CHAPITRE IX
Joachim, consolé par l’ange, vient de nouveau sacrifier au Temple.
Je vis, dans ce même temps, Joachim au milieu de ses troupeaux de l’Hermon ; il adressait à Dieu de continuelles prières. Quand il voyait les jeunes agneaux bondir autour de leurs mères avec des bêlements joyeux, il se sentait triste de ne pas avoir, lui, d’enfants à ses côtés ; toutefois il ne découvrait point aux bergers le sujet de sa peine. On était alors au temps de la fête des Tabernacles, et il dressa avec eux ses tentes de feuillage. Plein du souvenir des outrages qu’il avait essuyés, il hésitait à aller à Jérusalem porter ses offrandes et assister à la fête. Or, pendant qu’il priait avec cette pensée, voilà qu’un ange lui apparaît tout à coup, et lui dit : « Prends courage, rends-toi au temple sans retard, ton offrande sera accueillie et ta prière exaucée ».
L’ange ajouta qu’il rencontrerait Anne sous la porte Dorée. Joachim, plein de joie, alla à son magnifique troupeau ; il en fit le partage ordinaire, garda la part inférieure pour lui, en envoya une meilleure aux Esséniens, et, aidé de ses serviteurs, conduisit lui-même la plus belle au Temple. Il arriva le quatrième jour de la fête à Jérusalem, et sans perdre de temps, se rendit droit au Temple.
Anne arriva le même jour et prit logement, près du marché aux poissons, chez les parents de Zacharie. Ce ne fut qu’à la fin de la fête qu’elle rencontra Joachim.
Cette fois, les prêtres avaient reçu du Ciel l’ordre d’accepter l’offrande de Joachim. Aussi, lorsqu’il annonça qu’il amenait ses victimes, on s’empressa d’aller à sa rencontre et de les recevoir devant le Temple. Des gens de sa connaissance vinrent le féliciter de ce que son offrande avait été accueillie.
A cause de la fête, le Temple apparaissait orné de guirlandes de fleurs et de fruits. Au moment où s’éleva la fumée de l’encens, un rayon de lumière tomba sur le prêtre qui l’offrait, et sur Joachim, qui se tenait dans le parvis. L’étonnement causé par cette manifestation surnaturelle fit suspendre un instant la cérémonie. Tout à coup deux prêtres, poussés comme par une inspiration divine, se rendent auprès de Joachim dans le parvis, et l’amènent à l’autel d’or des parfums. Le prêtre chargé du sacrifice place de nouveau l’encens sur l’autel, la fumée s’en élève, répandant la plus suave odeur devant le voile du Saint des saints. Le prêtre quitte alors le tabernacle, et Joachim reste seul.
Pendant que l’encens se consume, Joachim se tient agenouillé les bras étendus et dans l’extase. Bientôt une forme éclatante se montre ; un ange descend auprès de lui, semblable à celui qui vint plus tard annoncer à Zacharie la naissance du Précurseur. Il présente à Joachim une feuille sur laquelle se lisent les noms d’Hélia, d’Anna et de Miriam : une forme d’arche ou de tabernacle paraît à côté du dernier de ces noms. L’ange dépose cet écrit sur la poitrine de Joachim, lui dit que la stérilité de son mariage n’est pas sa honte, mais sa gloire, car sa femme va concevoir le fruit immaculé de la bénédiction que Dieu a répandue sur lui, le couronnement de la bénédiction d’Abraham.
Joachim ne pouvait comprendre toutes ces choses. L’ange le conduit alors derrière le voile du Saint des saints ; il en retire une sorte de globe ou cercle lumineux qu’il lui présente, et lui ordonne de souffler dessus et d’y regarder. Au souffle de Joachim, plusieurs images parurent dans le cercle lumineux, sans que son haleine l’eût terni. « Aussi pure que ce globe sous ton haleine, lui dit l’ange, sera la conception d’Anne ton épouse ».
Cependant l’ange éleva dans l’air le globe lumineux. J’y vis, par une ouverture, toute la suite de la religion, depuis la chute de l’homme jusqu’à sa rédemption. Tout s’y produisait par une série d’images où les choses naissaient les unes des autres. Au sommet trônait la très sainte Trinité ; au-dessous se montraient le paradis, Adam et Eve, la chute de l’homme, la promesse de la rédemption avec toutes ses figures et ses symboles : Noé, le déluge, l’arche, la bénédiction donnée à Abraham, la transmission de cette bénédiction à Isaac, et puis d’Isaac à Jacob. Je vis comment cette bénédiction fut augmentée en Jacob par sa lutte avec l’ange, comment elle passa de Jacob à Joseph, comment l’objet sacré qui en assurait la transmission fut emporté d’Égypte par Moïse et devint le Saint des saints de l’arche d’alliance, le siège du Dieu vivant au milieu de son peuple ; enfin j’aperçus tous les types et les symboles de Marie et du Sauveur, toute la suite de l’histoire du peuple de Dieu, convergeant et contribuant au développement de la race sainte et de la lignée de Marie.
Au milieu de toutes ces images, des bêtes furieuses et d’autres apparitions épouvantables paraissaient aussi et s’attaquaient à l’œuvre de Dieu. Je vis que la race de la sainte Vierge avait eu, comme tout ce qui est saint, de rudes épreuves à subir et de terribles combats à livrer.
Il semblait qu’un sang pur, une chair parfaite, semés par Dieu au milieu de l’humanité, comme dans un fleuve d’eau trouble, cherchassent, par un travail intime et une lutte continuelle, à rassembler leurs éléments dispersés. Le fleuve tâchait de les attirer à lui et de les corrompre ; mais enfin, à l’aide des grâces innombrables de Dieu et avec la fidèle coopération des hommes, après beaucoup d’agitations, ces éléments parvenaient à s’épurer et à se rejoindre, au milieu de ce torrent écumeux, et s’élevaient du fleuve sous la forme de cette Vierge, de laquelle le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous. Ce développement de tableaux allait jusqu’au parfait accomplissement de l’œuvre de la divine miséricorde sur la pauvre humanité déchirée et divisée ; il se terminait d’image en image au point extrême et final, situé à l’opposite du Paradis terrestre, voisin de la céleste Jérusalem, et aboutissait au pied du trône de Dieu. Puis cette suite de tableaux s’évanouit, et avec elle le grand cercle de lumière qu’elle formait.