CHAPITRE XII
Fête donnée par Madeleine à Magdalum.
C’est demain la fête de Madeleine. Aussi viens-je de quitter Jean pour me transporter à Magdalum. Il y avait réunion chez elle ; ses hôtes étaient à table dans la salle, ornée de miroirs et d’arbustes ; le repas paraissait terminé. La société se composait d’une vingtaine de personnes, tant Juifs que païens. L’un d’eux était traité par tous en maître du logis ou comme mari de Madeleine : ce n’était pourtant qu’un amant, pour le moment dans ses bonnes grâces ; les autres convives étaient de ses amis. On comptait parmi eux des Romains, des artistes, des aventuriers et des officiers, fort nombreux en cet endroit. Madeleine était encore très belle, mais sa mauvaise conduite avait porté atteinte à la distinction de son rang. Sa maison semblait ouverte à tous ; aussi les fêtes y étaient-elles habituelles, et elle se montrait non seulement généreuse, mais même prodigue. Son château cependant était très négligé, si l’on en excepte les appartements qu’elle occupait ; il en était de même des jardins. Sa mise, un peu étrangère, était distinguée, sans être somptueuse.
J’entendis, pendant le repas, une conversation qui ressemblait beaucoup au discours que l’on tient de nos jours sur les choses saintes. Madeleine parla avec respect et une secrète émotion de Jésus, qu’elle avait vu une fois à Jezraël. Elle dit, entre autres choses, que Véronique, qui était venue la voir huit jours auparavant, le vénérait et lui était entièrement dévouée. Alors ces hommes se mirent tous ensemble à la contredire, et, oubliant qu’ils étaient des gens de rien, les uns païens, les autres violateurs de la loi, ils s’étonnèrent qu’elle pût défendre un tel homme et de tels partisans : il fallait, disaient-ils, que la femme dont elle parlait fût bien aveuglée pour s’attacher à des gens de cette sorte. Les parents de Jésus étaient pauvres et sans aucune considération ; lui-même courait le monde, comme un fou. À la mort de son père, au lieu de choisir une profession honorable et de prendre soin de sa mère, il l’avait abandonnée pour mener une vie d’aventurier et ameuter le peuple ; dans la Galilée il avait trouvé une jolie compagnie d’ignorants et de pêcheurs paresseux qui, après avoir délaissé les leurs, le suivaient au lieu de travailler : on savait bien son histoire. À la fête de Pâques, il avait été expulsé de Jérusalem à cause du tumulte que sa fausse doctrine avait excité ; on avait également renvoyé sa mère chez elle ; mais, au lieu de profiter de cet avertissement, il parcourait maintenant la haute Galilée, tournant les têtes faibles et suscitant partout le désordre. Quelques-uns des convives, qui étaient Romains, avouèrent cependant que Jésus s’était fait un renom étonnant ; qu’il comptait des amis à Rome même, que Lentulus, par exemple, homme du plus haut rang, plein d’enthousiasme pour lui, s’était fait transmettre ses doctrines ; qu’à l’arrivée des vaisseaux provenant de la Judée, il allait s’enquérir lui-même et sur-le-champ de sa personne et de ses œuvres.
Néanmoins les propos des premiers portèrent tout d’abord atteinte aux bons sentiments de Madeleine ; elle leur prêta même une oreille complaisante ; mais lorsqu’enfin ils devinrent par trop grossiers, elle se retira dans la chambre voisine où elle se tenait ordinairement. Leur langage inconvenant, leurs manières blessantes révoltèrent sa fierté et lui firent sentir sa déchéance, à elle si accoutumée aux délicatesses d’un monde distingué. Les paroles de Véronique et la vie innocente de ses sœurs se présentèrent à son esprit, et elle comprit toute son abjection, toute sa misère. Quand son amant vint lui demander ce qu’elle avait, elle se mit à pleurer, et le pria de la laisser seule. Toutefois ses femmes de chambre ne la quittèrent point ; elle en avait deux, l’une mauvaise, l’autre bonne. Cette dernière informait soigneusement sa famille de sa conduite et de ce qui se passait en elle.
Je vis alors l’état de son âme : elle avait été fort émue quand elle avait rencontré Jésus à Jezraël ; mais cette impression s’était bientôt évanouie, et elle était tombée, depuis lors, dans un plus grand avilissement ; maintenant le souvenir de sa vie antérieure, qui, bien que criminelle, était tout autrement relevée et brillante, ouvrait la voie à la conversion, et une lutte intérieure s’engageait en elle.
