CHAPITRE XI

Arrestation et emprisonnement de saint Jean-Baptiste.

Jean est en prison ; j’ai vu les soldats d’Hérode l’arrêter ; je poussais des cris, je courais, je voulais dire à ses disciples par quel chemin on l’avait emmené, car ils ne le savaient pas. Mais ils ne me comprenaient point ; ils ne semblaient pas me voir. Ils couraient, eux aussi, pleins d’effroi, de tous côtés ; j’étais dans des angoisses mortelles ; je mêlais mes larmes aux leurs. Jean savait bien que le temps où il devait être jeté en prison était proche : les discours véhéments et pleins d’enthousiasme qu’il prononça quelques jours avant son emprisonnement étaient son dernier adieu à ses disciples. Il leur annonça le Sauveur plus clairement qu’il ne l’avait fait jusque-là ; il devait, répéta-t-il, lui faire place. Il prêcha encore, et qualifia ses auditeurs de race dure et incrédule ; il leur dit qu’ils devaient se souvenir comment il était venu d’abord ; il avait préparé les voies du Seigneur, enlevé les pierres, frayé des sentiers, jeté des ponts, conduit les eaux et construit des fontaines pour le baptême. La terre avait été sèche, le bois noueux, la pierre dure, le travail rude et difficile ; ensuite, ajouta-t-il, il avait eu à faire de semblables travaux avec un peuple intraitable, opiniâtre et endurci. Quant à ceux qui avaient vraiment entendu sa voix, ils devaient maintenant aller au Seigneur, au Fils bien-aimé du Père : celui qu’il recevrait serait sauvé, celui qu’il rejetterait serait perdu. Le Seigneur venait pour enseigner, baptiser et accomplir ce que lui-même avait préparé. Puis il fit, devant tout le peuple, de sévères reproches à Hérode sur son adultère. Hérode, qui avait peur de Jean, cacha sa violente colère et prit congé de lui d’un air bienveillant.

Après le départ du roi, Jean envoya quelques-uns de ses disciples de différents côtés avec des messages. Vers le soir, plusieurs d’entre eux étaient revenus auprès de lui, mais dans les environs il n’y avait plus personne ; on apercevait seulement quelques tentes dans le lointain. Jean congédia tous les siens et entra dans sa modeste demeure, pour se recueillir dans la prière et prendre un peu de repos. J’aperçus alors les soldats d’Hérode, arrivés la veille, s’approcher au nombre de vingt environ de la tente de Jean (le reste de leur troupe était en arrière), après avoir placé des sentinelles aux alentours et cerné son habitation de tous les côtés. Un soldat seul y entra pour l’avertir, mais il fut suivi bientôt de plusieurs autres. Jean leur dit qu’il ne ferait aucune difficulté de les suivre, sachant que son heure était venue, et qu’il devait faire place à Jésus. Il ajouta qu’il n’était donc pas besoin de lui imposer de liens. Il pria aussi les soldats de l’emmener sans bruit, pour éviter toute manifestation. Ceux-ci partirent en toute hâte avec lui. Jean n’emporta que le vêtement de poils de chameau dont il était couvert et son bâton. Quelques disciples s’étant approchés au moment où il quittait sa tente, il leur dit adieu du regard, et les pria de venir le visiter dans la prison.

Une grande foule de disciples et de peuple accourut alors en poussant des lamentations et des cris de douleur, et en disant : « On a jeté Jean en prison ! » Tous voulaient courir après lui, mais ils ne savaient pas quelle direction prendre, car les soldats eurent bientôt quitté le chemin ordinaire pour s’engager dans un sentier qui se détournait vers le midi. Le désordre était au comble : on n’entendait que des cris et gémissements ; je pleurai avec eux, je criai bien haut pour leur indiquer le chemin qu’avait pris le cortège, mais ils ne m’entendaient point. Les disciples de Jean prirent la fuite lorsqu’on se saisit de leur maître ; ainsi firent plus tard ceux de Jésus quand on l’arrêta ; les uns et les autres se dispersèrent de tous côtés, annonçant la triste nouvelle dans tout le pays.

Le lieu où Jean donnait le baptême, lorsqu’il fut arrêté, est en effet cet Aïnon que l’Écriture place dans le voisinage de Salem. Melchisédech y avait dressé ses tentes, sur des fondations qui se trouvaient là même où prêchait le Précurseur. Je crois qu’il y séjournait déjà, lorsque Abraham arriva dans le pays. C’était lui aussi qui avait le premier disposé la fontaine baptismale et l’étang, et posé les fondements d’une partie de Jérusalem. Melchisédech appartient au chœur des anges gardiens des villes et des pays qui visitèrent les patriarches et leur apportèrent divers messages, comme Gabriel, Raphaël, Michel, etc.

Les soldats conduisirent Jean à Hésebon, et ils l’enfermèrent dans la tour d’un château inhabité. Bientôt le peuple s’y rassembla en foule ; les gardes avaient grand’peine à le tenir à distance. Je vis Jean debout devant une ouverture de sa prison ; il criait, pour se faire entendre au dehors par le peuple, qu’il avait préparé les voies, abaissé les montagnes, etc., enfin qu’il avait eu à manier les matériaux les plus durs et les plus résistants ; que tel était aussi le peuple auquel il avait adressé ses exhortations, et que c’était pour cela qu’il se trouvait en prison. « Allez maintenant, ajouta-t-il, vers Celui que j’ai annoncé, vers Celui qui s’approche par le chemin préparé. Le Seigneur étant arrivé, le Précurseur doit se retirer. Je ne suis même pas digne de délier la courroie de sa chaussure ; car il est, lui, la vérité, la lumière, le Fils du Père céleste. Quant à vous, mes disciples, vous pouvez venir me voir dans ma prison ; mon heure n’étant pas arrivée, on n’osera pas encore porter la main sur moi. » Il enseignait avec tant de liberté et parlait si haut, qu’on l’aurait cru comme d’habitude au milieu du peuple assemblé. Les gardes réussirent peu à peu à disperser la foule.

Le soir, je vis les soldats et Jean se remettre en marche. Il était assis, entre plusieurs personnes, dans une sorte de cage, placée sur un char étroit et bas traîné par des ânes. Ils le conduisirent dans la prison de Machérunte, qui est située sur une montagne escarpée. D’abord ils lui firent gravir un sentier qui serpentait le long de la montagne, ensuite ils l’introduisirent secrètement dans le château par une poterne pratiquée dans le rempart, dissimulée par du gazon, et ils allèrent, en descendant, jusqu’à une porte d’airain qui s’ouvrait sur un long corridor. Le corridor les conduisit enfin à un grand caveau qui recevait le jour par quelques trous pratiqués dans la voûte ; cette prison était assez propre, mais entièrement nue.

Je vis ensuite Hérode dans le château d’Hérodium, où, un jour, par divertissement, le vieil Hérode qui l’avait bâti fit noyer plusieurs hommes. Hérode le Jeune s’y était retiré, et même caché, pour échapper aux sollicitations de ceux qui, en grand nombre, demandaient la délivrance de Jean ; il s’y tenait inaccessible à tous, parcourant, tout agité, les appartements et tremblant de peur.