CHAPITRE IV

Jésus prêche le baptême sur les bords du Jourdain. — Lettre et envoyé du roi d’Edesse.

Trois semaines après la Pâque, Jésus se rendit de Béthanie au lieu où l’on baptisait, près d’Ono. Quelques gardiens y avaient été laissés, pour veiller sur la fontaine baptismale. Les disciples s’y réunirent de nouveau, et bientôt un grand nombre de personnes y furent rassemblées. Je vis le Sauveur assis près de la chaire ; il enseignait le peuple, qui se tenait en cercle autour de lui. Dans quelques endroits, on avait dressé des gradins en bois, afin que l’on pût s’asseoir. Parmi les auditeurs de Jésus, j’aperçus les disciples de Jean.

Au même temps, je fus témoin d’une scène qui se passa, dans une ville, non loin de Damas. Un roi souffrait d’une éruption qui, à demi sortie, lui était tombée sur les pieds, de sorte qu’il boitait. Des voyageurs lui avaient beaucoup parlé de Jésus, de ses miracles et de l’irritation qu’il avait excitée parmi les Juifs le jour de Pâques ; leurs récits inspirèrent au roi, qui était homme de bien, une grande affection pour Jésus et le désir de le voir. Il espérait même être guéri par lui, et il lui écrivit pour l’appeler auprès de sa personne. En outre, il manda un jeune homme de sa cour qui savait peindre, et lui remit sa lettre, lui ordonnant de faire le portrait de Jésus, s’il ne pouvait pas le déterminer à satisfaire à sa demande, appuyée par des présents. L’envoyé partit aussitôt avec six serviteurs, lui sur un chameau, eux sur des mules.

Je vis cet homme arriver avec sa suite, à quelque distance de l’endroit où Jésus enseignait, et où plusieurs personnes avaient établi leurs tentes. Il chercha, sur-le-champ, à pénétrer jusqu’à lui. Ne pouvant pas lui parler pendant qu’il prêchait, il voulut, du moins, l’écouter et faire, en même temps, son portrait. Depuis longtemps déjà il s’efforçait en vain de se faire jour à travers la foule attentive, lorsque Jésus, l’apercevant, dit à un ancien disciple de Jean qui se trouvait près de lui, d’aider cet homme qui ne pouvait écarter la foule, de le faire approcher et de lui ménager une place sur un banc. Le disciple, après avoir conduit l’envoyé au lieu désigné par Jésus, fit aussi asseoir les gens de sa suite, de manière qu’ils pussent voir et entendre le Seigneur. Ces derniers apportaient les présents du roi, qui consistaient en étoffes, en petites plaques d’or et en plusieurs couples de beaux et bons agneaux.

Le fidèle envoyé, tout joyeux de se placer en face du Sauveur, s’empressa de dresser son chevalet sur ses genoux, regarda Jésus avec une attention pleine d’admiration et se mit à l’œuvre. Il fit d’abord l’ébauche de sa tête et de sa barbe. Il couvrit ensuite la tablette de quelque enduit, puis il retoucha, à plusieurs reprises, son esquisse avec le crayon ; il continua longtemps ce travail, mais sans arriver à en être satisfait. À chaque regard qu’il jetait sur Jésus, son visage semblait lui causer un étonnement nouveau, et il se voyait contraint de recommencer.

