CHAPITRE XV
Préparatifs de la présentation de Marie.
Marie venait d’achever sa troisième année, et bientôt on devait la conduire au temple. Anne lui apprenait à prier dans une chambre de sa maison de Nazareth, et la préparait à l’examen que les prêtres devaient lui faire subir avant son admission. Ce jour arriva enfin. Beaucoup de parents et d’étrangers se trouvèrent réunis dans la maison de sainte Anne. On y voyait des hommes, des femmes, et même quelques enfants. Trois prêtres, l’un de Séphoris, l’autre de Nazareth, le troisième d’un village des montagnes situé à quatre lieues de Nazareth, étaient venus pour l’examen de l’enfant. Ils devaient aussi, si elle était trouvée digne d’être admise, indiquer les habits qu’elle devait porter, suivant les règles du temple. Il lui fallait trois habillements de différentes couleurs composés chacun d’une robe, d’un corset et d’un manteau, et garnis de deux tresses de soie et de laine. Chaque habillement avait aussi sa couronne. L’un des prêtres tailla lui-même quelques parties de ces vêtements.
Marie était d’une complexion très délicate ; ses cheveux, d’un blond doré, étaient plats, bouclés seulement à leur extrémité. Elle savait déjà lire, et tout le monde admirait la sagesse de ses réponses. Quand les femmes eurent achevé de confectionner les habits, on l’en revêtit, et la fête commença dans la maison d’Anne. Ce fut alors que les questions lui furent posées par les prêtres. La cérémonie fut grave et solennelle. Un sourire de bienveillance paraissait d’abord sur les lèvres des prêtres ; mais bientôt on ne vit plus sur leurs visages d’autre sentiment que celui d’une vive admiration, causée par les sages réponses de Marie ; ils se sentaient aussi émus à la vue des larmes de joie qui coulaient des yeux de ses saints parents.
La cérémonie eut lieu dans une chambre carrée, voisine de la salle à manger. Le plancher en était couvert d’un tapis rouge, l’autel d’une nappe rouge et blanche. Au-dessus de l’autel, un rideau, orné d’une image brodée, cachait une armoire remplie de volumes de prières, et sur l’autel étaient posés les trois habillements de Marie, avec plusieurs autres effets donnés par les parents et composant le trousseau de l’enfant. Par devant était dressé un petit trône auquel on montait par plusieurs gradins. Joachim, Anne et les principaux parents formaient un groupe dans la salle. Les femmes se tenaient en arrière, et les petites filles à côté de Marie. Les prêtres entrèrent les pieds nus. Ils étaient cinq, mais trois seulement étaient vêtus d’habits sacerdotaux, et présidèrent la cérémonie. L’un d’eux prit sur l’autel les différentes pièces d’un habillement, et en expliqua la destination et le sens. Et à mesure qu’il expliquait tout, il donnait chaque pièce à la sœur d’Anne, qui en revêtait l’enfant. Lorsqu’on eut fini de vêtir Marie, les prêtres lui adressèrent plusieurs questions sur le genre de vie des vierges du temple. Ils lui dirent entre autres choses : « Quand tes parents t’ont consacrée au temple, ils ont fait vœu que tu ne boirais ni vin, ni vinaigre, que tu ne mangerais ni raisins, ni figues ; que désires-tu toi-même ajouter à ce vœu ? N’oublie pas d’y penser pendant le repas. »
Après plusieurs paroles semblables, on lui ôta son premier costume pour la revêtir du second, composé d’une robe bleu de ciel, d’un corset magnifique et d’un manteau bleu clair. Puis les prêtres lui couvrirent le visage d’un long voile blanc. On lui apprit à le soulever quand elle mangeait, et à le laisser retomber quand on l’interrogeait et qu’elle devait répondre. On l’avait instruite aussi sur les bienséances à observer pendant le repas. On se rendit alors à celui qui était préparé dans une chambre voisine. Marie y fut placée entre deux prêtres ; un autre était assis en face d’elle. Les femmes et les jeunes filles étaient séparées des hommes, et occupaient une extrémité de la table.
« Maintenant, disait-on à Marie, tu peux encore manger de tous ces mets ; » et on lui en offrait plusieurs pour la tenter. Mais Marie les refusait presque tous et n’acceptait rien qu’en petite quantité. En même temps, elle étonnait tout le monde par la sagesse de ses réponses enfantines, et je voyais des anges placés à côté d’elle, qui les lui inspiraient et qui l’assistaient, et la dirigeaient dans tout ce qu’elle avait à faire.