Lorsque Véronique venait la voir, elle passait la nuit chez elle. Cette femme, âgée et respectable, la visitait toutes les fois qu’elle allait chez Marie. Comme elle était liée d’une amitié intime avec sa famille, elle cherchait à la ramener au bien. Les amis de Madeleine qui venaient ainsi la visiter n’entraient jamais dans la partie de la maison où elle s’adonnait à ses plaisirs ; ils étaient reçus dans une aile du château, et elle se rendait auprès d’eux par une galerie placée sur le portique et qui réunissait deux bâtiments. D’une part, ces visites lui étaient désagréables, parce qu’elles donnaient lieu à des remontrances qui la faisaient rougir ; de l’autre, elles flattaient son orgueil, parce qu’elle espérait conserver sa considération dans le monde, tant que ses parents, gens estimés et haut placés, ne dédaigneraient pas de la fréquenter.
Quelque temps avant que Marthe eût déterminé Madeleine à assister à la prédication qui la convertit, Jacques le Majeur, touché de compassion, s’était aussi rendu près d’elle pour joindre ses instances à celles de Marthe ; je le vis plusieurs fois à Magdalum ; il prenait pour prétexte de ses fréquentes visites des messages dont sa sœur l’avait chargé. Jacques avait un aspect imposant ; il était grave, parlait sagement et s’exprimait avec une rare grâce. Madeleine prenait plaisir à le voir ; elle l’invita à s’arrêter chez elle quand il se trouverait dans son voisinage. Elle le recevait secrètement, et personne chez elle ne sut rien de leurs entrevues. Le futur apôtre lui parlait avec bonté et ménagement. Il faisait l’éloge de ses facultés intellectuelles, et l’engageait à aller une seule fois entendre Jésus, assurant que sa prédication était la plus spirituelle, la plus éloquente et la plus instructive que l’on pût imaginer : elle n’avait pas à se gêner à l’égard des autres auditeurs, ajoutait-il, elle pouvait y venir avec sa mise ordinaire. Madeleine prit en bonne part ces invitations réitérées, et dit qu’elle y penserait. À ce moment elle était vraiment disposée à faire ce qu’il lui conseillait, et cependant elle fit beaucoup de difficultés quand plus tard Marthe, à son tour, vint la presser d’aller entendre le Sauveur.
Je vis encore une fête à Magdalum, à ce que je crois, le jour anniversaire de la naissance de son amant, officier juif de la garnison. Je vis danser un bon nombre de personnes, dans une grande et magnifique salle, voisine de celle où l’on prenait les repas. Cette salle était décorée de miroirs, de sorte que les danseurs pouvaient se rendre compte de tous leurs mouvements. Sur un des côtés, on avait placé sous un dais un siège pour Madeleine. Elle se promenait aussi parfois avec les invités, mais je ne la vis pas danser.
Elle s’occupait peu de ses hôtes, et ceux-ci ne semblaient pas songer davantage à elle. Il paraissait que l’officier se fût chargé de tous soins de réception ; les convives d’ailleurs agissaient chez elle comme dans un lieu où l’on n’est pas tenu de se gêner. La société réunie chez Madeleine était composée de femmes et de filles légères et frivoles, mondaines et émancipées, d’officiers, d’aventuriers et d’employés de Magdalum. Leur danse n’était pas, comme la nôtre, sautillante et tournoyante, c’était une espèce de menuet ; on passait les uns au milieu des autres d’un pas léger, et avec des mouvements gracieux de la tête, des mains et de tout le corps. Bien qu’elle parût convenable et bienséante, elle était cependant voluptueuse, et se prêtait à exprimer toutes sortes de passions.
Les danseurs faisaient partie de ce monde pécheur et adonné au luxe qui vit selon la chair, et cache sa honte et ses vices sous de beaux habits et sous des manières élégantes. Ils étaient cependant bien inférieurs en rang à la société dans laquelle avait autrefois vécu Madeleine. Elle fréquentait alors des hommes d’esprit, des savants et des artistes, aimant à lire et à composer des vers ou des énigmes : elle sentait vivement sa déchéance et prenait peu de part à ces amusements.
Après la danse, qui eut lieu en plein jour, les hôtes de Madeleine passèrent dans la salle voisine où l’on avait dressé une table richement servie. Les femmes étaient assises et toutes d’un même côté ; les hommes étaient couchés autour de l’autre partie de la table ; Madeleine était au milieu, sur un fauteuil garni de coussins. Le repas venait de commencer, lorsque quelques nouveaux convives annoncèrent qu’Hérode avait fait mettre Jean en prison. On applaudit à cette mesure de la manière la plus inconvenante. Mais Madeleine en fut contristée, et en exprima son regret par quelques paroles compatissantes : alors les hommes se mirent à rire et à se moquer de Jean. Madeleine fut très mécontente, et se retira dans une pièce tout entourée de coussins, et qui était voisine de la salle à manger ; c’est là que je la quittai.