TROISIÈME PARTIE

VIE PUBLIQUE DE NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST (suite)

DEUXIÈME ANNÉE

CHAPITRE PREMIER

Jésus à Béthanie et au Temple. — Sa dernière entrevue avec Marie la Silencieuse.

Jésus occupait toujours la même chambre dans le château de Lazare. C’était l’oratoire de la famille : au milieu se trouvait le pupitre d’usage, sur lequel on mettait des recueils de prières et d’autres écrits. Jésus reposait dans une petite cellule à côté de l’oratoire.

J’entendis dire, çà et là dans Jérusalem, que le nouveau prophète de Nazareth était à Béthanie. Beaucoup se réjouissaient, d’autres étaient mécontents. Je vis sur le chemin et dans les jardins de la montagne des Oliviers, une foule de peuple, auquel s’étaient mêlés des pharisiens : tous attendaient le passage de Jésus. Dès qu’il parut, plusieurs se retirèrent timidement derrière la haie, et nul ne lui adressa la parole. Ils se disaient les uns aux autres : « Voilà le prophète de Nazareth, le fils du charpentier Joseph. »

On apercevait, de tous côtés, des gens occupés à arranger leurs jardins, à cause de l’approche de la fête ; on nettoyait les chemins, on taillait et attachait les haies, etc.

Je vois le Seigneur à Jérusalem ; il va partout sans crainte ; son vêtement habituel est une longue robe blanche, tissée et semblable à celles des prophètes. Souvent son extérieur ne présente rien qui attire les regards ; d’autres fois, au contraire, il est lumineux, et tout en lui paraît extraordinaire et surhumain.

Après avoir passé la journée à Jérusalem, le Sauveur se rendit à Béthanie ; quelques disciples de Jean, parmi lesquels se trouvait Saturnin, vinrent à lui ; ils le saluèrent et lui parlèrent du Précurseur. « Peu de personnes, dirent-ils, lui demandent le baptême, mais il a fort à faire avec Hérode. »

Jésus se rendit ce matin à Bethléem, chez Simon le pharisien, qui possédait, dans cette ville, une hôtellerie dans laquelle avaient lieu des réceptions et des fêtes. Simon y donna un banquet, auquel assistaient Lazare, Nicodème, les disciples de Jérusalem et les anciens disciples de Jean, ainsi que Marthe et les saintes femmes. Nicodème parle peu en présence de Jésus ; il l’écoute avec admiration. Joseph d’Arimathie, au contraire, s’exprime à cœur ouvert, il adresse même souvent des questions au Seigneur. Simon le pharisien n’est pas un homme méchant ; mais il hésite encore entre sa secte et Jésus, avec lequel il entretient des rapports par amitié pour Lazare. Pendant le repas, Jésus parla des prophètes et de l’accomplissement des prophéties. Il raconta les circonstances merveilleuses de la conception de Jean-Baptiste, dit comment Dieu l’avait sauvé du massacre des Innocents, et comment il était venu pour préparer la voie. Reprochant aux hommes de ne faire que peu d’attention à l’accomplissement des temps, il dit : « Il n’y a guère plus de trente ans (qui s’en souvient aujourd’hui, sinon quelques hommes simples et pieux ?), trois rois de l’Orient suivirent mon étoile avec une confiance filiale, pour chercher le roi des Juifs nouvellement né ; ils trouvèrent un pauvre enfant né de parents pauvres, et ils demeurèrent auprès de lui trois jours ! S’ils avaient visité l’enfant d’un empereur, on ne les aurait pas si vite oubliés. » Il ne dit pourtant pas que cet enfant était lui-même.