Après le repas, tout le monde se rendit dans la chambre, devant l’autel. Là on dévêtit de nouveau l’enfant, et on la revêtit du grand costume. La robe en était bleu violet, à fleurs jaunes ; le corset, brodé de diverses couleurs ; et le manteau bleu violet, garni d’ornements, très ample et un peu traînant par derrière. Un grand voile s’y ajoutait, blanc d’un côté et violet sur le revers. La couronne qu’on lui mit cette fois sur la tête brillait comme l’or ; elle était garnie de petites roses et portait cinq perles ou pierres précieuses. Quand Marie fut entièrement revêtue, on la plaça sur le petit trône en face de l’autel. Des vierges de son âge se tenaient à ses côtés. Elle déclara quelles privations elle s’imposait en entrant dans le temple. Elle promettait de ne manger ni viande, ni poisson, et de ne pas boire de lait, mais seulement la boisson de moelle de jonc, dont usaient les gens pauvres ; rarement elle y ajouterait un peu de jus de térébinthe. Ce jus, rafraîchissant comme le baume, a une saveur bien moins agréable. Elle renonçait à toutes les épices et à tous les fruits, à l’exception d’une sorte de grains jaunes qui viennent en grappes, et qui faisaient alors la principale nourriture de la dernière classe du peuple. Elle promettait encore de dormir sur la terre nue et de se lever trois fois chaque nuit pour prier. Les autres vierges ne se levaient qu’une fois par nuit.
Les parents de Marie étaient profondément émus. Joachim serra l’enfant dans ses bras en pleurant. « C’en est trop, ma fille, lui dit-il ; si tu veux mener une vie si austère, ton vieux père ne te reverra plus. » C’était une scène bien touchante. Les prêtres lui dirent alors que, comme toutes les autres, elle n’aurait à se lever qu’une fois la nuit pour prier ; ils ajoutèrent plusieurs autres adoucissements, par exemple l’usage du poisson aux jours de grandes fêtes. Ils lui dirent encore : « Bien des vierges admises gratuitement au temple s’obligent, du consentement de leurs parents et dès que leurs forces le leur permettront, à laver les vêtements tout ensanglantés des prêtres, et d’autres étoffes de laine rudes et grossières. C’est un travail pénible, qui met souvent les mains en sang. Quant à toi, comme tes parents se chargent de ton entretien au temple, tu en es par là même dispensée. » À ces mots, Marie répondit sans hésiter qu’elle se chargerait volontiers de ce labeur, dès qu’on l’en trouverait digne.
Pendant cette sainte cérémonie, Marie paraissait parfois s’élever de toute la tête au-dessus des prêtres ; je voyais là un signe de la grâce et de la sagesse divine dont elle était remplie. L’admiration et la joie de ceux-ci étaient à leur comble. À la fin de la cérémonie, le chef des prêtres étendit les mains et bénit Marie. Elle était debout en face de lui, sur le petit trône ; un autre prêtre se tenait derrière elle, et tous récitaient des prières et se répondaient alternativement.
Il me fut alors donné de jeter un regard au fond de l’âme par la sainte enfant. Je la vis comme tout illuminée par la bénédiction du prêtre, et sous son cœur m’apparut, dans une gloire ineffable, l’image de l’objet sacré de l’arche d’alliance. Je vis aussi une image de la bénédiction, un symbole mystérieux de froment et de vin tendant à devenir de la chair et du sang. Au-dessus de cette apparition, le cœur de Marie s’ouvrait comme la porte d’un temple, et j’y vis entrer le mystérieux symbole, autour duquel s’était formé comme un dais de pierres précieuses dont chacune avait sa signification. L’arche d’alliance était entrée dans le Saint des saints du temple ; le cœur de Marie renfermait le plus grand bien qui se trouvât alors sur la terre Cette vision symbolique nous donne l'explication de la cérémonie précédente. La bénédiction de l'ancienne loi tout entière s'était comme concentrée en Marie, pour préparer sa maternité divine, c'est-à-dire le changement de sa chair et de son sang à la chair et au sang du Fils de Dieu. Il est bien remarquable que ce changement du sang le plus pur de l'humanité en celui de l'Homme-Dieu est représenté sous le même symbole mystérieux du pain et du vin qui voile l'union sacramentelle de Jésus avec nous tous. Les vertus et les dons qui ornaient Marie, représentés par ces vêtements symboliques, la préparaient à être le digne temple de Dieu. C'est ce qu'exprime le dais de pierres précieuses qui semble entourer son cœur et qui rappelle cette cité de Dieu, ce temple de l'Agneau sans tache, bâti tout entier de pierres précieuses dont il est parlé dans l'Apocalypse (ch. XXI). . Puis je ne vis plus dans la sainte enfant que son recueillement et sa ferveur. Elle paraissait planer transfigurée au-dessus de la terre.
Au même instant un des prêtres connut, par une inspiration d’en haut, que Marie était le vase d’élection du mystère du salut ; car je le vis alors recevoir un rayon de cet objet sacré dont j’avais vu l’image en elle. Enfin, tous à la fois reconduisirent l’enfant et la remirent, dans sa plus belle parure, aux mains de ses parents émus. Anne la pressa contre son cœur, et l’embrassa avec une tendresse mêlée de vénération. Joachim, profondément touché, lui prit la main d’un air pénétré et respectueux. La sœur aînée de Marie l’embrassa bien plus vivement qu’Anne, dont une gravité et une modestie extrêmes réglaient tous les mouvements. La petite nièce de la sainte enfant lui jeta les bras au cou avec une joie enfantine. Tous les assistants lui donnèrent un dernier salut, après quoi on lui enleva ses vêtements du temple, pour lui remettre ses habits ordinaires.