CHAPITRE XIII

Enfance de Madeleine. — Ce qui causa sa perte.

Le grand-père de Lazare était un prince syrien dépossédé, dont le fils naquit dans la contrée que les trois rois traversèrent à leur retour de Bethléem. Celui-ci profita de la guerre pour acquérir de grands biens en Galilée et dans le voisinage de Jérusalem. Il s’était fait Juif, et avait épousé une jeune fille d’une famille pharisienne très distinguée. Son fils, Lazare, possédait à Béthanie un château très grand, entouré d’une double enceinte de fossés, ayant pour dépendances plusieurs jardins, où l’on remarquait des terrasses et beaucoup de fontaines. Dans la famille de Lazare, on connaissait les prophéties d’Anne et de Siméon : aussi attendait-on le Messie. Dès l’enfance de Jésus, Lazare et les siens avaient formé des liens d’amitié avec Marie et Joseph, comme cela se voit de nos jours entre des gens pieux, bien qu’appartenant à des classes différentes de la société.

Madeleine était la plus jeune des sœurs de Lazare ; sa taille élancée et la précocité de son esprit lui donnèrent de bonne heure l’apparence d’une grande fille ; elle était très fantasque et très capricieuse. Elle perdit ses parents à l’âge de sept ans. Dès sa plus tendre enfance, elle avait éprouvé pour eux une sorte de répulsion à cause de leurs jeûnes austères. Elle était extrêmement vaine, fière, friande, mobile, exaltée, orgueilleuse et toujours esclave de l’impression du moment. J’ai vu beaucoup de choses qui ont rapport à ses premières années. Elle aimait le luxe et la parure ; mais son bon cœur et la sensibilité naturelle qu’elle tenait de sa mère la rendaient bienfaisante jusqu’à la prodigalité.

Sa mère et ses tantes la gâtaient ; elles voulaient qu’on remarquât sans cesse et qu’on admirât ses espiègleries et ses gentillesses. Elles la paraient magnifiquement, et la faisaient asseoir avec elles à la fenêtre : telles furent les premières causes de sa perte Nous ne pouvons nous empêcher de faire remarquer ici combien est déplorable cette faiblesse aveugle des parents, qui ne savent exprimer leur amour qu'en flattant sans cesse l'orgueil naissant, la gourmandise et tous les défauts de leurs enfants. Cette éducation molle et sensuelle est trop souvent la première cause des désordres sur lesquels ils ont à pleurer plus tard. . Je la voyais souvent à la fenêtre, ou assise dans un riche fauteuil, sur une des terrasses qui entouraient le château. Là les gens qui passaient pouvaient la considérer dans toute sa parure. Elle avait à peine neuf ans quand elle commença à se montrer légère et inconsidérée.

Ses charmes, ses brillantes qualités intellectuelles ne tardèrent pas à se développer, à croître de jour en jour, à lui attirer l’admiration et une vraie renommée. Elle était savante et aimait à écrire, sur de petits rouleaux de parchemin, des maximes propres à exciter la passion de ses adorateurs, auxquels elle ne manquait pas de les envoyer ; tout le monde vantait son esprit.

Je ne me suis jamais aperçue qu’elle aimât réellement, ou qu’elle inspirât un amour véritable : tout en elle était vanité, sensualité et adoration d’elle-même. Elle était un scandale pour son frère et ses sœurs, qu’elle méprisait à cause de la simplicité de leur vie.

Dans le partage des biens de la famille, le beau château de Magdalum échut à Madeleine. Elle avait une prédilection marquée pour ce séjour ; dès l’âge de onze ans elle alla s’y établir, avec de nombreux domestiques et une pompe toute seigneuriale. Ses prétendants l’y suivirent ; mais ceux-là même qui l’avaient séduite et qui partageaient sa vie dissipée et voluptueuse s’irritèrent de ses infidélités ou de ses caprices, et devinrent ses ennemis et ses calomniateurs.

Tout d’abord, la société qui se réunissait à Magdalum, quoique mondaine, se composait, comme je l’ai dit, de gens de distinction. Mais, quand sa vie voluptueuse devint dissolue, les personnes distinguées qui tenaient à leur réputation se retirèrent, et dès lors le désordre fut poussé jusqu’au scandale. Elle laissa le château tomber dans le délabrement, et tout dépérir dans les jardins. Cependant elle maintint toujours dans un état brillant et magnifique les appartements où elle donnait ses fêtes. Je me rappelle une salle dont les murs et le plafond étaient recouverts de miroirs métalliques ; les fleurs et les arbustes y abondaient. Je vis une fois Madeleine livrée à une amère tristesse : elle était tombée malade et devenue un objet de mépris. De plus elle se trouvait dans des embarras pécuniaires ; et ceux même qui la compromettaient l’avaient alors abandonnée. Dans une telle situation, elle rechercha la solitude ; mais, ayant recouvré la santé et la beauté, elle s’abandonna de nouveau au désordre. Sa conduite déréglée à Magdalum se prolongea environ quatorze ans ; elle en avait vingt-cinq quand elle fut convertie par la prédication de Jésus.