CHAPITRE V
Jésus porte la bonne nouvelle aux populations les plus délaissées de la Galilée et du pays de Tyr.
Dans ce même temps Hérode fit arrêter Jean-Baptiste. Il le fit conduire à Callirrhoë par des soldats de Sukkoth, sous prétexte qu’il désirait ardemment le voir : Jésus l’en avait averti, par ses disciples, quelque temps auparavant. Hérode le fit jeter dans un des cachots de Callirrhoë, où il ne fut permis à personne de le voir C’était sa femme qui l’avait poussé à user d’une telle violence, car il avait beaucoup de respect pour Jean ; il lui faisait même de fréquentes visites. Il désirait seulement qu’il ne blâmât point son union illégitime. Enfin, après l’avoir retenu en prison pendant six semaines, Hérode le mit en liberté.
Pendant que Jésus traversait la Samarie, suivi de ses disciples séparés en divers groupes, je vis Barthélemy qui, du baptême de Jean qu’il était allé recevoir, s’en retournait à Dabbeseth, sa patrie : chemin faisant, il rencontra, dans la plaine d’Esdrelon, quelques-uns des disciples de Jésus. Ils lui racontèrent les œuvres merveilleuses du Seigneur : André surtout en parlait avec un grand enthousiasme. Barthélemy écouta tout cela avec une joie respectueuse ; André, qui aimait à voir des gens lettrés parmi les disciples de son Maître, se rapprocha de Jésus, et lui dit que Barthélemy le suivrait volontiers. Peu après, Barthélemy passa devant le Seigneur ; André le lui montra. Jésus jeta un regard sur lui et dit à André : « Je le connais, il me suivra ; je vois du bon en lui, et je l’appellerai quand le temps sera venu ». Barthélemy demeurait à Dabbeseth, tout près de Ptolémaïs ; il était scribe. Je vis plus tard sa rencontre avec Thomas ; il lui parla de Jésus et le disposa en sa faveur.
Pendant ce même voyage fait en toute hâte vers Tyr, plusieurs disciples et parents de Jésus vinrent à lui et l’accompagnèrent. Il les exhorta à la persévérance dans les épreuves qui les attendaient, leur dit ce qu’ils devaient faire, et les chargea de divers messages pour les siens et pour d’autres disciples.
Ce long trajet fut signalé par bien des privations qu’endura le Sauveur : plusieurs fois Saturnin ou d’autres disciples apportèrent du pain si dur, que Jésus n’en put manger qu’après l’avoir trempé dans l’eau. Pendant qu’il prêchait et guérissait sur les confins de Sidon et de Tyr, suivi seulement de quelques disciples peu connus, les pharisiens exécutaient leurs projets de persécution. Ils citaient les disciples devant de grandes assemblées, dans les synagogues et dans les écoles, pour donner des explications sur Jésus, sur sa doctrine, et sur ses intentions, et aussi sur leurs rapports avec lui. Les pharisiens les tourmentèrent de toute façon. Je vis une fois Pierre, André et Jean les mains liées ; mais ils rompirent leurs liens sans effort et comme par miracle ; on les renvoya alors secrètement. Ils retournèrent à Bethsaïde et à Capharnaüm pour reprendre leur vie habituelle.
Quand ces persécutions eurent cessé, Jésus revint secrètement des contrées de Sidon et de Tyr à Capharnaüm, dans la maison de sa mère où il la consola. Ses disciples l’y rejoignirent ; et lui racontèrent tout ce qu’ils avaient eu à subir en son absence. Il les encouragea, les exhorta à la persévérance, et leur promit de les appeler et de leur donner leur mission.
Jésus se dirigea ensuite à quelques lieues au nord, vers un petit lac bourbeux. Il me semble qu’il y avait une localité étrangère entre la Galilée et ce lac, sur les bords escarpés duquel étaient situées deux villes. Elles étaient en face l’une de l’autre, et séparées par une sorte de gouffre sombre et profond : beaucoup de bêtes sauvages y avaient leurs repaires. On les nommait Adama, et, je crois, Séleucie. Jésus y séjourna longtemps et alternativement ; il s’arrêta aussi dans les environs : il y prêcha et y guérit plusieurs malades. A Adama il y avait des Juifs, mais d’une race dégénérée ; Séleucie était habitée par des païens : quelques Juifs cependant y demeuraient dans des hangars, des recoins et des ruines. Saturnin et deux autres disciples de ce pays étaient toujours avec Jésus, qu’on regardait comme un prophète doué d’une vertu surnaturelle. Il enseignait plutôt dans des maisons particulières que dans les synagogues. Il ne se montrait publiquement qu’avec circonspection. Il voyait les gens de bien dans des endroits solitaires ; il guérissait et enseignait beaucoup de personnes en secret. Ici et à Tyr, je remarquai, dans la conduite du Sauveur et dans son enseignement, quelque chose qui différait de sa manière de procéder avec les Juifs. Comme sa haute mission était inconnue et qu’on le croyait seulement un prophète, il ne pouvait que préparer son œuvre.
