CHAPITRE XVII

Jésus au puits de Jacob. — Entretien avec Dina la Samaritaine.

Le jour suivant, Jésus accompagné d’André, de Jacques le Mineur et de Saturnin, tourna le mont Garizim sur la droite, et se dirigea vers Sichar. Le reste de ses disciples prit une autre route ; je ne sais plus bien pourquoi. Le Seigneur vint au puits de Jacob, qui est situé dans l’héritage de Joseph, au nord du mont Garizim, et sur une colline à l’ouest de laquelle on aperçoit Sichar, à environ un quart de lieue de distance. Cette ville se trouve dans une vallée qui a une lieue d’étendue. A deux lieues au nord-ouest de Sichar s’élève la montagne sur laquelle est située la ville de Samarie.

Plusieurs chemins creusés dans le roc viennent de divers côtés, en serpentant le long de la montagne, aboutir au bâtiment octogone à arcades, entouré d’arbres et de bancs de gazon, qui renferme le puits de Jacob. Les arcades qui régnent autour de l’édifice peuvent contenir environ vingt personnes. On trouve, en face de la porte, une pompe, au moyen de laquelle on peut faire monter l’eau du puits jusqu’au mur du bâtiment. Cette eau retombe, sous le portique, dans trois bassins creusés sous le péristyle, du côté du levant, du midi et du couchant. Les voyageurs y font leurs ablutions, s’y baignent les pieds et peuvent y désaltérer leurs animaux.

Jésus arriva vers midi à la colline ; il envoya les disciples qui l’accompagnaient à Sichar pour acheter des aliments, car il avait faim. En les attendant, il gravit seul le monticule. Il faisait très chaud, et il souffrait de la soif. Accablé de fatigue, il s’assit à quelque distance du puits, au bord du chemin de Sichar, et, appuyant sa tête sur une de ses mains, il s’abandonna à ses méditations : il semblait attendre quelqu’un qui vînt puiser au puits et lui donner à boire. Je vis alors une grande et belle femme d’une trentaine d’années, ayant une cruche posée sur le bras droit, qui gravissait la colline pour remplir sa cruche. Je connus que son nom était Dina. Ses mouvements étaient prompts et gracieux, sa mise distinguée, mais un peu recherchée. Elle était vêtue d’une robe bleue à raies rouges et brodée de fleurs jaunes. Son voile, d’un fin et beau tissu de laine, jeté en arrière, lui couvrait les épaules et le dos. Elle avait recouvert, en partie du moins, sa cruche d’un tablier brun de poils de chèvre ou de chameau : il semblait que ce fût un de ces gros tabliers dont on se servait pour ne pas salir ses vêtements, quand avec le seau ou la cruche on puisait de l’eau. Son air intelligent, franc et bienveillant, me plaît beaucoup. Elle est née d’un mariage mixte, et appartient à la secte samaritaine. Son domicile actuel est Sichar, où elle est connue sous le nom supposé de Salomé. Comme elle n’est pas native de cette ville, on ne sait rien de sa vie antérieure ; cependant son mari et elle sont très aimés, à cause de leur franchise et de leurs manières engageantes. Les sinuosités que décrit le sentier empêchèrent Dina de voir Jésus avant qu’elle fût devant lui. Il était assis au bord du chemin, seul, dévoré par la soif, et plongé dans la méditation ; son aspect avait quelque chose d’excessivement frappant. Il portait une robe blanche de laine fine, serrée autour de la taille par une large ceinture. C’était une robe à la façon des prophètes. Les disciples la portaient dans tous les voyages du Sauveur, parce qu’il s’en revêtait quand il enseignait ou agissait en qualité de prophète.

Au détour du chemin, Dina aperçut tout à coup Jésus : il était devant elle. Elle fut troublée, baissa son voile sur son visage et hésita à passer outre. Je vis les pensées qui préoccupaient son esprit : « Quoi ! un homme ! que fait-il là ? veut-il me tenter ? » Jésus, en qui elle reconnut un Juif, jeta sur elle un regard serein et bienveillant, et retirant ses pieds, car le chemin au bord duquel il se trouvait assis était fort étroit, il lui dit : « Passez et donnez-moi à boire. »

Cette demande fit sur elle une vive impression, attendu que les Juifs et les Samaritains se détestaient mutuellement. Elle s’arrêta de nouveau et lui dit : « Pourquoi êtes-vous ici tout seul à cette heure ? Si l’on me voyait avec vous, on en serait scandalisé. » Alors Jésus lui répondit que ceux qui l’accompagnaient étaient allés à la ville pour acheter des aliments ; et elle s’écria : « Ah ! oui, les trois hommes que j’ai rencontrés ! mais pour le moment ils ne trouveront pas grand’chose, car les Sichémites ont aujourd’hui besoin pour eux-mêmes de tout ce qu’ils ont préparé. » Elle ajouta qu’il y avait à Sichar une fête, et nomma une autre ville où les disciples auraient plus facilement pu se procurer des vivres.