Un autre jour, je vis Jésus assister avec Lazare, Saturnin, Obed et d’autres disciples à un sacrifice qui se fit dans le Temple : sa présence y produisit une sensation extraordinaire parmi les Juifs. Ce qui pouvait paraître étonnant, c’est que chacun renfermait ses impressions en soi-même. J’appris, par illumination divine, que la Providence ménageait ainsi au Sauveur le temps d’accomplir ses travaux. Si les Juifs s’étaient communiqué leurs sentiments, l’irritation aurait augmenté ; tandis qu’ainsi, chez plusieurs, la haine et la rage étaient contrebalancées par une sainte émotion, et que le désir curieux de connaître Jésus en portait d’autres à se mettre en rapport avec lui. Ce jour-là était un jour de jeûne établi en souvenir de la mort des enfants d’Aaron.

Je vois maintenant Jésus de retour à Béthanie, chez Lazare. Les disciples et plusieurs autres gens pieux sont rassemblés autour de lui, dans une grande salle qui renferme une chaire. Le Sauveur prêche à peu près comme l’autre jour, lorsqu’il parlait des trois rois ; il appelle de même l’attention sur des événements de sa jeunesse. « N’y a-t-il pas dix-huit ans, dit-il Il n'y avait pas encore tout à fait dix-neuf ans. , qu’un petit bakhir (cela signifie probablement écolier) contesta si doctement dans le temple avec les scribes, qu’ils en furent tout irrités contre lui ? » Puis il leur raconta ce qu’avait dit le petit bakhir. Le soir, Jésus célébra le sabbat dans la synagogue de Béthanie.

Je vis de nouveau le Sauveur au Temple, pendant la célébration du sabbat ; il était accompagné d’Obed, qui y exerçait un emploi, et des autres disciples de Jérusalem. Il se tenait debout parmi ses amis, à côté des autres jeunes gens israélites, qui étaient rangés deux à deux. Il portait une robe blanche tissée, une ceinture et un manteau blanc. Il y avait quelque chose de particulier dans sa manière d’être. Son vêtement était d’une netteté remarquable et paraissait très élégant, sans doute parce que c’était lui qui le portait. Il prenait part aux chants et aux prières qui se font alternativement, d’après les rouleaux d’écriture. Il attira de nouveau sur lui l’attention de tous ; nul cependant ne lui adressa la parole ; les Juifs n’osaient même point parler ouvertement de lui entre eux, et chez plusieurs je remarquai une émotion extraordinaire. J’entendis trois instructions concernant les enfants d’Israël, la sortie d’Égypte, et l’agneau pascal. On offrit aussi de l’encens sur un autel, près du Saint des saints : je ne pouvais pas voir le prêtre, mais je vis le feu à travers une grille au-dessus de laquelle était sculpté un agneau pascal, entouré de rayons et d’arabesques.

Tout autour de Jérusalem et dans les espaces vides de la ville, on dresse beaucoup de cabanes et de tentes pour abriter les gens qui se rendent en foule à la Pâque, surtout les ouvriers, les journaliers, les domestiques et les marchands. On amène aussi à la ville beaucoup d’agneaux et d’autres animaux, avec des provisions de toute espèce. Une multitude de païens arrivent à Jérusalem pour la fête.

À Béthanie, Jésus enseigne et guérit déjà publiquement, et on lui a amené des malades étrangers. Des parents de Zacharie sont venus, des environs d’Hébron, pour le voir et le prier de visiter leur pays. Je le vis une seconde fois au Temple et, le soir, lorsque les prêtres se furent presque tous retirés, il commença, de la place où il se tenait ordinairement, à enseigner ses disciples et d’autres gens de bien. Il parla de l’approche du royaume de Dieu, de la fête de Pâques, de l’accomplissement prochain de toutes les prophéties et de toutes les figures, même de celle de l’agneau pascal. Plusieurs prêtres, qui avaient encore à faire dans le Temple, écoutèrent, avec un trouble et un mécontentement secrets, ses paroles graves et saisissantes.

Maintenant les préparatifs de la fête se continuent dans le Temple avec une grande activité ; beaucoup de changements ont lieu dans l’intérieur ; on ouvre les passages, on enlève les cloisons entre les différentes salles, de sorte qu’on peut arriver à l’autel de tous les côtés. On ne s’y reconnaît plus.