J’ai vu Jésus se rendre à Adama et à Tyr, accompagné de quelques disciples. Tyr est une très grande ville : quand on la regarde du haut de la montagne dont elle recouvre les pentes, il semble qu’elle va rouler jusqu’en bas.
Jésus porte une tunique brune ou grise et un manteau de laine blanche. Il ne se montre, ni dans la synagogue, ni dans les assemblées publiques ; il visite seulement les maisons des pauvres ; là il console, encourage, prêche et guérit. Saturnin et un jeune homme de seize à dix-huit ans, auquel Marie s’intéresse, vont et viennent de Jésus à ses amis de Galilée : ils ne se montrent pas en public avec lui, mais ils le rejoignent, comme par hasard, dans quelque hôtellerie.
Le Sauveur passe pour un prophète, un philosophe, et des païens même se laissent enseigner par lui : cependant ces gens, pour épargner à Jésus aussi bien qu’à eux-mêmes tout désagrément, restent, quand ils le voient, silencieux et tranquilles.
Jésus me parut s’être rendu à Tyr pour communiquer librement avec ses disciples. En effet, ils arrivèrent de la Galilée en cette ville au nombre d’une vingtaine, parmi lesquels étaient Pierre, André, Jacques le Mineur, Thaddée, Nathanaël-Khased, Nathanaël le fiancé, ainsi que tous ceux qui avaient assisté aux noces de Cana. Ils rejoignirent Jésus dans une hôtellerie. La manière dont il les salue est bien touchante : il passe dans leurs rangs et donne la main à tous. Ils se montrent très respectueux et le traitent comme un être surhumain, mais néanmoins comme un ami. Leur joie à le revoir fut indicible. Ils lui firent connaître les mesures qu’on avait prises contre lui et contre eux. Jésus les instruisit longuement, les exhortant à la persévérance : il dit aux futurs apôtres en particulier, et à tous en général, qu’ils devaient abandonner toutes choses, pour mieux répandre sa doctrine parmi le peuple des contrées qu’ils habitaient. Il leur parla aussi de la conduite qu’avaient à tenir leurs femmes. Il ajouta que bientôt il reviendrait au milieu d’eux pour reprendre publiquement sa mission ; il les appellerait, et leur donnerait solennellement la leur.
Jésus se rendit ensuite à dix ou onze lieues au sud-est de Tyr, dans une ville très vaste, divisée en diverses parties bien séparées les unes des autres et toutes entourées et traversées par l’eau. Il rencontrait parfois, le long du chemin, des voyageurs qui l’accompagnaient quelque temps et auxquels il inspirait un grand étonnement.
Les habitants de ce lieu étaient païens pour la plupart. J’y vis plusieurs édifices que je pris pour des temples d’idoles, car ils avaient des toits en pointe ornés de petits drapeaux. Je fus très surprise de ce qu’un assez grand nombre de Juifs y demeurassent dans de grandes et belles maisons, quoiqu’ils fussent soumis à une sorte d’oppression. C’étaient, je crois, des Juifs exilés.
Arrivé à peu de distance de la ville, Jésus s’arrêta dans une habitation, sorte de palais avec dépendances, à laquelle il ne put atteindre qu’en traversant l’eau. Il en connaissait les maîtres depuis son dernier voyage, et ceux-ci paraissaient l’attendre, car ils allèrent au-devant de lui et le reçurent avec beaucoup de respect. C’étaient des Juifs ; le chef de la famille était un vieillard entouré de nombreux enfants. Par respect pour Jésus, il le conduisit dans un logement voisin du sien, et le mit entièrement à sa disposition : puis il lui lava les pieds et lui donna un repas.
Je vis une multitude d’ouvriers, hommes, femmes, enfants, gens de toute race, au teint brun ou noir qui se rendaient sur une vaste place située près de la maison : c’étaient probablement des esclaves : ils habitaient des bâtiments latéraux peu élevés ; ils allaient prendre leur repas, et revenaient du travail traînant des charrettes pleines de pelles ou d’instruments de pêche, portant aussi sur leurs épaules de petites nacelles, au milieu desquelles il y avait un siège avec deux rames. Ils étaient employés à construire des ponts et des chaussées. Jésus les fit venir devant lui et leur parla avec bonté ; ils furent heureux de voir un tel homme. Le Sauveur prêcha durant tout le jour devant l’habitation de son hôte, sur une grande place entourée de colonnes.
