CHAPITRE V
Naissance de sainte Anne. — Son mariage.
La fille aînée d’Ismeria et d’Eliud s’appelait Sobé. Comme elle ne portait pas le signe de la promesse, ils en furent tous contristés. Ismeria resta stérile pendant environ dix-huit ans ; Dieu l’ayant de nouveau bénie, elle eut pendant une nuit une révélation. Elle vit un ange écrivant près de son lit sur la muraille une lettre qui ressemblait à une M et elle le dit à son mari. Or son mari avait eu la même vision, et tous les deux bien réveillés virent ensemble le signe sur le mur. Trois mois après, elle mit au monde sainte Anne, qui portait en naissant ce signe imprimé sur la poitrine.
A l’âge de cinq ans, Anne fut conduite au temple, comme Marie devait l’être plus tard. Elle y demeura douze ans. De retour en la maison de ses parents, elle trouva deux enfants nouveaux dans la famille : une sœur cadette, nommée Maraha, et un fils de sa sœur aînée, nommé Eliud. Un an après, Ismeria fut atteinte de la maladie dont elle mourut. A ses derniers moments, étendue sur sa couche, elle donna ses conseils aux siens ; elle leur recommanda de considérer désormais Anne comme la mère de toute la famille. Puis, la faisant approcher seule, elle lui apprit qu’elle était un vase d’élection, et que, le temps de son mariage venu, elle eût soin d’aller consulter le prophète du mont Horeb ; après quoi elle expira.
Sobé, la sœur aînée d’Anne, avait épousé Salomon. Outre son fils Eliud, elle eut encore une fille, Marie Salomé, qui, mariée à Zébédée, fut mère des apôtres Jacques-le-Majeur et saint Jean.
Anne avait pour bisaïeul un prophète. Son père, Eliud, était de la tribu de Lévi ; sa mère, Ismeria, de celle de Benjamin. Elle était née à Bethléem. Plus tard ses parents se rendirent à Sephoris, endroit situé à quatre lieues de Nazareth, où ils possédaient une maison et des terres. Ils avaient aussi, dans la belle vallée de Zabulon, à une lieue et demie de Sephoris et à trois de Nazareth, un bien où le père d’Anne passait souvent la belle saison avec sa famille. Après la mort de sa femme, il vint s’y fixer tout à fait : ce fut là qu’il fit connaissance des parents de saint Joachim, l’époux d’Anne. Le père de Joachim, Matthat, était le second frère de Jacob, père de saint Joseph.
Dans sa jeunesse, Anne était plutôt gracieuse que belle ; elle se faisait remarquer par sa simplicité, son innocence et sa piété, mais elle n’avait pas la beauté merveilleuse de Marie. Elle avait toujours différé son mariage, ne pouvant se résoudre à quitter son père et sa mère qu’elle aimait beaucoup, et dont elle était tendrement chérie. Six prétendants demandaient à la fois sa main ; elle les repoussait tous. Enfin quand, à l’exemple de ses ancêtres, elle se décida à consulter les Esséniens, il lui fut répondu qu’elle devait épouser Joachim.
Joachim n’était ni beau ni riche. Saint Joseph, même dans un âge plus avancé, le surpassait beaucoup en beauté. Il était petit, trapu, maigre, mais homme de grande sainteté et d’une piété admirable. Il était parent de Joseph, et voici comment : le grand-père de saint Joseph, Mathan, descendait de David par Salomon. Il avait eu deux fils, Joses et Jacob, père de Joseph. Lorsqu’il mourut, sa veuve fit un second mariage avec Lévi, autre descendant de David par Nathan. Elle eut de lui Mathat, père d’Héli, appelé aussi Joachim.
La demande en mariage se faisait alors avec une grande simplicité. Les prétendants étaient très modestes et très timides. On discutait la proposition. Si la jeune fille consentait, les parents adhéraient sans opposition. Si elle refusait, ils entendaient ses motifs et s’y rendaient facilement. Une fois l’assentiment des parents obtenu, les fiançailles se célébraient dans la synagogue du lieu. Le prêtre priait dans le sanctuaire où se gardaient les livres de la loi, les parents à leur place ordinaire. Les fiancés se rendaient dans un endroit à part, pour s’entendre sur le contrat de mariage. Leurs conventions arrêtées, ils en prévenaient leurs parents, et ceux-ci le disaient au prêtre, qui s’approchait pour recevoir leur déclaration. Le lendemain le mariage était célébré. La cérémonie était très solennelle et se faisait à ciel ouvert.
