CHAPITRE XV

Organisation des hôtelleries destinées à recevoir le Sauveur et ses disciples dans leurs voyages.

Le sabbat étant terminé, on songea à s’occuper d’une affaire qui avait surtout déterminé Jésus à se rendre à Béthanie. Les saintes femmes avaient été profondément affligées, en apprenant toutes les privations que lui et ses disciples avaient eues à supporter pendant leurs voyages. Ainsi, elles avaient su, qu’en allant à Tyr, il avait été réduit à tremper dans l’eau, tant ils étaient desséchés, les morceaux de pain que Saturnin avaient mendiés pour lui. Pour éviter une telle pénurie, les saintes femmes demandèrent à Jésus de leur permettre de faire des dispositions dans plusieurs hôtelleries de sa route, de sorte qu’il y pût trouver le nécessaire. Il y consentit, et vint s’entendre avec elles pour les mesures à prendre.

Lazare lui avait proposé de pareilles précautions, sachant que les pharisiens s’étaient efforcés de persuader aux Juifs des villes qui entourent Jérusalem de refuser tout à Jésus et à ses disciples. Lors donc que le Seigneur annonça que désormais il enseignerait publiquement en tous lieux, Lazare et les saintes femmes le prièrent de leur dire le nom des villes principales où il voulait demeurer pendant ses voyages, et le nombre des disciples qui devaient l’accompagner, afin qu’ils ne fussent pris nulle part au dépourvu. Jésus ayant bien voulu condescendre à leur désir, on résolut de préparer environ quinze hôtelleries, dont la direction serait confiée à des personnes de confiance ; de les échelonner dans tous le pays, et même en dehors de la Galilée, dans les contrées de Khabul et de Tyr.

Pendant et après les repas, les saintes femmes délibérèrent sur la répartition à faire entre elles des fonctions qui leur étaient dévolues. Elles se partagèrent le choix des hommes de confiance, la fourniture des objets nécessaires, tels que couvertures, vêtements, vivres et autres provisions. Marthe était là vraiment bien à sa place ; finalement les dépenses, réparties en divers lots, furent tirées au sort.

Je vis, au sortir de table, Jésus, Lazare, les saintes femmes et les amis du Sauveur se réunir en particulier dans une vaste pièce voûtée. Le Seigneur était sur un siège élevé ; les hommes l’entouraient debout ou assis ; à une extrémité de ce lieu, les femmes remplissaient une grande estrade garnie de coussins. Jésus parla de la miséricorde de Dieu envers son peuple : il l’avait manifestée, dit-il, en continuant à lui envoyer des prophètes, bien que celui-ci les eût tous méprisés et maltraités ; il ajouta que ce peuple ingrat périrait, parce qu’il repoussait aussi le dernier temps de grâce. Lorsque Jésus eut cessé de parler, quelqu’un lui dit : « Seigneur, racontez-nous cela en parabole ». Alors le Sauveur leur répéta la parabole du roi qui envoya son propre fils à sa vigne, après que les vignerons infidèles eurent ôté la vie à tous ses serviteurs, et qui vit ce fils mis à mort par eux-mêmes.

Quand le Sauveur eut cessé de parler, plusieurs des assistants sortirent ; il se promena avec les autres dans la salle. Marthe s’approcha alors de lui, et lui parla avec beaucoup d’anxiété de sa sœur Madeleine, d’après les nouvelles que Véronique lui en avait données.

Pendant ce temps, les femmes jouaient à une sorte de loterie, faite au profit des hôtelleries qui allaient être établies. Elles étaient sur l’estrade, autour d’une table à roulettes, qui avait la forme d’une étoile à cinq rayons. Sur ces rayons des raies étaient creusées depuis les extrémités jusqu’au centre de l’étoile, et entre les raies il y avait plusieurs trous qui conduisaient dans l’intérieur de la table. Elles avaient toutes devant elles des cordons de perles et de pierres précieuses dont elles plaçaient un certain nombre dans une des raies, quand leur tour de jouer était venu. Puis avec un appareil convenable, elles lançaient une petite flèche contre la perle ou la pierre la plus rapprochée : cela donnait une secousse à toute la rangée, de manière que les perles ou les pierres précieuses tombaient par les trous dans l’intérieur de la table ou étaient poussées sur d’autres raies. Ainsi les saintes femmes voyaient dans la table ce que chacune d’elles avait perdu au profit de leur œuvre pieuse.

Pendant ce jeu, une perle très précieuse tomba par terre et ne se retrouva point d’abord ; toutes la cherchèrent avec soin, et lorsqu’à leur grande satisfaction elles l’eurent entre les mains, Jésus s’approcha d’elles et leur raconta la parabole de la drachme perdue ; puis il compara Madeleine à leur perle tombée et soigneusement cherchée. Il l’appela une perle singulièrement précieuse, qui, perdue pour le saint amour, était tombée par terre et s’était égarée. « Combien, ajouta-t-il, votre joie serait grande si vous pouviez ramasser cette perle ! » Alors les femmes lui dirent avec une grande émotion : « Oh ! Seigneur, pourrons-nous la retrouver jamais ? » Jésus leur répondit qu’il fallait y mettre plus de soin encore que la femme de la parabole en peine de sa drachme, et le pasteur de sa brebis perdue. Profondément émues des paroles du Sauveur, toutes promirent de chercher Madeleine avec plus de sollicitude que leur perle, et de se réjouir bien davantage quand elles l’auraient retrouvée.

Plus tard quelques-unes des saintes femmes prièrent Jésus de recevoir parmi ses disciples le jeune homme de Samarie, qui après la Pâque lui avait demandé cette grâce. Elles louèrent beaucoup sa sagesse et son savoir. Mais Jésus leur dit que ce jeune homme viendrait difficilement à lui, parce qu’il était aveuglé par un trop grand attachement aux biens de ce monde.

Le soir, plusieurs des assistants se disposèrent à se rendre à Béthoron, où le Seigneur voulait enseigner le lendemain. Jésus alla encore secrètement sur la montagne des Oliviers. Après y avoir prié avec beaucoup de ferveur, il se rendit à Béthoron accompagné de Lazare et de Saturnin. Il était une heure après minuit quand je les vis tous trois dans le désert : Béthoron était à six lieues de Béthanie.