CHAPITRE VI
Jésus prêche à Adama, au jardin dit lieu de la Grâce. — Conversion miraculeuse d’un Juif obstiné.
Jésus et ses disciples se rendirent directement à Adama, où ils arrivèrent dans l’après-midi. Plusieurs habitants distingués de ce lieu étaient rassemblés dans un jardin où il y avait des bains. Ils paraissaient savoir que Jésus devait venir, car ils allèrent au-devant de lui ; ils le conduisirent dans une maison située sur une place publique, au milieu de la ville. Là on lui lava les pieds ainsi qu’à ses disciples ; on nettoya avec soin leurs habits, et on leur donna un repas magnifique.
Ils menèrent ensuite Jésus dans la synagogue où un grand nombre de Juifs s’étaient rassemblés. Ils chantèrent d’abord, et prièrent Dieu de leur faire comprendre à sa gloire tout ce que dirait Jésus. Le Sauveur leur parla des promesses divines, de la manière dont elles s’étaient succédé et accomplies. Il enseigna aussi sur la grâce, disant que celle d’un homme aurait dû recevoir, par suite des mérites de ses ancêtres, ne se perdait pas, lorsqu’il ne la recevait pas lui-même, à cause de son indignité, car alors elle était donnée au plus proche parent qui la méritait. Ainsi il rappela une œuvre méritoire de leurs aïeux qui leur profitait encore, bien qu’ils en eussent presque perdu le souvenir : ils avaient autrefois donné asile à des étrangers expulsés de leur pays. A la fin, il les invita tous à une grande prédication qu’il se proposait de donner, sur une place voisine du jardin où on l’avait reçu.
Au milieu d’un tertre de gazon, se trouvait une chaire ombragée par un épais feuillage. Le vaste espace qui l’entourait était protégé contre le soleil par cinq rangées d’arbres dont les branches entrelacées formaient une voûte de verdure. C’était un lieu charmant, que les habitants avaient surnommé le lieu de la Grâce, parce qu’ils avaient entendu dire qu’autrefois une grâce leur était venue de cet endroit. Ils avaient aussi une tradition d’après laquelle ils croyaient qu’un grand malheur était venu fondre sur leur cité, du côté du nord. La ville était tout environnée par les eaux ; elle avait au levant le lac Mérom, et du côté opposé un canal, coupé par cinq ponts, qui venait déboucher dans le lac, près du jardin des bains.
Les habitants étaient déjà réunis, lorsque, vers neuf heures, Jésus arriva avec ses disciples. L’assemblée entière s’inclina respectueusement à son approche. Les principaux de la ville étaient groupés autour de la chaire, qui était un banc de pierre artistement sculpté à sa base. Les disciples, qui se tenaient au dernier rang, près des femmes, avaient autour d’eux, chacun pour sa part, un certain nombre de personnes qu’ils enseignaient.
Jésus leva d’abord les yeux au ciel, et pria le Père de qui descend tout don parfait de faire que son enseignement trouvât des cœurs pénitents et dociles ; puis il ordonna aux assistants de répéter ses paroles, ce qu’ils firent en effet. Il enseigna depuis neuf heures du matin jusqu’à quatre heures de l’après-midi. Il ne fit, pendant tout ce temps, qu’une seule pause et prit à peine quelques rafraîchissements. Une partie des auditeurs allaient et venaient, plusieurs étant obligés de quitter l’assemblée pour se livrer à leurs occupations. Le Sauveur enseigna sur la pénitence, sur la purification et l’ablution par l’eau ; puis il parla de Moïse, des tables de la loi, du veau d’or, et enfin du tonnerre et des éclairs sur le Sinaï.
L’instruction venait de finir, et plusieurs personnes, entre autres le premier magistrat, regagnaient la ville, lorsqu’un Juif déjà vieux, de haute taille et de bonne mine, avec une barbe vénérable, s’avança hardiment vers Jésus et lui dit : « Je veux maintenant vous parler à mon tour : vous avez énoncé vingt-trois vérités, mais il y en a vingt-quatre ». Et il se mit à énumérer une série de maximes, au sujet desquelles il commença à disputer. Jésus lui dit : « J’ai souffert votre présence ici, afin que vous puissiez vous convertir : j’aurais pu vous renvoyer devant tout le monde, puisque vous êtes venu sans être invité. Vous prétendez qu’il y a vingt-quatre vérités, et que je n’en ai exposé que vingt-trois ; mais c’est vous qui en mettez trois de trop, car il n’y en a pas plus de vingt, et je les ai développées ». Alors Jésus énuméra vingt maximes, selon le nombre des lettres de l’alphabet hébraïque que le Juif avait rappelé ; puis il parla du crime que commettent ceux qui ajoutent à la vérité quelque chose, et du supplice qui les attend Il s'agissait probablement d'un certain nombre de maximes traditionnelles dans la synagogue, qui contenaient les principales vérités du salut, et que les pharisiens altéraient, en y ajoutant quelques-unes de leurs vaines traditions ou fausses maximes. . Mais le vieux Juif s’obstina à ne point vouloir reconnaître son tort ; et déjà quelques-uns des témoins de cette scène lui donnaient raison, et l’écoutaient avec une satisfaction malicieuse. Jésus lui dit alors : « Vous avez là un beau jardin ; allez me chercher les plus remarquables et les plus saints de vos fruits : ils se gâteront pour protester contre votre procédé déloyal. Pour la même cause, votre corps droit et robuste deviendra contrefait, parce que vous êtes dans votre tort, et vous verrez ainsi jusqu’à quel point les meilleures choses s’altèrent et se corrompent, dès qu’on ajoute à la vérité. Si vous pouvez opérer un seul prodige, alors les vingt-quatre vérités seront tenues pour vraies. » Le Juif courut aussitôt, avec ses partisans, à son jardin, qui se trouvait près de là. Il y avait réuni toutes sortes de plantes, de fleurs et de fruits rares et précieux ; on y voyait aussi, à travers des treillis, une multitude d’animaux et d’oiseaux de luxe, et au milieu un vaste bassin avec des poissons rares. Aidé de ses amis, il eut en peu d’instants cueilli les plus beaux de ses fruits, tels que des pommes vermeilles et des raisins mûrs ; il en remplit deux petites corbeilles. Il prit ensuite divers oiseaux et animaux, qu’il transporta enfermés dans des cages.
