CHAPITRE XIX
Jésus confond à Ghinéa les pharisiens.
De Sichar, Jésus se rendit, avec ses disciples, à Ghinéa, où il observa le sabbat et prêcha dans la synagogue. On lut des passages de l’Écriture concernant la marche des enfants d’Israël dans le désert, et le partage de la terre de Chanaan. Jésus parla de l’approche du royaume de Dieu, et, s’appliquant à lui-même ce qu’on venait de lire, il dit qu’il ne devait pas en être de ce royaume comme de la terre de Chanaan. Douze pharisiens le contredirent avec obstination. Alors il ajouta qu’ils erraient encore dans le désert, et que ceux qui murmuraient contre le royaume de Dieu y périraient.
Il dit ensuite que quand les Israélites, mécontents du gouvernement des juges, avaient demandé un roi, Samuel leur avait donné Saül. Maintenant que la prophétie était accomplie, et que le sceptre était retiré de Juda à cause de l’impiété de ses habitants, ils souhaitaient ardemment le rétablissement de la royauté et du royaume. Jésus ajouta que Dieu leur enverrait un roi, leur véritable roi, comme le maître de la vigne envoya son fils, lorsque ses serviteurs eurent été tués par les vignerons impies ; qu’eux aussi devaient faire périr ce roi, qui était le leur. Il leur annonça qu’il leur arriverait malheur, qu’un temps allait venir où le Temple ne subsisterait plus, et où il serait difficile de reconnaître Jérusalem.
Il parla encore de l’aveuglement des Israélites au désert : il dit qu’ils auraient pu arriver beaucoup plus vite à la terre de promission, s’ils avaient voulu observer les commandements de Dieu donnés sur le mont Sinaï, mais que leurs péchés les avaient fait rétrograder de plus en plus, et que, comme ils avaient tous murmuré contre Dieu, tous aussi étaient morts dans le désert. Maintenant qu’ils erraient de nouveau dans le désert, ils devaient prendre le chemin le plus court pour arriver à la terre promise, au royaume de Dieu, qui approchait ; car, par une dernière miséricorde, le chemin leur était montré à cette heure.
Les pharisiens lui firent des questions insidieuses. Ils lui demandèrent comment Jonas avait pu passer trois jours dans le ventre de la baleine. Il leur répondit d’une manière générale, mais à leur portée : il dit que, comme Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre du poisson, ainsi le Fils de l’homme devait être trois jours et trois nuits dans le sein de la terre et ressusciter ensuite. Ils se moquèrent beaucoup de cette interprétation.
Alors, trois pharisiens se présentèrent et lui dirent avec une déférence hypocrite : « Maître vénérable, vous parlez souvent de la voie la plus courte ; apprenez-nous quelle est cette voie. » Jésus leur répliqua : « Vous connaissez les dix commandements du Sinaï ? — Certainement », dirent-ils. « Eh bien, continua-t-il, observez le premier commandement, aimez votre prochain comme vous-mêmes, et ne mettez pas sur les épaules des hommes des fardeaux pesants que vous ne pourriez porter vous-mêmes. Telle est la voie la plus courte. — Tous cela nous le savons bien, » répondirent-ils. Jésus reprit : « Vous le savez, et pourtant vous n’en faites rien ; c’est pour cela que vous êtes inexcusables et que vous serez plus sévèrement punis. » Puis il blâma en particulier les pharisiens de cette ville d’avoir inventé une foule de commandements inutiles, au lieu d’observer la loi ; il parla des vêtements sacerdotaux et de leur signification, et ajouta : « Vous ne respectez pas les prescriptions de Moïse, mais vous y faites des changements arbitraires. » Ils étaient tous excessivement irrités, mais ils ne pouvaient point trouver de prise sur Jésus, qu’ils appelaient dédaigneusement entre eux « le prophète de Nazareth, le fils du charpentier ».
L’un d’eux, meilleur que les autres, quoiqu’il fût aussi un espion, invita Jésus et ses disciples à un repas. Après le repas, le Seigneur retourna à la synagogue, devant la porte de laquelle on avait placé plusieurs malades. On le pria de les guérir et de faire voir un miracle. Mais il refusa, disant qu’il ne voulait point faire de miracle devant ceux qui ne voulaient point croire en lui. Ces pharisiens souhaitaient qu’il guérît le jour du sabbat, pour pouvoir plus tard l’en accuser.
Le sabbat fini, les plus distingués d’entre les disciples de Galilée retournèrent chez eux. Jésus, accompagné de Saturnin et de quelques autres des siens, se rendit à la maison de campagne de Lazare, près de Ghinéa.
