CHAPITRE XVIII
Jésus évangélise les habitants de Sichar.
Dina était née dans une maison de campagne située près de Damas, appartenant à sa famille. Sa mère était juive, et son père païen ; ils étaient tous les deux d’une naissance distinguée. Elle était très intelligente ; mais, orpheline dès ses premières années, elle fut abandonnée aux soins d’une nourrice débauchée, et elle suça avec le lait les plus funestes penchants. Elle avait eu successivement cinq maris, qu’elle s’était aliénés, soit en leur causant du chagrin, soit par ses désordres.
Tandis que le Seigneur parlait avec Dina, les disciples se tenaient toujours en arrière, se demandant ce qu’il pouvait avoir à lui dire, et trouvant étrange qu’il ne voulût pas manger ce qu’ils avaient eu tant de peine à lui procurer.
A quelque distance de la ville, Dina se sépara de Jésus, et courut vers son mari et vers une grande foule de peuple qu’attirait le désir de voir le Sauveur. Quand il fut auprès d’eux, elle le leur montra du doigt ; ils lui souhaitèrent la bienvenue, poussant des acclamations et des cris de joie. Il s’arrêta, et d’un signe de la main il leur dit, entre autres choses, qu’ils pouvaient croire tout ce que cette femme leur avait raconté. Les paroles de Jésus étaient si affectueuses, son regard était si vif et si pénétrant, que leurs cœurs émus furent irrésistiblement attirés vers lui. Ils le prièrent, avec instance, de demeurer quelque temps dans leur ville et d’y enseigner. Il s’y engagea pour l’avenir, mais ce jour-là il passa outre.
Jésus s’entretenait encore avec eux, lorsque Pierre et tous les autres disciples, qui étaient allés prendre quelques dispositions au dehors, vinrent le rejoindre. Ils furent étonnés et presque mécontents de le voir si longtemps s’entretenir avec des Samaritains. Elevés dans le préjugé qu’on ne devait point avoir de rapports avec ce peuple, c’était à leurs yeux une chose inouïe : ils furent tentés de se scandaliser. De plus ils pensaient aux peines, aux insultes, aux outrages, aux souffrances qu’ils avaient eus à endurer la veille. Tout arrivait contrairement à leur attente ; ils savaient que les saintes femmes avaient fait des dépenses considérables pour leur procurer le nécessaire, et cependant ils ne se trouvaient pas bien pourvus. Maintenant qu’ils voyaient des rapports établis avec les Samaritains, ils se disaient que, leur Maître se permettant de telles choses, il n’était pas étonnant qu’on les accueillît si mal. Rêvant toujours à un royaume terrestre, ils pensaient que, si la conduite du Sauveur en ce lieu venait à être connue en Galilée, on les outragerait bien plus encore à leur retour en ce pays.
Jésus, tirant au nord-est, fit avec ses disciples une demi-lieue ; puis ils se reposèrent sous des arbres. Là le Sauveur leur parla des moissons : « Ne répétez-vous pas souvent, leur dit-il : encore quatre mois, et la moisson viendra ? Mais moi, je vous dis maintenant que les paresseux veulent tout remettre au lendemain ; vous devez voir que les campagnes blanchissent déjà et que le temps de la moisson est venu. » (Il voulait dire que les Samaritains et les païens étaient près de se convertir.) « Pour moi je vous ai envoyés moissonner où vous n’avez point semé ; d’autres avaient travaillé, tels que les prophètes, Jean et moi-même. Celui qui moissonne reçoit une récompense et recueille des fruits pour la vie éternelle, afin que celui qui a semé se réjouisse aussi bien que celui qui a moissonné : car en ceci le dicton est vrai : Autre est celui qui sème, et autre celui qui moissonne ; d’autres ont cultivé la terre où vous allez moissonner, et vous êtes venus sur leurs travaux. » Il tint ce langage aux disciples pour les réconforter dans leur travail et les encourager.
Après s’être un peu reposés, ils se séparèrent de nouveau : Jésus garda auprès de lui André, Philippe, Saturnin et Jean ; les autres disciples prirent le chemin de la Galilée, entre Thébez et Samarie. Le Seigneur, laissant Sichar à droite et tournant au sud-est, se rendit, à une lieue de là, dans une plaine où il y avait une vingtaine de tentes, habitées par des bergers. Dans une de ces tentes l’attendaient la sainte Vierge, Marie de Cléophas, la femme de Jacques le Majeur, et les deux veuves dont j’ai parlé plusieurs fois. Elles étaient là depuis le matin ; elles avaient apporté des vivres et préparèrent un petit repas. Le Seigneur, en arrivant, tendit la main à sa mère, qui s’inclina devant lui ; les autres femmes lui firent un salut profond, en croisant les bras sur la poitrine.