Il se rendit ensuite avec lui, et dès le soir même, sur le chemin par où revenaient les esclaves : il leur adressa la parole, les consola et leur raconta une parabole. Il y avait parmi eux des gens de bien et des gens méchants : les premiers furent très touchés, mais les seconds se montrèrent mécontents et hostiles. Ceux-ci se nourrissaient de poisson cru, et étaient traités plus sévèrement que les autres ; ils se trouvaient sous la surveillance de quelques-uns des premiers. En les voyant recevoir leur salaire, je pensai à la parabole où le maître de la vigne paie ses ouvriers.
Le lendemain, dès le matin, Jésus, accompagné de deux disciples, alla au-devant de plusieurs apôtres et disciples qui arrivaient de Galilée. Après trois ou quatre heures de marche, il les rencontra dans une hôtellerie. Le soir, le Sauveur revint à Sichor-Libnath avec les disciples qui l’y avaient suivi ; ceux qui étaient venus le visiter retournèrent en Galilée.
Il était très tard, mais c’était par une nuit d’été admirablement belle : le ciel était pur et l’air embaumé. Jésus et les siens marchaient ou tous ensemble, ou les uns devant et les autres derrière le Sauveur, qui restait seul. Je le vis une fois se reposer dans un site délicieux, à l’ombre d’arbres chargés de fruits ; c’était sur le bord d’une prairie humide d’où s’éleva une troupe d’oiseaux : ils attendirent que le Seigneur se mit en marche, et l’accompagnèrent jusqu’à la ville. Là ils s’abattirent sur l’eau au milieu des roseaux : je me disais qu’ils voulaient sans doute se vouer à la mort là même pour le Seigneur. Qu’il était touchant de voir, durant cette belle nuit, les oiseaux se poser chaque fois que Jésus s’arrêtait pour enseigner ou pour prier ! Le Sauveur et ses disciples franchirent la montagne et descendirent de l’autre côté. Vers le matin, leur hôte alla à leur rencontre, leur lava les pieds, et leur offrit un léger repas dans le vestibule de sa maison : puis il les introduisit dans l’intérieur.
Jésus et les disciples ne dormirent que quelques heures. A l’aube du jour, je les aperçus à une certaine distance, sur le chemin qui conduisait à une petite ville du pays de Khaboul, située au nord-ouest et habitée par des Juifs expulsés de leur patrie. Ceux-ci avaient souvent demandé leur réintégration ; les pharisiens s’étaient opposés à ce qu’elle leur fût accordée. Depuis longtemps, ils désiraient ardemment posséder Jésus ; mais, s’en jugeant indignes, ils n’avaient pas osé le lui demander ; il venait maintenant de lui-même les visiter, ayant à faire cinq à six lieues dans les montagnes, par des chemins très tortueux.
Quand il fut tout près de leur ville, deux de ses disciples prirent les devants pour l’annoncer aux chefs de la synagogue. Quoique ce fût le sabbat, Jésus s’était mis en route, car dans les pays habités par les païens il n’observait pas la loi qui prohibait ce jour-là les courses lointaines. Il y descendit chez les chefs de la synagogue, qui l’accueillirent avec une profonde humilité. Ils lui lavèrent les pieds ainsi qu’aux disciples, et lui offrirent un repas. Il visita ensuite tous les malades, et il en guérit une vingtaine. Il y avait parmi eux des hommes paralytiques, des femmes sujettes à des pertes de sang, des aveugles, des hydropiques, des lépreux et aussi beaucoup d’enfants atteints de maux divers. Plusieurs possédés crièrent après lui dans les rues, et il les délivra. Du reste, le plus grand ordre régnait partout. Les disciples enseignaient les gens qui s’étaient rassemblés aux portes. Avant de les guérir, Jésus exhortait quelquefois les malades à croire et à s’amender ; mais, quand ils avaient la foi, il les guérissait tout de suite. Je le voyais lever les yeux au ciel et prier ; quelquefois il les touchait ou passait la main sur eux. Je l’ai aussi vu bénir de l’eau, dont il aspergeait les assistants, et faisait asperger les maisons par ses disciples. Il bénissait toujours par le signe de la croix et faisait toutes choses avec beaucoup de gravité et de solennité. Dans quelques maisons, il prenait avec les disciples une légère collation. Parfois, les malades guéris se levaient, se prosternaient devant lui et l’accompagnaient pleins de joie, quoique toujours à une distance respectueuse, comme on accompagne le saint Sacrement. Il y en eut à qui il donna l’ordre de rentrer dans leurs maisons.
Je compris alors combien l’eau bénite est une sainte chose. J’appris en même temps que ce pouvoir de guérir a été communiqué aux prêtres ; que ceux qui opèrent des guérisons, comme le prince de Hohenlohe par exemple, font précisément ce que faisait Jésus, et que c’est la preuve d’une grande décadence que le petit nombre de ceux qui ont une foi vive.
Jésus enseigna et guérit toute la journée. Le soir, après le sabbat, il quitta les habitants de ce pays, qui furent très affligés de son départ. Il leur ordonna de ne pas le suivre, et ils obéirent avec une humble soumission.