CHAPITRE XVI
Départ pour Jérusalem.
Dès lors tout fut en mouvement pour les préparatifs du départ, et le lendemain le jour commençait à peine qu’on se mettait en route pour Jérusalem. Marie, âgée d’un peu plus de trois ans, délicate et gracieuse, était aussi avancée qu’un enfant de cinq ans. Oh ! qu’elle était aimable et douce, et pourtant sérieuse et grave ! Impatiente de se voir bientôt au temple, elle se hâta de quitter la maison de son père.
Au milieu du cortège, je remarquai particulièrement deux jeunes garçons qui paraissaient étrangers à la famille et qui ne faisaient de signes d’intelligence à aucun de ses membres. Il semblait même que personne ne les vît. Ils étaient gracieux et aimables, portaient une chevelure blonde et bouclée, et tenaient de longues bandes écrites en lettres d’or et roulées autour d’un bâton. Le plus jeune portait son rouleau comme un jouet ; il gambadait comme un enfant et jetait le rouleau en l’air par manière de jeu. Je ne saurais dire combien ces enfants me plaisaient. Ils ne ressemblaient à aucun de ceux qu’ils accompagnaient. Ils me parlaient avec joie de l’accomplissement de leurs prophéties ; c’étaient en effet deux figures symboliques de Moïse et d’Élie Moïse et Élie apparaissent à l'état d'enfance pour accompagner Marie au temple. C'est que la loi et les prophètes commençaient à trouver en elle leur réalisation. Cette réalisation ne devant atteindre sa plénitude qu'en Jésus-Christ, ces saints personnages se montrent à l'état d'enfants. .
Le plus grand tenait son rouleau avec beaucoup de gravité. Il m’y indiquait le passage du troisième chapitre du second livre de Moïse, quand Dieu lui apparaît dans le buisson ardent et lui commande d’ôter ses souliers. Il m’expliqua que, comme le buisson avait brûlé sans se consumer, ainsi brûlait dans Marie enfant le feu de l’Esprit-Saint, sans, pour ainsi dire, qu’elle en eût conscience. C’était encore un présage de l’union prochaine de la Divinité avec l’humanité, il m’expliqua aussi l’ordre donné à Moïse d’ôter ses souliers. Désormais, semblait-il dire, les choses allaient se dépouiller de leur enveloppe et se montrer dans leur véritable nature ; la loi recevait son accomplissement ; il y avait ici plus que Moïse et les prophètes.
L’autre enfant portait son rouleau comme un drapeau flottant au vent : il semblait indiquer avec quelle allégresse Marie entrait dans la carrière qui la devait conduire à la maternité du Rédempteur. Sa manière enfantine de jouer avec son rouleau représentait l’innocence enfantine de Marie, qui jouait comme toute autre enfant, elle sur qui reposaient des destinées si saintes et de si hautes promesses. Marie les vit, et ne dit rien ; c’est ainsi qu’on voit quelquefois, dans son enfance, apparaître auprès de soi de saints enfants et qu’on n’en dit rien à personne, parce que dans cet état on est tout à fait calme et recueilli. L’un des textes qu’ils me montrèrent disait : « Que le temple était magnifique, mais que cette enfant renfermait quelque chose de plus magnifique encore. » Ils chantaient ensemble le psaume XLIVe : « Eructavit cor meum », et le psaume XLIXe : « Deus deorum locutus est », qu’on devait chanter, me dirent-ils, lors de l’admission de l’enfant au temple Ces deux psaumes conviennent parfaitement à tout ce qui faisait et allait faire la jeune Marie. Le XLIVe exprime le mariage spirituel de Dieu avec l'Église et avec l'âme fidèle ; Marie qui allait se consacrer à Dieu, était la plus haute réalisation de ce mystère. Le XLIXe exprime l'immolation spirituelle qu'il faut faire à Dieu de soi-même ; Marie réalisait dans toute sa perfection cette offrande. .
À Béthoron, à six lieues environ de Jérusalem, la sainte famille fut reçue, par plusieurs amis, dans la maison de l’un d’eux qui était maître d’école. Il instruisait et formait de jeunes lévites, et il y avait chez lui plusieurs enfants. Ce fut une véritable fête, et la jeune Marie parut en faire toute la joie. On la conduisit dans une grande salle, accompagnée d’autres enfants ; on la plaça sur un siège élevé, disposé pour elle en forme de trône. Le maître de l’école, ainsi que beaucoup d’autres, lui adressait des questions nombreuses : la sagesse de ses réponses les remplit d’admiration, et ils déposèrent des couronnes sur sa tête.
La chère petite Marie ne contenait plus sa joie de se voir si près du temple ; Joachim la pressa sur son cœur et lui dit, les yeux baignés de larmes : « Ô mon enfant, peut-être ne te reverrai-je plus ! » Pendant le repas qu’on avait préparé à la sainte famille, Marie allait de l’un à l’autre pleine de grâce, puis revenait à sa mère et se serrait contre son sein, puis passait derrière elle et lui jetait les bras autour du cou. Marie avait trois ans et trois mois Elle va s'offrir au temple comme une victime spirituelle, à un âge qui correspond à celui de Jésus lorsqu'il s'immola sur le Calvaire. Marie est en toutes choses la dernière et plus parfaite figure de Jésus-Christ. , mais elle était aussi avancée qu’un enfant de cinq à six ans.