Jésus enseigna quelque temps encore, et envoya ensuite dire à cet homme qu’il pouvait se présenter et remplir son message. Il vint donc vers le Sauveur, suivi des serviteurs et des présents. Il ne portait pas de manteau, mais seulement un vêtement court qui ressemblait à l’habit d’un des trois rois. Le tableau, qui avait la forme d’un bouclier, était suspendu par un cordon à son bras gauche ; dans la main droite il tenait la lettre du roi. Il se prosterna, ainsi que les siens, la face contre terre, devant le Seigneur, et lui dit : « Votre serviteur est l’envoyé d’Abgare, roi d’Edesse, qui étant malade vous adresse cette lettre, et vous supplie d’agréer ces présents. » Jésus lui répondit qu’il était satisfait des bonnes dispositions de son maître, puis il ordonna aux disciples de prendre les dons et de les distribuer aux plus pauvres des assistants, ensuite il ouvrit la lettre. Je ne me souviens plus du contenu, sinon que le prince lui disait, entre autres choses, qu’il avait le pouvoir de ressusciter les morts, et qu’il le priait de vouloir bien venir le guérir. Lorsque Jésus eut lu la lettre, il la retourna, prit un crayon, qu’il tira de son sein, et écrivit plusieurs mots en gros caractères, après quoi il la replia. Jésus se fit alors donner de l’eau, se lava le visage, contre lequel il pressa l’enveloppe molle de la lettre, qu’il remit enfin à l’envoyé. Celui-ci l’appliqua sur son portrait (je crois que Jésus lui avait dit de le faire) : alors le portrait changea d’aspect et devint parfaitement ressemblant Il est fait mention de cette lettre et de ce portrait dans l'histoire ecclésiastique. Ce miracle est évidemment symbolique. Quels que soient nos efforts, ce n'est que par la grâce de Jésus-Christ que nous pouvons reproduire en nous son image ; et cette grâce, c'est l'eau, sanctifiée par les mérites de sa très sainte humanité, qui nous l'obtient. . Le peintre, ravi de joie, montra le portrait aux assistants, se prosterna devant Jésus, et s’en retourna aussitôt.

Quelques-uns des serviteurs d’Abgare restèrent auprès de Jésus, qui, après cette prédication, traversa le Jourdain et se rendit à la seconde fontaine baptismale de Jean. Ils s’y firent aussitôt baptiser.

Je vis cependant l’envoyé arriver à Edesse. Le roi vint au-devant de lui dans son jardin, et fut profondément ému, en regardant le portrait et en lisant la lettre. Il s’amenda, et renvoya un grand nombre de femmes avec lesquelles il vivait.

Jésus, ayant traversé le fleuve au-dessus de Béthabara en face de Galgala, arriva à l’emplacement où Jean avait baptisé en dernier lieu ; ses disciples y étaient déjà établis. Pendant une quinzaine de jours, il fit baptiser un grand nombre de personnes par André, Saturnin, Pierre et Jacques. Plusieurs disciples de Jean vinrent à lui, et il y avait plus d’affluence au baptême donné par ses disciples qu’à celui de Jean. Jésus parlait du baptême avec plus de sublimité, et sa douceur, comparée à l’austérité et à la rudesse de Jean, fit que le peuple l’aima et le glorifia davantage. Il s’éleva, à cette occasion, une contestation entre les disciples de Jean et des Juifs qui avaient été baptisés par les disciples de Jésus, touchant la purification produite par l’un ou par l’autre baptême.

Les disciples de Jean étaient jaloux de Jésus, et mécontents de voir un grand nombre des leurs aller au nouveau Maître. Ils s’en plaignirent au Précurseur ; il leur répondit ce qu’on lit dans l’Evangile (Jean, iii, 22-26). Cette contestation au sujet de la purification, le témoignage que Jean avait rendu du Seigneur, la foule de personnes qui se faisaient baptiser par les disciples de Jésus, produisit un surcroît de mécontentement parmi les pharisiens. Ils résolurent de le persécuter, lui et ses disciples, de les contredire et de les opprimer en tous lieux et de toutes manières. Ils envoyèrent, sur-le-champ, des messagers aux diverses synagogues du pays, avec des lettres qui ordonnaient de s’em parer de Jésus partout où on le trouverait, de faire subir à ses disciples des interrogatoires sur sa doctrine et ensuite de les réprimander sévèrement.

Tandis que les pharisiens prenaient ces mesures, Jésus quitta secrètement le lieu du baptême ; et les disciples aussi, se séparant, retournèrent chez eux. Jésus traversa sans délai le Jourdain, passa par la Samarie et la Galilée, et se rendit, par Sichor-Libnath et Khahoul, vers les confins de Tyr Ce voyage semble prophétiser la marche que devait suivre l'Evangile. Repoussé par les Juifs, il devait être porté aux nations. Il est très remarquable de voir Jésus, après avoir évangélisé d'abord les bergers des environs de Bethléem, persécuté par les pharisiens à Jérusalem et dans toute la Judée, s'en aller porter le salut aux populations moitié païennes du nord de la Galilée. .