Joachim et Anne furent mariés dans un village où il n’y avait qu’une petite école et un seul prêtre. Anne avait alors dix-neuf ans. Ils demeurèrent pendant plusieurs années à Séphoris, chez Eliud, père d’Anne. Tous les deux avaient un air noble et des manières distinguées. Au caractère juif, en eux très marqué, s’alliait je ne sais quelle gravité merveilleuse qui paraissait s’ignorer elle-même. Ils riaient rarement, bien que dans les premiers temps de leur mariage ils n’eussent rien de triste. Ils étaient d’un caractère égal et calme, et ils portaient, dans la première jeunesse, quelque chose de la maturité du vieil âge.
Leurs parents avaient des domaines assez étendus ; ils possédaient de nombreux troupeaux, de riches tapis et un bel ameublement. C’étaient des gens pieux, bons, simples, bienfaisants. Bien souvent ils faisaient trois parts de leurs troupeaux ; ils en donnaient une au temple et l’y conduisaient eux-mêmes ; une autre était assignée aux pauvres ou offerte à des parents nécessiteux ; la troisième leur restait, et c’était ordinairement la moindre. La vie modeste qu’ils menaient leur permettait d’être toujours charitables. Dans mon enfance, j’ai souvent pensé qu’on a toujours assez pour donner l’aumône : celui qui donne reçoit deux fois ce qu’il a donné. Je voyais en effet que ce qu’ils avaient gardé augmentait toujours, et bientôt il y avait une telle abondance qu’ils pouvaient faire un nouveau partage. Grand nombre de leurs parents se rassemblaient chez eux dans les occasions solennelles. Ils nourrissaient alors plusieurs pauvres, mais je ne leur vis jamais faire de grands festins. Dans leurs réunions, ils avaient coutume de s’asseoir par terre, en cercle, pour parler de Dieu et de l’espérance d’Israël. Il y avait parmi leurs parents de méchantes gens, qui ne voyaient qu’avec irritation les regards qu’ils portaient vers le ciel pendant leurs entretiens et les saints désirs qui s’y exprimaient. Ils ne répondaient à cette malveillance que par la plus grande bonté, les invitaient à toutes leurs fêtes de famille et leur offraient double portion. Souvent ces mauvais cœurs exigeaient avec aigreur et presque avec violence ce que la charité la plus pure leur offrait avec joie et amour.
Peu de temps après, Anne donna le jour à une fille, dans la maison de son père, mais ce n’était pas l’enfant de la promesse. La naissance de cet enfant avait été précédée d’un événement fâcheux. Des chagrins domes tiques étaient venus affliger Anne pendant sa grossesse ; un des parents de Joachim avait séduit l’une de ses servantes. Anne ne put voir sans la plus vive peine les bonnes mœurs de sa maison ainsi entachées, et elle fit de graves reproches à cette servante. Celle-ci s’affecta tellement de sa honte qu’elle accoucha avant terme d’un enfant mort. Anne craignit d’avoir été la cause de ce malheur ; elle en fut inconsolable, et l’effet de cette peine fut tel qu’elle accoucha bientôt elle-même avant terme. L’enfant vécut cependant ; mais, comme elle n’avait pas les signes de la promesse et qu’elle était née avant le temps, Anne qui croyait avoir commis un péché dont tout cela était la punition, demeura profondément affligée. Elle et son époux ne laissèrent pas toutefois de se réjouir beaucoup de la naissance de cette enfant, qui reçut elle aussi le nom de Marie. La petite fille fut aimable, douce et pieuse, et ses parents l’aimèrent beaucoup.
Ils firent longtemps pénitence et vécurent dans une continence volontaire. Anne était devenue stérile ; ils virent là une suite de son péché, et cette pensée les excita à un redoublement de bonnes œuvres. Ils s’imposèrent donc de longues séparations, priant alors chacun à part avec une égale ferveur, distribuant des aumônes et envoyant des offrandes au temple.