CHAPITRE VII

Parabole de l’économe infidèle. — Baptême donné par Jésus au jardin de la Grâce.

Jésus enseigna encore le jour suivant dans la synagogue ; il exhorta les Juifs à ne pas tant gesticuler pendant la prière, et surtout à ne pas juger trop sévèrement les pécheurs et les païens ; mais, au contraire, à avoir pitié d’eux. A cette occasion, il leur raconta la parabole de l’économe infidèle. Comme ils en furent fort surpris, il leur expliqua pourquoi le maître avait loué la conduite de l’économe.

La sœur avait malheureusement oublié cette explication. Il lui semblait néanmoins que le Christ, par l’économe infidèle, entendait la synagogue, et, par les débiteurs, les sectes et les gentils : la synagogue devait remettre aux schismatiques et aux païens une partie de leur dette, puisque, maintenant qu’elle ne le méritait plus, elle possédait injustement les richesses, c’est-à-dire l’autorité et les grâces ; elle était louable de prendre ses précautions pour que, lorsqu’elle-même les aurait perdues, elle pût avoir recours à l’intercession des débiteurs, les ayant traités avec ménagement.

Je n’étais qu’une enfant quand déjà toutes les paraboles se présentaient à mes yeux : c’étaient comme des tableaux vivants. Voici ce que je me rappelle de celle qui a rapport à l’économe infidèle.

L’économe demeurait dans le désert d’Arabie, sur la frontière de la terre promise, à peu de distance du lieu où les enfants d’Israël murmurèrent contre le Seigneur. Son maître habitait au-delà du mont Liban ; il y possédait des terres qui produisaient du froment et de l’huile. Ces terres étaient affermées à deux paysans. L’économe était un petit homme bossu, à barbe rousse, alerte, décidé et rusé. Il se dit : Peut-être le maître ne viendra point ; et là-dessus il se mit à vivre dans la dissipation ; le plus grand désordre régna dans la fortune qui lui avait été confiée ; les deux paysans aussi dissipaient tout en folles dépenses. Tout à coup je vis le maître partir ; bien loin, par delà de hautes montagnes, j’aperçus une ville et un palais magnifiques ; je vis une belle route qui partait du palais et aboutissait directement à la maison de l’intendant. Sur la route, je le vis, accompagné de toute sa cour, d’un grand cortège de chameaux et de petites voitures basses attelées d’ânes. C’était un roi céleste qui avait, sur la terre, des champs qui produisaient du froment et de l’huile : il venait avec une suite nombreuse, à la façon des vieux rois patriarches. Je le vis arriver, par le chemin qui descend de la Jérusalem céleste : car l’économe était accusé auprès de lui d’avoir dissipé ses biens.

La maison de l’économe était située dans le désert : les champs de froment et d’oliviers, des deux côtés desquels habitaient les paysans, étaient plus rapprochés de la terre de Chanaan. Le seigneur descendit donc sur ces champs. Les deux fermiers, outre leur dilapidation, pressuraient leurs pauvres administrés ; on aurait pu les comparer à deux mauvais curés, et l’économe à un évêque infidèle, ou plutôt à un méchant préfet. L’économe, voyant de loin son maître, eut grand’peur ; il prépara un grand festin ; il était très agité et très affairé. Lorsque le maître fut entré dans la maison, il lui dit : « Qu’est-ce que j’entends ? On m’assure que tu dissipes mes biens. Rends-moi tes comptes, car tu ne peux plus être mon économe ».

L’économe alors se hâta d’appeler les deux débiteurs de son maître : ils vinrent portant ses livres. Il leur demanda combien ils lui devaient, car il n’en savait rien, lorsqu’ils le lui eurent montré, il leur fit écrire bien vite des obligations moindres que leurs dettes, se disant : « Lorsque j’aurai été renvoyé de ma charge, ils me recevront dans leurs maisons, car je n’ai pas la force de travailler à la terre ».

