur donnerait l’explication de cette parabole ; pour le moment ils devaient la méditer pour pouvoir lui dire ce qu’ils en pensaient. Les disciples comprirent bien que par le fils du Seigneur il avait voulu se désigner lui-même, mais ils se demandaient tout bas quel pouvait être son père dont il parlait tant. Ensuite il dit un mot de leurs inquiétudes de la veille, au sujet de leurs pêcheries, et il leur proposa pour modèle le fils du Seigneur, qui avait renoncé à tout pour oindre d’huile et de vin et soulager le malheureux blessé, que malgré leur opulence les autres avaient laissé dans la détresse. Enfin il dit : « Mon Père n’abandonnera point les serviteurs de son Fils ; ils recevront toutes choses en abondance, le jour où le Fils les rassemblera autour de lui dans son royaume. » Tout en instruisant les disciples, il arriva avec eux au-dessous de Bethsaïde, à l’endroit du lac où se trouvaient les barques de Pierre et de Zébédée ; et de là il se rendit dans la maison de Pierre, où étaient rassemblées les saintes femmes des environs et celles de Cana. Lorsqu’il y entra, celui-ci lui dit : « Seigneur, quoique ce soit un jour de jeûne, vous nous donnez une bonne réfection ! » La maison de Pierre était grande et bien tenue ; elle avait pour dépendances une cour et un jardin ; sa toiture formait une belle terrasse, de laquelle on avait une vue charmante sur le lac. Je ne vis pas la famille de Pierre, sinon sa belle-mère ; je remarquai qu’elle était maladive, grande et maigre, et qu’elle ne pouvait marcher sans s’appuyer aux murs.

Le Seigneur s’entretint longuement avec les femmes sur les arrangements à prendre dans cette partie du littoral où il avait l’intention de résider souvent. Il leur recommanda d’éviter les frais trop grands et les soucis inutiles. C’était aux disciples et aux pauvres qu’il fallait penser plutôt qu’à lui, car il avait besoin de bien peu. Je crois que le Sauveur séjournera ici surtout pendant l’hiver, et qu’avant cette époque, il fera baptiser encore. Il se rendit ensuite avec les disciples dans la maison de sa mère, où il s’entretint avec eux ; après quoi il chercha un lieu solitaire pour prier.