Jésus lui dit une seconde fois : « Continuez votre chemin et donnez-moi à boire ! » Dina alors passa devant lui, et il se leva pour la suivre au puits. Pendant qu’ils allaient ainsi ensemble, la femme fit cette question : « Comment, vous qui êtes Juif, me demandez-vous à boire, à moi qui suis une femme samaritaine ? » Jésus lui répondit : « Si vous connaissiez le don de Dieu, et vous saviez qui est celui qui vous dit : Donnez-moi à boire, peut-être lui eussiez-vous demandé vous-même à boire, et il vous aurait abreuvée d’eau vive. »

En ce moment ils arrivèrent au puits : Jésus s’assit, et Dina, tout en retirant le couvercle, repartit : « Seigneur, vous n’avez pas même de quoi puiser, et le puits est très profond, d’où auriez-vous donc de l’eau vive ? Etes-vous plus grand que notre père Jacob, qui nous a donné ce puits, où il a bu ainsi que ses enfants et ses troupeaux ? » Elle pensait que le Seigneur parlait d’eau de source. Au moment où elle parlait ainsi, je vis Jacob creusant le puits et l’eau jaillissant de terre devant lui On voit encore ici un exemple des innombrables rapports prophétiques que la divine Sagesse a su établir entre les faits des deux Testaments. . Dina fit descendre le seau dans le puits à l’aide d’une poulie, et, l’ayant retiré, elle retroussa ses manches, plongea avec le bras nu sa cruche dans le seau et la remplit ainsi. Puis elle versa de l’eau dans un petit gobelet d’écorce, qu’elle présenta à Jésus. Il en but et lui dit : « Quiconque boit de cette eau aura encore soif ; mais celui qui boira de l’eau que je lui donnerai n’aura jamais soif ; car l’eau que je lui donnerai deviendra une fontaine d’eau jaillissante jusque dans la vie éternelle Les fontaines jaillissent à une hauteur qui égale celle d'où leurs eaux descendent. L'eau vive, le Saint-Esprit, est descendu au puits scellé de l'humanité du Fils de Dieu, et Jésus est monté à son tour jusqu'à la droite du Père. Le Seigneur lui-même a dit : "Des torrents d'eau vive, comme s'exprime l'Écriture, couleront du sein de celui qui croit en moi." Il disait cela de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croyaient en lui. Pour bien saisir le véritable sens de l'entretien de Jésus avec la femme Samaritaine, il faut se rappeler que, dans le langage des prophètes comme dans celui de l'Écriture en général, ces mots : eau, pluie, source, fontaine, puits, fleuve, servent à exprimer les idées d'origine, de fécondation, de propagation, de bénédiction du mariage. Balaam, dans sa prophétie sur la race de Jacob, dit : "L'eau coulera de son vase, et sa postérité sera comme les grandes eaux" (Num., XXIV, 7). En plusieurs endroits de la sainte Écriture, les saints Pères ont interprété les expressions d'eau vive et de torrents d'eau, dans le sens de la grâce du Messie, de l'envoi du Saint-Esprit dans le baptême. D'autre part, l'Ancien Testament est avec raison appelé l'ancien mariage, et le Nouveau Testament, le Nouveau mariage : l'Église est en effet notre mère ; nous devons renaître de l'eau et du Saint-Esprit dans ses fonts baptismaux.

(Note de l'écrivain.)
. »

Dina, qui était une femme aux allures franches et enjouées, dit en souriant à Jésus : « Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que je n’aie plus soif, et que je ne vienne plus puiser ici. » Les paroles de Jésus touchant l’eau vive avaient cependant fait une grande impression sur elle, et, sans bien s’en rendre compte, elle se doutait qu’il entendait par cette eau vive l’accomplissement de la promesse. Ainsi ce fut un mouvement prophétique de son cœur qui la poussa à demander de l’eau vive.