Les débiteurs envoyèrent alors leurs gens au maître, avec des chameaux et des ânes chargés de sacs de froment et de corbeilles d’olives. Ils apportaient aussi de l’argent : c’étaient de petits bâtons de métal en faisceaux de diverses grosseurs, selon les sommes qu’ils représentaient. Le maître, d’après ce qu’il recevait ordinairement, vit que ces faisceaux d’argent étaient trop petits et, devinant dans quel but l’économe avait falsifié les obligations, il dit avec un léger sourire aux débiteurs : « Voyez comme cet homme est rusé et prévoyant, il se fait des amis parmi ses administrés : car les fils du siècle sont plus prudents entre eux que les fils de la lumière ; ceux-ci font rarement pour le bien ce que ceux-là font pour le mal : s’ils avaient la même ardeur, ils seraient récompensés comme celui-ci sera puni ». Le maître ôta au fourbe bossu l’administration de ses biens, et le renvoya dans le désert, où le sol était jaunâtre, dur et peu propre à la culture ; il y croissait des aunes (pour moi signe d’infertilité). Ce misérable était consterné et désolé : il dut se résigner à piocher et à labourer la terre. Les deux débiteurs furent chassés à leur tour : leur maître les envoya aussi dans des terres sablonneuses, mais un peu plus fertiles. Les pauvres gens auxquels on avait enlevé tout ce qu’ils possédaient furent obligés de cultiver les champs laissés en friche.

Jésus se rendit ensuite au lieu dit de la Grâce avec ses disciples, pour donner le baptême. Il se servit, comme fontaine baptismale, d’un étang dans lequel l’eau pénétrait par un bras du Jourdain. Le bassin était entouré d’un fossé ; deux personnes pouvaient y entrer à la fois. L’eau du bassin central coulait dans le fossé, par cinq conduits qu’on fermait à volonté.

Le bassin et les cinq conduits n’avaient pas été faits pour le baptême ; cette forme, qui se retrouvait souvent en Palestine, notamment dans les cinq entrées de la piscine de Béthesda, dans la fontaine de Jean au désert et dans celle où fut baptisé Jésus, devait avoir un rapport symbolique avec les cinq plaies du Sauveur.

Jésus continua à enseigner en cet endroit pour préparer au baptême. Les néophytes portaient de longs manteaux, qu’ils ôtaient pour la cérémonie ; leurs reins étaient ceints d’un linge, et un petit manteau couvrait leur poitrine ; ils descendaient ainsi vêtus dans le fossé, alors rempli. Ceux qui baptisaient (c’étaient constamment quatre disciples) se tenaient avec les parrains sur les passages, et versaient trois fois de l’eau sur les néophytes au nom de Jéhovah et de son envoyé ; en même temps deux autres disciples leur imposaient les mains. Tout cela dura jusqu’au soir ; plusieurs furent refusés et renvoyés.

Cependant il y avait à Adama un parti opposé au Seigneur ; deux pharisiens membres de ce parti assistèrent aux instructions de Jean, pour savoir ce qu’il disait de Jésus ; puis ils allèrent à Bethabara et à Capharnaüm. Ils avaient annoncé dans ces villes que Jésus parcourait leur pays ; qu’il y baptisait et y faisait des disciples. À leur retour, ils racontèrent ce qu’ils avaient entendu dire de lui, et ajoutèrent à ce récit toutes sortes de calomnies et d’insultes : leur parti cependant n’était ni nombreux ni puissant, Dans un repas, quelques-uns des principaux habitants d’Adama, voulant surprendre Jésus, lui demandèrent ce qu’il pensait des Esséniens ; car ils croyaient avoir remarqué quelque ressemblance entre sa doctrine et la leur, et Jacques le Mineur, son parent, qui était avec lui, appartenait aux Esséniens. Ils blâmèrent leurs opinions sur la continence et sur le célibat. Le Sauveur, sans entrer dans aucuns détails, répondit qu’il n’y avait pas lieu de leur faire de reproches ; qu’au contraire, si telle était leur vocation, il fallait les louer de la suivre, ajoutant que chacun avait la sienne, et que si, par exemple, un boiteux voulait marcher droit, cela ne lui réussirait pas et ne lui siérait nullement. Enfin, pour réfuter l’accusation portée contre les Esséniens de ne plus laisser de postérité, le Sauveur cita beaucoup de leurs familles très nombreuses, et fit l’éloge de la bonne éducation qu’ils donnaient à leurs enfants. Il s’étendit aussi sur la bonne et la mauvaise propagation des races. Comme à cet égard, il ne se prononça ni pour ni contre les Esséniens, ils ne le comprirent pas.