Jésus s’avança dans le parvis. Les prêtres et les lévites étaient assis sur des bancs circulaires autour de la chaire, d’où on leur faisait une instruction sur la fête de Pâques. La présence du Sauveur produisit une grande sensation parmi les assistants, surtout parce qu’il leur adressa plusieurs questions et fit des objections auxquelles nul d’entre eux ne sut répondre. Il dit, entre autres choses, que le temps était proche où la figure de l’Agneau pascal trouverait son accomplissement, et qu’alors ce temple et son culte finiraient. Il s’expliqua en termes allégoriques, et cependant si clairs, que je le compris parfaitement. Ce passage du Pange lingua : Antiquum documentum novo cedat ritui, « que le culte antique cède au rite nouveau, » me revint aussitôt à la pensée, car Jésus dit quelque chose d’analogue. Les auditeurs, étonnés, demandèrent au Sauveur comment il avait su toutes ces choses. Il leur répondit que son Père les lui avait apprises, mais il ne dit pas qui était son Père. Il parlait toujours en termes généraux. Les pharisiens, très surpris, mais aussi très irrités, n’osèrent rien tenter contre lui. Il était défendu aux laïques d’entrer dans le Saint, mais il y entra à titre de prophète ; Jésus y enseigna même dans la dernière année de sa vie publique.

Après le sabbat, il retourna à Béthanie ; il y resta quelque temps, avant que je l’aie vu s’entretenir avec Marie la Silencieuse. Elle est bien changée, et sa fin approche visiblement. Elle est couchée par terre sur des couvertures grises, et des servantes la soutiennent dans leurs bras. Je l’aperçois dans une sorte de défaillance. Elle semble cette fois moins étrangère à la vie terrestre ; elle aura encore beaucoup à souffrir ici-bas. Jusqu’alors son esprit avait toujours été absent ; elle ne savait rien des choses de ce monde. Elle avait vu Jésus et tous les autres, sans s’en préoccuper et sans éprouver de grandes souffrances ; elle était dans sa chambre comme dans un palais enchanté. Mais, en ce moment, elle semble appartenir davantage à la vie réelle ; elle va savoir maintenant que ce Jésus, qui est là à Béthanie, qui vit de son temps et non loin d’elle, est celui qui doit si cruellement souffrir. Elle participera corporellement à ses douleurs et mourra bientôt après.

Dans la nuit, Jésus se rendit chez elle ; leur entretien a été très long. Tantôt Marie était assise sur sa couche, tantôt elle se promenait dans sa chambre. Elle a maintenant toute sa liberté d’esprit et distingue les choses d’ici-bas d’avec celles d’en haut ; elle sait que Jésus est le Sauveur et l’agneau pascal, et qu’il doit passer par de cruelles souffrances. Elle en est infiniment désolée, et le monde lui semble une sombre prison où elle ne peut respirer. L’ingratitude des hommes, dont elle a le pressentiment, déchire son cœur. Jésus après avoir parlé longtemps avec elle de l’approche du royaume de Dieu et de sa passion, la bénit et la quitta. Elle est maintenant d’une beauté touchante et lumineuse ; son visage est blanc comme la neige, ses mains ressemblent à l’ivoire, et ses doigts sont minces et effilés ; sa fin approche de moment en moment.

Dans la matinée, Jésus guérit publiquement un grand nombre de paralytiques, d’aveugles, etc., dont plusieurs étaient des étrangers attirés à Jérusalem par la fête. Quelques Juifs, attachés au service du Temple, vinrent le trouver pour lui demander compte de sa conduite et de ses procédés. « De qui, lui dirent-ils, tenez-vous le droit d’interrompre l’instruction par des objections, etc., etc. ? » Le Sauveur répondit avec dignité qu’il tenait ce droit de son Père. Les pharisiens n’osèrent pas encore l’attaquer ; sa présence leur faisait peur ; elle leur inspirait un sentiment dont ils ne se rendaient pas compte.