J’ai toujours remarqué que ceux avec qui Notre-Seigneur s’est mis en rapport ne sont pas de simples individus, mais bien des représentants de toute une classe d’hommes : il en était ainsi, parce que la plénitude des temps était arrivée. Dina, en présence du Rédempteur, figure toute la secte samaritaine, séparée de la vraie foi d’Israël, qui était la source d’eau vive. Jésus, au puits de Jacob, avait soif des âmes élues de Samarie, il voulait les désaltérer en leur donnant des eaux vives dont elles s’étaient éloignées. Cette secte, dans sa partie guérissable, que représentait Dina, avait soif de cette eau vive ; elle tendait en quelque sorte la main pour la recevoir. Samarie disait, par la bouche de Dina : « Donnez-moi, Seigneur, la bénédiction de la promesse, apaisez ma soif brûlante, procurez-moi de l’eau vive, afin que je reçoive le soulagement que ne peut me donner le puits terrestre de Jacob, qui seul nous conserve encore un reste d’union avec les Juifs. »

A ces paroles de la Samaritaine : « Seigneur, donnez-moi de l’eau vive », Jésus répondit : « Allez, appelez votre mari et venez ici. » Il prononça deux fois ces mots pour signifier qu’il n’était pas là pour instruire une seule personne. Le Rédempteur s’adressait ainsi à la secte schismatique : « Samarie, appelle devant moi l’époux à qui tu appartiens par une sainte alliance, qui engendre de toi dans un mariage légitime. » La femme répondit au Sauveur : « Je n’ai point de mari. »

Samarie confessait à l’Epoux des âmes qu’elle n’avait pas d’alliance, qu’elle n’appartenait légitimement à personne, qu’il ne naissait d’elle aucune fleur que le Saint-Esprit pût féconder, que la Mère du Messie ne pouvait pas sortir de son sein. Jésus ajouta : « Vous avez bien dit : Je n’ai point de mari ; car vous avez eu cinq maris, et celui que vous avez maintenant n’est pas votre mari ; en cela vous avez dit vrai. » Le Messie, par ces paroles, disait à la secte : « Samarie, tu dis la vérité : tu as été l’épouse des idoles de cinq peuples, et ta liaison actuelle avec Dieu n’est qu’une fornication, et non pas une sainte alliance Ces paroles de Jésus se rapportaient à cinq peuplades que le roi d'Assyrie avait transplantées à Samarie avec leur culte idolâtrique, après que la plus grande partie du peuple eût été emmenée en captivité à Babylone. Les Juifs qui étaient restés à Samarie s'étaient mêlés avec ces peuplades, et le culte de Dieu avait été mélangée avec le culte du démon de la manière la plus abominable. L'homme qui vivait avec Dina n'était pas son époux légitime : cela signifiait que, si Samarie, au temps de Jésus, n'était plus adonnée à l'idolâtrie, elle n'honorait pourtant le vrai Dieu que suivant ses caprices, et non pas selon la loi. La seule chose qui conservait aux Samaritains un rapport avec l'œuvre du salut, c'était que, dans leur sang, malgré son mélange avec tant d'impures sources païennes, le sang de Jacob se retrouvait encore, et cette parenté était représentée par leur participation au puits ancestral du patriarche. Le Sauveur était altéré de leur salut au puits de Jacob ; et Samarie y puisa de l'eau et lui donna à boire.

(Note de l'écrivain.)
. »

Alors Dina, baissant les yeux et courbant la tête, répondit : « Seigneur, je vois que vous êtes vraiment prophète ; » puis elle laissa de nouveau son voile tomber sur son visage.

La secte samaritaine confessa ainsi sa faute, et reconnut la mission divine du Seigneur.

« Celui que vous avez maintenant n’est pas votre mari. » Votre alliance actuelle avec le vrai Dieu est illégale, en dehors de la loi ; le culte des Samaritains a été séparé de l’alliance de Dieu avec Jacob par une autorité usurpée et coupable. Comme si la femme eût compris le vrai sens de ces paroles et qu’elle cherchât à s’éclairer, elle montra du doigt le temple du mont Garizim et dit : « Nos pères ont adoré sur cette montagne, et vous dites que Jérusalem est le lieu où il faut adorer. » Jésus répondit : « Femme, croyez-moi, l’heure vient où vous n’adorerez le Père ni sur cette montagne, ni à Jérusalem. » Ce qui signifiait : « Samarie, l’heure vient où l’on n’adorera Dieu ni ici, ni dans le sanctuaire du temple de Jérusalem, parce qu’il est au milieu de vous. » Et il ajouta : « Vous adorez, vous, ce que vous ne connaissez point ; nous, nous adorons ce que nous connaissons, parce que le salut vient des Juifs. » Il lui fit ensuite une comparaison tirée des arbres et de certains rejetons sauvages, qui ne produisent que du bois et des feuilles. Le Sauveur voulait par là dire à la secte : « Samarie, tu n’as aucune garantie de la vérité de ton culte : tu n’as ni alliance, ni sacrements, ni fruits : ce sont les Juifs qui ont la promesse et son accomplissement, c’est d’eux que naîtra le Messie. »