C’était un touchant spectacle de voir Jésus instruire, dans le jardin, les enfants du gardien de la maison rangés autour de lui. Quelquefois il prenait deux des plus petits dans ses bras. Il leur apprenait à obéir à leurs parents et à honorer les vieillards. Puis il leur parla des fils de Jacob et des Israélites : il leur dit que ces derniers n’étaient pas entrés dans la terre promise, parce qu’ils avaient murmuré contre Dieu : puis montrant à ces enfants les fleurs et les beaux fruits du jardin, il leur parlait du royaume des cieux promis à ceux qui observent les commandements de Dieu ; il leur expliquait que, pour entrer dans ce céleste séjour en comparaison duquel la terre n’est qu’un désert, ils devaient obéir de bon gré à la volonté de Dieu, et supporter avec actions de grâces toutes les peines que la divine Providence leur enverrait. Ils ne devaient jamais murmurer, s’ils voulaient entrer dans le royaume de Dieu, et ne jamais douter de sa beauté, comme avaient fait les Israélites dans le désert, mais être bien convaincus que tout y est plus parfait et plus ravissant qu’ici-bas. Enfin Jésus ajouta que le royaume céleste devait être toujours présent à leur pensée, et qu’il fallait le mériter par toute espèce de peines et de travaux.
De là Jésus se rendit, avec ses disciples, à environ deux lieues de Samarie, à Atharoth, que les saducéens considéraient comme leur chef-lieu. Ceux qui y demeuraient, lorsque les disciples avaient été persécutés après la Pâque, en avaient arrêté plusieurs, à l’instigation des pharisiens de Gennabris et leur avaient fait subir des interrogatoires pénibles. Quelques-uns de ces saducéens, ayant assisté aux instructions de Jésus dans l’hôtellerie près de Sichar où il s’était fortement élevé contre la dureté des saducéens et des pharisiens envers les Samaritains, s’en irritèrent, et dès lors résolurent de le tenter. Dans ce but, ils le prièrent à Atharoth de guérir un malade le jour du sabbat : mais, pénétrant leur astuce, le Sauveur partit pour Ghinéa. Ces perfides ne s’en tinrent pas là ; ils se concertèrent avec les pharisiens de cette ville, et lui envoyèrent le message suivant : « Vous qui avez parlé si admirablement et d’une manière si convaincante de l’amour du prochain, vous ne pouvez refuser de venir à Atharoth guérir un malade : si vous consentez à faire ce prodige, nous-mêmes et les pharisiens de Ghinéa nous croirons en vous, et vous aiderons à répandre votre doctrine dans notre contrée. »
Le prétendu malade était mort depuis plusieurs jours, mais ils déclaraient à tous qu’il était ravi en extase, et sa femme elle-même ignorait qu’il ne fût plus en vie. Jésus connaissait leur astuce et démêlait la supercherie. Si le Seigneur l’avait ressuscité, ils auraient dit qu’il n’était pas mort. Ils allèrent au-devant de Jésus pour le conduire dans la maison de cet homme, qui avait été un des chefs des saducéens, et qui s’était montré très hostile aux disciples. A l’arrivée de Jésus, on porta le corps dans la rue, sur une litière. Une grande foule de peuple s’assembla autour des saducéens, qui étaient au nombre de quinze. Le corps du mort s’était bien conservé ; on l’avait embaumé pour tromper Jésus. Mais le Seigneur dit : « Cet homme ne reviendra pas à la vie, il est mort. » Alors ils dirent qu’ils le croyaient en extase, et que, s’il était mort, ce ne pouvait être que depuis quelques instants. Jésus répliqua : « Il a nié la résurrection, il ne ressuscitera que pour le dernier jugement. Voyez de quels parfums vous l’avez rempli ! découvrez sa poitrine ! » Alors l’un d’eux souleva la peau à l’endroit où l’on avait ouvert le corps pour l’embaumer, et il en sortit une foule de vers hideux. Les saducéens furent extrêmement irrités, mais le Seigneur déclara que le défunt était un grand pécheur et que c’étaient les vers de sa mauvaise conscience qu’il avait cherché à cacher, mais qui maintenant lui rongeaient le cœur. Puis il blâma sévèrement la supercherie des saducéens, et les menaça en général du jugement qui devait frapper Jérusalem et tous ceux qui ne voulaient point entrer dans la voie du salut. Ils reportèrent en toute hâte le corps dans la maison, proférant les injures contre le Seigneur et faisant un vacarme épouvantable. Lorsque Jésus et ses disciples quittèrent la ville, la populace ameutée les poursuivit en leur jetant des pierres.
Je vis cependant, au milieu de cette foule de méchants, plusieurs personnes bien intentionnées qui pleuraient. Des femmes affligées de pertes de sang, et qui habitaient une rue voisine, se tenaient séparées du peuple ; elles avaient foi en Jésus, mais, n’osant à cause de leur impureté s’approcher de lui, elles l’imploraient de loin. Le Sauveur, connaissant leurs pensées et touché de compassion, alla dans la rue où elles demeuraient. Aussitôt qu’il fut passé, elles baisèrent les traces de ses pas ; il jeta en se retournant un regard sur elles, et toutes furent guéries.