La sainte Vierge pria aussitôt Jésus de vouloir bien guérir un enfant boiteux que venaient d’amener les bergers du voisinage, lui demandant d’intercéder pour eux ; il en était souvent ainsi, et c’était le plus touchant des spectacles que de voir Marie prier son Fils. L’enfant, âgé d’environ neuf ans, était sur une litière auprès de la maison, entouré de ses parents. Jésus consola les parents, qui s’étaient retirés en arrière par timidité, se pencha sur l’enfant, lui dit quelques mots et le prit par la main. L’enfant se leva, marcha, et courut se jeter dans les bras de son père et de sa mère ; puis tous trois se prosternèrent devant le Seigneur, qui dit aux assistants, tout transportés de joie, de remercier le Père céleste. Après avoir fait une courte instruction aux bergers, il prit une collation avec ses disciples, sous un berceau de verdure. Marie et les autres femmes étaient placées à une extrémité de la table.
Pendant qu’ils étaient ainsi réunis, plusieurs personnes, et Dina entre autres, arrivèrent de Sichar : tous se tenaient à distance, n’osant s’approcher des bergers juifs. Mais Dina s’avança, parla à la sainte Vierge et aux autres femmes ; alors chacun s’enhardit. Le repas fini, les saintes femmes prirent congé de Jésus pour se rendre en Galilée, où il devait les suivre le lendemain.
Le Seigneur partit alors pour Sichar avec Dina et les Samaritains. Cette ville avait de vastes places et de larges rues ; pourtant elle n’était pas grande. La synagogue samaritaine était mieux construite et mieux tenue que celles des petites villes juives.
Jésus, à peine arrivé dans Sichar, fut entouré d’une foule nombreuse. Il n’entra pas dans la synagogue, mais il enseigna publiquement dans les rues et sur les places. Partout le peuple accourut pour l’écouter : tous étaient heureux de voir chez eux le Messie.
Dina, toujours très émue et très recueillie, se tenait auprès des femmes, mais aussi près de Jésus que possible. On avait maintenant beaucoup de considération pour elle, parce qu’elle avait trouvé le Seigneur la première : sur ses instances, l’homme avec lequel elle vivait se présenta devant Jésus, qui l’exhorta à s’amender. Alors il se sentit profondément humilié et rougit de son péché. Le Sauveur ne resta que peu de temps à Sichar ; mais, même après en être sorti, il instruisit encore dans des maisons et des jardins qui s’étendaient le long de la vallée, jusqu’à une certaine distance de la ville.
Le lendemain il y revint, et enseigna toute la journée, soit sur les places, soit sur les collines d’alentour. Les habitants de tous les environs accoururent pour l’entendre ; de toutes parts on se disait : Où prêche-t-il maintenant ?
Partout on voit Dina, partout elle perce la foule pour arriver à Jésus. Elle est toujours attentive, grave et profondément émue. Elle s’entretint de nouveau avec le Seigneur, et déclara qu’elle ne voulait plus vivre dans le désordre ; qu’elle et son mari illégitime étaient prêts à donner tout ce qu’ils possédaient pour les pauvres ou pour l’Eglise future. Jésus alors lui traça sa conduite à venir. Beaucoup de Samaritains crurent en lui, de sorte qu’ils disaient à Dina : « Vous avez dit vrai ; nous l’avons entendu nous-mêmes, et nous savons maintenant que c’est vraiment lui qui est le Sauveur du monde. » Le bonheur de cette excellente femme est inexprimable : je l’ai toujours beaucoup aimée.
Jésus à Sichar parla, comme en tous les lieux où il passait, de l’emprisonnement de Jean, de la persécution subie tant par les prophètes que par celui qui avait préparé les voies du Seigneur ; il parla du fils que les vignerons avaient fait mourir. Il déclara clairement que le Père l’avait envoyé. Il expliqua aussi tout ce qu’il avait dit à Dina de l’eau vive, du Temple, du mont Garizim, du salut qui vient des Juifs, de l’approche du royaume de Dieu et du jugement dernier.
Les pharisiens le faisaient constamment espionner. Leurs émissaires étaient furieux de ce qu’il disait ; ils chuchotaient entre eux, manifestaient leur indignation par des murmures et des railleries ; mais ils n’osaient point l’interrompre ni l’interroger, et Jésus ne daignait pas même les regarder. Les docteurs Samaritains aussi étaient incrédules et peu satisfaits de son enseignement.
J’ai vu, en même temps, plusieurs disciples de Jean s’entretenir avec lui. On ne leur permettait pas d’arriver jusqu’à sa personne, mais ils pouvaient s’approcher de la prison et lui faire parvenir différentes choses à travers la grille. Cependant, quand ils se présentaient en trop grand nombre, les gardes les forçaient de s’éloigner. Les disciples demandèrent au Précurseur ce qu’ils avaient à faire touchant le baptême, et il leur ordonna de continuer de le conférer à Ainon, jusqu’à ce que le Seigneur y fît baptiser lui-même. La prison de Jean est grande et ne manque pas de jour, mais il n’a pour couche qu’un banc de pierre. Jean est, comme il l’a toujours été, très grave et très sérieux ; sur son visage est répandue la tristesse de l’homme méditatif qui attend l’Agneau de Dieu, qui l’a vu et l’a aimé, mais qui sait maintenant qu’on le fera mourir.