Jésus dit encore : « Mais il vient une heure, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité. » Le Sauveur disait par là : « Samarie, il vient une heure, et elle est déjà venue, où les vrais adorateurs adoreront le Père dans le Saint-Esprit et dans le Fils, qui est la voie et la vérité Dans une de ses lettres à l'évêque égyptien Sérapion, saint Athanase dit aussi : "qu'adorer le Père en esprit et en vérité est la même chose qu'adorer dans le Fils et le Saint-Esprit Celui qui est à la fois trois et un. " . » La femme lui dit : « Je sais que le Messie vient ; lors donc qu’il sera venu, il nous apprendra toutes ces choses. » Par ces paroles, la portion du peuple samaritain qui avait des titres à la participation aux promesses disait : « Je crois à l’avènement du Messie, il est mon espérance : il nous sauvera, » Jésus lui dit : « Je le suis, moi, moi qui vous parle. »

Le Rédempteur disait par là à tous les Samaritains qui voulaient se convertir : « Samarie, je me suis rendu au puits de Jacob, ayant soif de toi, eau sortie de ce puits, et tu m’as donné à boire ; je t’ai promis de te donner de l’eau vive qui ne laisse plus avoir soif à celui qui en boit ; tu m’as exprimé avec foi et confiance ton désir ardent de cette eau ; voici que je te récompense ; car tu as apaisé, par le désir que tu as de moi, la soif que j’avais de toi : Samarie, voici la fontaine d’eau vive, je suis le Messie, moi qui te parle. »

Quand Jésus dit : « C’est moi, moi qui vous parle », la femme, tressaillant d’une sainte joie, le regarda avec un étonnement profond ; puis elle se leva subitement, laissa là sa cruche, et, oubliant de remettre le couvercle du puits, elle descendit rapidement la colline pour aller dire à son mari et aux habitants de Sichar ce qui lui était arrivé. Il était rigoureusement ordonné de fermer le puits : mais que lui importait le puits, que lui importait sa cruche remplie d’eau terrestre ! Elle avait reçu l’eau vive, et son cœur aimant et généreux la pressait de procurer à tous le bonheur qu’elle ressentait. En sortant du bâtiment qui entourait le puits, elle rencontre les trois disciples, qui étaient revenus avec des vivres, et qui, depuis quelque temps déjà, se tenaient devant la porte, fort étonnés de voir leur Maître parler si longtemps avec une femme samaritaine. Néanmoins, par respect pour le Seigneur, aucun d’eux ne lui demanda pourquoi il s’entretenait avec elle. Cependant Dina courut à Sichar, et s’empressa de dire à son mari et aux personnes qu’elle rencontra : « Venez au puits de Jacob, et vous y verrez un homme qui m’a dit tout ce que j’ai fait : n’est-ce point le Christ ? »

Dans le même temps, les disciples s’étaient approchés du Sauveur, et, lui ayant présenté du pain et du miel, ils lui dirent : « Maître, mangez. » Mais le Seigneur, quittant le puits, leur dit : « Moi, j’ai à manger une nourriture que vous ne connaissez point ». — Les disciples se demandèrent alors entre eux : « Quelqu’un lui aurait-il apporté à manger ? » Ils eurent même la pensée que la Samaritaine lui avait procuré des aliments.

Jésus descendit dans la vallée de Sichar, ne voulant pas prendre son repas auprès du puits ; et pendant que ses disciples le suivaient en mangeant, il leur dit : « Ma nourriture est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé, et d’accomplir son œuvre », Il entendait par là qu’il devait convertir les habitants de Sichar, du salut desquels son âme avait faim.

A quelque distance de la ville, la Samaritaine accourut à la rencontre de Jésus. Elle l’aborda avec beaucoup d’humilité, mais joyeusement et avec franchise, et le Seigneur lui parla longuement, tantôt en s’arrêtant, tantôt en marchant à pas lents. Il lui dévoila toute sa conduite et l’état complet de son âme. Elle en éprouva une profonde émotion, et promit au Sauveur, tant en son nom qu’en celui de son mari, de tout abandonner pour le suivre. Le Seigneur alors lui dit ce qu’elle avait à faire pour réparer ses fautes et expier ses péchés.