Pendant que le Juif était dans son jardin, Jésus enseigna encore sur l’obstination et sur les déplorables suites des additions faites à la vérité.
Au moment où le vieillard reparut, accompagné de ses amis, et déposa au pied de la chaire où se tenait Jésus ses cages et ses corbeilles, il se fit dans la foule un grand mouvement. Comme il s’opiniâtrait dans son orgueil à soutenir sa première affirmation, voilà que les menaces de Jésus s’accomplissent pleinement. Une fermentation intérieure se produit dans ces fruits, et bientôt il en sort, de toute part, des vers qui les dévorent. Les animaux tombent morts, et n’apparaissent, peu d’instants après, que comme des morceaux de chair informes et rongés par les vers. L’aspect de tout cela était tellement hideux, que la foule, qui s’était avancée avec curiosité, se prit à crier en se détournant, pleine du plus profond dégoût ; ce dégoût se changea en horreur, quand le vieux Juif devint pâle et défait, se tordit sur lui-même et resta tout contrefait d’un côté.
A ce miracle, des cris et un grand tumulte éclatèrent dans la multitude, le vieux Juif pleura, confessa sa faute et supplia Jésus d’avoir pitié de lui.
Le tumulte s’accrut tellement, que le premier magistrat, qui s’était retiré, fut rappelé pour rétablir l’ordre. En même temps, le Juif reconnut publiquement qu’il avait ajouté à la vérité. A la vue du profond et vif repentir de ce malheureux, qui conjurait les assistants d’intercéder pour lui, Jésus bénit tout ce qui lui avait été présenté et le vieillard lui-même : aussitôt les fruits, les animaux et le Juif furent rendus à leur premier état.
Le vieillard se jeta aux pieds de Jésus, en pleurant et en lui témoignant sa reconnaissance.
La conversion de cet homme fut si sincère, qu’il devint un des plus fidèles partisans du Sauveur, et lui en attira plusieurs autres. Pour l’expiation de sa faute, il distribua aux pauvres presque tous les beaux fruits de son jardin. Ce miracle fit une impression profonde sur tous les auditeurs. Un prodige de cette nature était nécessaire ici, car ces gens, lors même qu’ils se savaient dans l’erreur, s’opiniâtraient à la défendre, ce qui arrive souvent chez les hommes qui tiennent d’un sang étranger. Or ils étaient issus de Samaritains qui, pour avoir contracté des mariages mixtes avec les païens, avaient été chassés de Samarie. Au lieu de jeûner en mémoire de la ruine du temple de Jérusalem, ils jeûnaient pour rappeler leur expulsion. Ils versaient quelquefois des larmes sur leurs erreurs, néanmoins ils refusaient d’y renoncer.
Ils avaient fait à Jésus un accueil très favorable, parce que, d’après une ancienne révélation faite aux païens, plusieurs signes leur avaient fait connaître que le temps était venu où Dieu devait leur accorder des faveurs signalées. A cause de cette révélation, le lieu même où elle s’était manifestée et où se trouvait le jardin des bains se nommait le lieu de Grâce. Le souvenir qui me reste à ce sujet, c’est que les païens, dans un temps de grande détresse, avaient invoqué le Ciel ; alors il leur avait été révélé qu’ils trouveraient grâce devant Dieu, lorsque de nouveaux cours d’eau se jetteraient dans le lac, et que la ville s’étendrait de ce côté jusqu’à la fontaine. Or toutes ces choses venaient de s’accomplir ; des eaux d’une pureté extraordinaire avaient jailli de la fontaine de la Grâce, et s’étaient répandues, par cinq ruisseaux, jusqu’au lac. Comme Jésus devait baptiser dans cet endroit, cette prophétie touchant l’eau se rapportait probablement à la grâce sanctifiante de son baptême.
Je vois fréquemment la sainte Vierge. Elle demeure seule avec une servante dans la maison située près de Capharnaüm. Je l’aperçois travaillant ou priant. Les saintes femmes la visitent, et les disciples lui apportent des nouvelles. Je remarque que souvent elle ne reçoit pas les personnes venues pour la voir de Nazareth et de Jérusalem. A Jérusalem, tout est tranquille en ce qui concerne le Sauveur. Lazare y habite dans son château ; il reçoit souvent des messages de Jésus et des disciples, et il leur envoie les siens.