CHAPITRE VI
Joachim et Anne s’établissent à Nazareth. — Stérilité de sainte Anne.
Ils vécurent ainsi sept ans chez Eliud ; alors seulement ils pensèrent à quitter leurs parents, et ils allèrent s’établir dans une campagne que Joachim tenait de son père aux environs de Nazareth. Leur dessein, en cher chant cette solitude, était de rentrer dans la vie conjugale et d’attirer, s’ils le pouvaient, par une vie plus pieuse, la bénédiction de Dieu sur leur union. On fit le partage des troupeaux, on mit sur des bœufs et des ânes les meubles, les ustensiles et les habits, et quand tout fut prêt, les serviteurs et les servantes partirent les premiers, poussant devant eux les troupeaux et les bêtes de charge jusqu’à la nouvelle demeure, distante de 5 à 6 lieues. Anne et Joachim prirent congé de leurs amis et anciens serviteurs, adressant à tous remerciements et recommandations ; puis ils s’éloignèrent de ce premier séjour, pleins d’émotions et de résolutions pieuses.
La nouvelle habitation était agréablement située sur une hauteur, entre la vallée de Nazareth et celle de Zabulon, dans un pays montueux, riche en bois et en pâturages, à une lieue et demie environ au couchant de Nazareth ; on se rendait de la maison au bourg par une allée de térébinthes plantée le long d’une gorge. Tout à l’entour s’étendaient de nombreux jardins, et dans l’un d’eux, tout voisin de la maison, s’élevait un grand arbre d’une espèce singulière. Les branches tombaient à terre, y prenaient racine, poussaient de nouvelles tiges, dont les branches retombaient à leur tour et formaient autour du premier un cercle de gracieux berceaux.
Quand les parents d’Anne et de Joachim les eurent installés dans leur nouvelle demeure, ils prirent congé d’eux, les embrassant et les bénissant, et ils retournèrent à Séphoris avec la petite Marie, première fille d’Anne. Dans cette circonstance et dans les visites ultérieures, je ne les vis point faire de festins : ils se plaçaient habituellement en cercle autour d’un tapis ; deux petits plats et quelques petites cruches étaient placés devant eux ; ils ne parlaient guère alors que de Dieu et de leurs saintes espérances.
Depuis cette époque, les deux saints époux commencèrent une vie toute nouvelle. Ils remirent tout le passé aux mains de Dieu, et, comme s’ils n’eussent été qu’au premier jour de leur union, ils s’efforcèrent d’attirer sur eux par une sainte vie la bénédiction, seul objet de leurs ardents désirs. Un de leurs premiers soins fut de diviser, suivant les saintes traditions de leur famille, leurs troupeaux en trois parts : la part du temple, la part des pauvres, et celle qu’ils gardaient pour eux-mêmes. Ils vivaient et prenaient leur sommeil dans de petites chambres séparées, où je les voyais souvent aussi prier avec une grande ferveur. Ils distribuaient de grandes aumônes, et chaque fois qu’ils avaient fait un nouveau partage de leurs troupeaux et de leurs biens, tout se multipliait de nouveau avec rapidité.
Pendant dix-neuf ans, ils persévérèrent dans cette vie austère. Anne cependant restait toujours stérile, et la tristesse des époux augmentait. De méchantes gens en vinrent jusqu’à les insulter. « Il fallait qu’ils fussent des gens impies, disaient-ils, puisqu’ils ne pouvaient obtenir d’enfants ; ils avaient évidemment supposé cette petite fille qui était chez les parents d’Anne, puisque celle-ci était stérile. Ne l’eussent-ils pas gardée chez eux, si elle eût été leur véritable enfant ? » et d’autres choses semblables. De tels discours navraient l’âme des pieux époux.
Cependant rien ne pouvait ébranler dans Anne la conviction que l’avènement du Messie était proche, et qu’elle-même appartenait à la famille du Sauveur, selon la chair. Elle priait, elle conjurait Dieu d’accomplir sa promesse ; elle continuait, ainsi que Joachim, à faire de nouveaux efforts pour parvenir à un plus haut degré de pureté. La honte de sa stérilité l’affligeait extrêmement ; elle pouvait à peine se montrer à la synagogue sans y essuyer quelque affront. Joachim était fort, bien que petit. Anne, comme lui de petite taille, était au contraire d’une complexion délicate, minée encore par le chagrin. Ses joues creuses avaient cependant conservé un reste de coloris.