CHAPITRE II

Jésus chasse les vendeurs du Temple. — Première Pâque célébrée chez Lazare avec les disciples.

Le jour suivant, Jésus étant venu au Temple avec tous ses disciples, fit sortir du parvis et relégua dans l’avant-cour destinée aux gentils plusieurs vendeurs d’herbages, d’oiseaux, d’agneaux, de vivres, etc. ; il le fit avec douceur et ménagement. Il leur dit, entre autres choses, que le bêlement des brebis et le beuglement des bœufs ne devaient point se mêler aux prières des hommes ; il leur aida lui-même, avec ses disciples, à transporter leurs tables et à trouver des places pour leurs marchandises. Ce même jour il guérit à Jérusalem beaucoup de malades étrangers, notamment des ouvriers paralytiques, qui habitaient aux environs du Cénacle près de la montagne de Sion.

Une foule incroyable s’agite à Jérusalem. On voit autour de la ville de vastes agglomérations de tentes et de cabanes. Au milieu des places s’étendent de longues rangées de constructions provisoires, où l’on vend, à ceux qui en ont besoin, tout le matériel d’une tente, et tout ce qui est nécessaire pour faire la Pâque. Une multitude d’ouvriers et de pauvres gens de tout Israël sont occupés à transporter çà et là des objets divers, et à les mettre à leur place. Déjà depuis quelque temps on a fait disparaître, tant à Jérusalem qu’autour de la ville, tout ce qui pouvait gêner la circulation ; on a arrangé les places, les marchés, taillé les haies, ouvert les chemins, réparé les routes et aplani les sentiers dans tout le pays. Ainsi faisait-on pour l’agneau pascal ce que Jean-Baptiste avait fait pour le véritable Agneau de Dieu.

Peu après, Jésus revint au Temple avec ses disciples, et fit une seconde fois sortir les vendeurs du parvis. Comme tous les passages étaient ouverts, à cause de l’immolation prochaine des agneaux, plusieurs d’entre eux y avaient de nouveau pénétré. Les choses ne se passèrent pas alors aussi tranquillement que la fois précédente : il y avait, au nombre des marchands, des gens insolents qui faisaient opposition au Sauveur en gesticulant vivement, de sorte qu’il dut sévir ; il enleva même une table de ses propres mains. Leur résistance fut inutile ; les apôtres firent place vide devant Jésus, et toutes les marchandises furent transportées dans l’avant-cour. Le Sauveur dit ensuite à ces récalcitrants qu’il les avait deux fois éloignés avec bonté ; mais que, s’il les retrouvait encore là, il les chasserait de force. À ces paroles, les plus impertinents l’injurièrent : « Quel pouvoir s’arroge-t-il donc, ce Galiléen, cet écolier de Nazareth ? s’écriaient-ils. Nous ne le craignons pas ! » Il y avait une foule nombreuse qui admirait Jésus. Les Juifs pieux lui donnaient raison et le louaient. On criait : « Voilà le prophète de Nazareth ! » Les pharisiens en concevaient du dépit. Depuis plusieurs jours déjà, ils avaient secrètement exhorté le peuple à ne pas s’attacher à cet étranger pendant la fête, à ne pas courir après lui, et à éviter même d’en parler. Toutefois, l’attention publique se portait de plus en plus sur lui, car il y avait là beaucoup de personnes qu’il avait enseignées ou guéries.

En sortant du Temple, Jésus guérit dans le parvis un paralytique qui invoquait son secours. Cet homme entra au Temple, transporté de joie et bénissant Jésus : il y fit une grande sensation.

Jean-Baptiste n’est pas à la fête ; il n’est vraiment pas un Juif selon la loi ; d’ailleurs il ne ressemble en rien aux autres hommes ; ce n’est réellement qu’une voix dans une chair mortelle. Pour le moment, la grande foule que la fête attire à Jérusalem lui amène aussi beaucoup de personnes qui sollicitent son baptême.

Je vis Jésus rester à Béthanie un jour entier, et les vendeurs pénétrer encore dans le parvis ; s’il était là, pensai-je, mal leur en prendrait. Durant l’après-midi, on immola les agneaux de la Pâque dans les cours du Temple. Cela se fit avec un ordre et une habileté admirables. Chacun apportait son agneau sur ses épaules. Autour de l’autel, il y avait trois cours où tous pouvaient trouver place, mais il était défendu de se tenir entre l’autel et le temple. Les sacrificateurs avaient devant eux des balustrades et des tables, avec les instruments nécessaires à l’immolation. Ils étaient si pressés, si serrés, que le sang d’un agneau immolé rejaillissait à l’entour sur les autres sacrificateurs ; les vêtements en étaient tout humectés. Les prêtres, rangés depuis le temple jusqu’à l’autel, faisaient passer de main en main les bassins pleins ou vides, et je vis l’immolation se prolonger jusqu’au soir ; je remarquai que le ciel était, au coucher du soleil, d’un rouge sanglant.

