CHAPITRE X
Derniers jours de la prédication de Jean au bord du Jourdain
Je vis, de l’autre côté du Jourdain, Hérode et sa femme, avec une escorte de soldats, se rendre au lieu où était Jean ; celui-ci s’était remis à prêcher avec plus de hardiesse et de véhémence que jamais, et le tétrarque voulait savoir s’il ne disait rien qui lui fût défavorable ; car il l’avait tout récemment fait enlever et retenu longtemps en une prison, où il l’eût gardé, sans la crainte de la foule immense de peuple qui était accourue pour entendre le prophète. Mais ce n’était pas son seul motif ; sa femme répudiée, vertueuse et belle, s’était retirée chez Arétas son père, prince arabe, lui avait parlé de Jean, de sa prédication, de ses réprimandes publiques à Hérode. Arétas, pour consoler sa fille et se faire une conviction par lui-même, s’était mêlé, sous un vêtement des plus simples, aux disciples de Jean, parmi lesquels il cherchait à se cacher. Hérode néanmoins venait d’en être informé, et il avait intérêt à voir par lui-même si Arétas ne cherchait pas à exciter le peuple à la révolte contre lui. Cependant sa femme illégitime feignait d’être bien intentionnée à l’égard de Jean ; mais je vis qu’elle cherchait astucieusement et secrètement l’occasion de pousser son mari à le faire mourir.
Jean enseigne maintenant en face de Salem, à une lieue et demie à l’est du Jourdain, près d’un charmant petit lac, au pied d’une colline sur laquelle se trouvent des habitations, un château et d’antiques édifices d’un aspect seigneurial.
Il semble être animé d’une ardeur nouvelle depuis qu’il a recouvré sa liberté. Sa voix est extrêmement agréable, et en même temps si sonore, si forte et si intelligible, que plus de deux mille personnes l’entendent à la fois de très loin. Il est toujours revêtu de peaux de bêtes ; son aspect n’a point changé.
Il raconte, d’une voix tonnante, comment on a persécuté Jésus à Jérusalem : « Là, » s’écrie-t-il en montrant du doigt la haute Galilée, « là il enseigne, là il guérit maintenant, et bientôt il viendra ici ; ses persécuteurs ne pourront rien contre lui, avant qu’il ait achevé son œuvre. »
Hérode était assis sur une des terrasses du château, sa femme se tenait à quelque distance, entourée de ses femmes et de ses gardes, assise sur des coussins magnifiques ; un pavillon lui formait une sorte de tente. Jean dit au peuple qu’il ne devait pas se révolter contre Hérode, à cause de son mariage ; qu’il fallait l’honorer, et ne pas l’imiter. Ces paroles au fond ne déplaisaient pas à Hérode ; néanmoins elles ne laissèrent pas de l’irriter. Le lendemain, Jean parla avec plus de véhémence, et il mêla son instruction de reproches à Hérode au sujet de son adultère. Je crains qu’il ne soit bientôt arrêté, car on dirait qu’il est pressé d’achever sa carrière. Il a déjà dit à ses disciples que son temps touche à sa fin, et il les a engagés à le visiter quand il serait en prison. Depuis trois jours, il n’a ni bu ni mangé, et n’a pas discontinué de prêcher et de parler de Jésus avec une chaleur toujours croissante. Souvent ses disciples l’ont prié de se reposer et de prendre quelques rafraîchissements, mais il a constamment refusé. Son enthousiasme n’a pas de borne. Je le vois souvent prier seul ; d’autrefois je l’aperçois, pendant la nuit, couché sur le dos et contemplant le ciel.
La foule est, en ce moment, très grande autour de lui. De la hauteur où il prêche, la vue est d’une ravissante beauté ; on découvre, au milieu des champs, plusieurs villes et des vergers avec le fleuve dans le lointain.