CHAPITRE XIV
Jésus à Béthanie, au milieu de ses amis. — Ses oraisons au jardin des Oliviers.
Déjà, au château de Béthanie, on savait que Jésus allait arriver. Là se trouvaient rassemblés Saturnin, Nicodème, Joseph d’Arimathie et ses neveux, Jean Marc, les fils de Siméon, les fils de Jeanne Chusa et de Véronique, trois fils d’un employé du Temple appelé Obed, qui venait de mourir, et quelques disciples de Galilée. Il y avait en outre la veuve d’Obed, femme de distinction et parente de la mère de Lazare, Véronique, Jeanne Chusa, Marie mère de Jean Marc, Marthe et sa vieille servante, qui plus tard entra dans la communion de l’Église et servit le Seigneur. Toutes ces personnes se tenaient cachées dans le grand souterrain du château de Lazare, où je les retrouvai encore, quelque temps avant la douloureuse passion de Notre-Seigneur.
Vers quatre heures de l’après-midi, Jésus entra, par une porte de derrière, dans le jardin du château. Lazare le reçut sous un portique et lui lava les pieds. Il y avait, dans ce lieu, un bassin qui, par un tuyau, recevait de l’eau de l’intérieur, et je vis, dans le logis, Marthe qui versait de l’eau chaude, pour qu’elle se mêlât à celle du bassin. Jésus, assis sur le bord, y baigna ses pieds ; Lazare les lui lava, et après les avoir essuyés, nettoya ses vêtements, lui mit une autre chaussure et lui servit une collation.
Ensuite Jésus le suivit au château, où ils se rendirent en passant sous un long berceau de feuillage : ils descendirent dans les appartements inférieurs. A leur entrée, les femmes s’agenouillèrent sans lever leurs voiles, et les hommes s’inclinèrent profondément. Le Seigneur les salua avec quelques paroles et les bénit tous. On se mit aussitôt à table.
Nicodème éprouva une vive émotion en voyant le Sauveur ; il était bien désireux de l’entendre. On parla avec amertume de l’emprisonnement de Jean. Jésus assura que cet événement entrait dans les desseins de Dieu ; ajoutant qu’il n’eût pu se mettre à l’œuvre si Jean n’eût pas été enlevé. « Les pétales des fleurs doivent tomber, dit-il, pour que les fruits se développent. » Il ajouta qu’il fallait éviter de parler de ce fait, pour ne pas attirer l’attention et s’exposer ainsi à des dangers inutiles.
Lorsque, plus tard, les disciples et les amis du Sauveur s’entretinrent de l’espionnage et des persécutions des pharisiens, il leur recommanda de même la paix et la réserve. Il dit que les pharisiens étaient des économes infidèles, qui n’agissaient pas prudemment, comme avait agi l’économe de la parabole ; mais qui négligeaient de se procurer un refuge pour le jour où ils seraient rejetés. Après le repas, on se rendit dans un appartement où l’on avait allumé des lampes : Jésus fit les prières d’usage, et tous célébrèrent le sabbat. Enfin le Sauveur, après s’être entretenu quelques instants avec les hommes, se retira, et chacun alla prendre du repos ; dès que les disciples et les amis de Jésus se furent endormis, il se leva de sa couche et se rendit seul et sans éveiller personne, à la grotte du mont des Oliviers, où il devait lutter et souffrir une si cruelle agonie. Pendant plusieurs heures, il pria son Père céleste, lui demandant la force d’accomplir sa mission. Avant l’aube, il retourna à Béthanie, sans que son absence eût été remarquée.
Toute la population était calme, et personne encore ne savait l’arrivée de Jésus. Ce même jour, pendant le repas, le Seigneur raconta ses voyages dans la haute Galilée et dans les contrées d’Améad, d’Adama et de Séleucie. Comme un grand nombre de convives attaquaient avec véhémence les sectes, il leur reprocha leur manque de charité, et leur raconta la parabole de l’homme qui, descendant de Jérusalem à Jéricho, était tombé entre les mains des voleurs et avait été secouru par un Samaritain, tandis qu’un lévite l’avait repoussé. Notre-Seigneur a raconté cette parabole à plusieurs reprises, mais chaque fois d’une manière différente. Il prédit aussi la ruine de Jérusalem.
La nuit suivante, pendant que tout le monde reposait, Jésus se rendit de nouveau au mont des Oliviers, pour prier dans la grotte. Il fut saisi des plus cruelles angoisses. Il m’apparut comme un fils qui, au moment de la plus périlleuse entreprise, se jette entre les bras de son père pour y trouver la force et la consolation. Mon guide me dit que toutes les fois que Jésus se trouvait à Béthanie, il avait toujours été prier dans la grotte, et que c’était ainsi qu’il se préparait à son agonie suprême. J’appris aussi qu’il préférait ce lieu à tout autre, parce que c’était là que s’étaient réfugiés Adam et Eve après avoir été chassés du paradis. Je les ai vus, dans cette même grotte, s’affliger et pleurer. Ce fut dans ce même jardin des Oliviers que Caïn s’irrita contre son frère et résolut de le tuer. En voyant cela, je pensai à Judas. Caïn commit son fratricide sur la montagne du Calvaire, et Dieu lui en demanda compte dans le jardin des Oliviers. A l’aube du jour, Jésus retourna à Béthanie.