Lazare, Obed fils de Siméon et Saturnin immolèrent trois agneaux qui devaient servir à la cène de Jésus et de ses disciples. Le repas eut lieu dans la maison de Lazare, près de la montagne de Sion. L’agneau était attaché à un morceau de bois, et comme crucifié. La salle était magnifiquement décorée ; les convives, répartis en trois groupes, mangèrent à une table que je fus étonnée de voir dressée en forme de croix. Lazare était assis au haut bout de la table, à l’extrémité de la croix ; il avait devant lui plusieurs plats composés d’herbes amères. Les agneaux de la Pâque étaient placés, l’un entre Jésus et Pierre, sur un bras de la croix, l’autre sur l’autre bras devant Obed, et le troisième sur le long bout devant Saturnin. Jésus était entouré des membres de sa famille et des disciples galiléens ; Obed et Lazare des disciples de Jérusalem, et Saturnin de ceux de Jean. Il y avait à ce repas plus de trente personnes réunies.

Cette Pâque fut célébrée plus à la manière des Juifs que la dernière Pâque que fit Jésus ; tous les conviés tenaient des bâtons à la main (à la cène Jésus avait deux bâtons réunis en croix) ; ils avaient leurs vêtements retroussés, et mangeaient debout, en toute hâte, l’agneau pascal, sans en rien laisser ; puis ils chantèrent des psaumes. Cependant ils supprimèrent divers usages introduits par les pharisiens. Jésus leur expliqua ce qui devait se faire. Il dépeça les trois agneaux, et les distribua lui-même ; il dit qu’il agissait, en cette occasion, comme serviteur. Les chants et les prières se prolongèrent jusqu’à la nuit.

Il régnait, ce jour-là, à Jérusalem, un calme dont je fus impressionnée ; les Juifs qui n’immolaient pas se tenaient dans leurs maisons, qui toutes étaient décorées de feuillage d’un vert sombre. Après l’immolation, cette foule immense d’hommes était occupée dans l’intérieur des maisons, et au dehors tout restait silencieux : j’en ressentais une profonde mélancolie.

Au Temple, pendant une grande partie de la nuit, on brûlait la graisse de l’agneau ; à la première veille, l’autel fut purifié, et les portes rouvertes à l’aube du jour.

Dès ses premières lueurs, Jésus et ses disciples s’y rendirent ; un grand nombre de lampes y brûlaient. Déjà de toute part on venait présenter ses offrandes. Jésus, entouré de ses disciples, enseignait dans l’avant-cour.

Une foule de marchands s’étaient installés jusque dans le parvis ; ils étaient à peine éloignés de quelques pas des personnes qui priaient. Comme il en arrivait un nombre plus considérable encore, Jésus les arrêta, et ordonna à ceux qui se trouvaient là de se retirer ; mais ils lui résistèrent, et appelèrent pour les soutenir les gardiens, qui, n’osant rien faire sans autorisation, allèrent rapporter au sanhédrin ce qui se passait. Le Sauveur réitéra l’ordre qu’il avait donné ; et, comme les vendeurs le bravaient avec impudence, il prit sous sa robe une corde d’osier ou de joncs très minces, qui formait, à l’un de ses bouts, comme un fouet de cordelettes. Puis il s’avança vers eux, renversa les tables et chassa les récalcitrants : les disciples l’escortaient à droite et à gauche, et marchaient devant lui enlevant et emportant tout. Une foule de prêtres du sanhédrin étant arrivés, ils demandèrent à Jésus qui lui avait donné le pouvoir de faire ces choses, il leur répondit que, quand même l’arche d’alliance ne se trouverait plus dans le Temple, quand même la ruine du Temple serait proche, c’était pourtant toujours un lieu consacré par les prières de tant de justes, et non pas une maison de trafic, de tromperies ou d’usure. Il dit aussi qu’il agissait par la volonté de son Père ; et, comme ils lui demandaient qui était son père, il leur répondit qu’il ne le leur dirait pas, parce qu’ils ne le comprendraient point ; puis, sans s’inquiéter d’eux, il continua à chasser les vendeurs. Bien que deux troupes de soldats fussent arrivées, les prêtres n’osèrent pas résister à Jésus ; ils rougissaient eux-mêmes de ce désordre, et le peuple assemblé donnait raison au prophète ; de sorte que les soldats eux-mêmes furent obligés d’aider à enlever les tables renversées et les marchandises des vendeurs. Jésus toléra cependant la présence de ceux qui se tenaient respectueusement dans les cellules pratiquées dans les murs de l’avant-cour, et qui vendaient des colombes, des petits pains ou d’autres choses nécessaires à la vie. Il retourna ensuite, avec ses disciples, dans le parvis ; cela eut lieu vers sept ou huit heures du matin. Le soir, on se rendit en procession dans la vallée du Cédron, pour couper la gerbe des prémices.

Jésus guérit, dans le parvis du Temple, une dizaine de paralytiques et de muets, ce qui fit encore une grande sensation ; car, dans leurs transports de joie, ces derniers le glorifièrent par toute la ville. À cette occasion, les prêtres et les pharisiens voulurent derechef faire rendre compte à Jésus de sa conduite ; mais il leur répondit très sévèrement, et le peuple manifesta un grand enthousiasme pour sa personne. Dans l’après-midi, le Sauveur assista, avec ses disciples, à l’instruction qui se fit dans une salle du Temple. Il réfuta plusieurs objections, car il était permis de discuter en ce lieu, et il donna des explications tout à fait nouvelles, qui réduisirent au silence tous les docteurs de la loi.