CHAPITRE XLV

Jésus au temple parmi les docteurs.

Jusque vers sa douzième année, Jésus ne cessa pas de se rendre utile à ses parents. Je le vis aussi au dehors se montrer bienveillant pour tous et serviable en toute occasion. Tous les enfants de Nazareth le prenaient pour modèle, l’aimaient et craignaient de lui déplaire ; leurs parents ne manquaient pas de leur dire, lorsqu’ils étaient indociles ou qu’ils se conduisaient mal : « Que dira le fils de Joseph si je lui raconte ce que vous avez fait ? Comme il en sera affligé ! » Quelquefois ils se plaignaient à lui de leurs enfants, devant ceux-ci, ajoutant : « Dis-leur donc de ne pas faire telle ou telle chose. » Jésus les accueillait avec un enjouement aimable ; puis, plein d’effusion et de tendresse, il suppliait ses amis d’être obéissants ; il les exhortait à avouer leurs fautes et à en demander pardon. Souvent il priait avec eux pour leur obtenir du Père céleste la force de se corriger.

Le Sauveur était d’une taille élancée ; son visage, ovale, d’une blancheur transparente, brillait de santé et de bonheur ; ses cheveux, d’un blond ardent, étaient plats, séparés sur son front, ouvert et élevé, d’où ils retombaient sur les épaules. Il portait une longue tunique gris foncé qui lui tombait jusqu’aux pieds. Les manches étaient assez larges aux poignets. On eût dit que cette tunique était faite au métier.

Ce fut dans sa huitième année que Jésus alla, pour la première fois, à Jérusalem avec ses parents : c’était pour la fête de Pâque ; dès lors, il y retourna tous les ans.

Déjà, dans ses premiers voyages, il avait attiré l’attention des prêtres, des scribes et des hôtes qui accueillaient ses parents à Jérusalem. On parlait beaucoup de l’enfant sage, pieux, merveilleusement doué, du fils de Joseph. C’est ainsi que, dans nos pèlerinages, on remarque telle ou telle personne simple ou recueillie ou même tel ou tel enfant intelligent, et qu’on se les rappelle.

Lorsque Jésus, âgé de douze ans, se rendit à Jérusalem avec ses parents et leurs amis, il y était déjà connu de plusieurs personnes. Joseph et Marie avaient coutume, en allant à Jérusalem, de se réunir à des gens de leur pays, et Jésus se joignait toujours aux enfants de Nazareth. Cette fois, cependant, au retour, il s’en était séparé près du mont des Oliviers, prenant le côté de Jérusalem qui regarde Bethléem, et s’était reposé dans l’auberge de la porte de Bethléem, où la sainte famille avait logé lors de la purification de la sainte Vierge ; il y était bien connu, et il y passa la nuit. Joseph et Marie le croyaient en avant avec les autres personnes de Nazareth, et celles-ci pensaient qu’il avait rejoint ses parents. Lorsque tous les voyageurs se trouvèrent ensemble à Gophna, son absence jeta Marie et Joseph dans une vive inquiétude. Ils rebroussèrent chemin jusqu’à Jérusalem, le cherchant partout avec anxiété ; mais ils ne le trouvèrent pas, parce qu’il n’était entré chez aucun de leurs hôtes habituels. Jésus, pendant ce temps, accompagné de quelques jeunes gens, était allé, les deux premiers jours, dans deux écoles différentes, le matin du troisième jour dans une troisième école, et l’après-midi dans le temple, où il était encore quand ses parents y arrivèrent. Dans l’une de ces écoles, on enseignait la loi, dans l’autre les sciences, et dans celle qui avoisinait le temple on formait les prêtres et des lévites.

Jésus, par ses demandes et ses réponses dans les trois écoles, avait causé aux docteurs et aux rabbins un tel étonnement et un tel embarras, qu’ils s’étaient proposé, le troisième jour après midi, de le confondre, en le faisant interroger, dans le temple même, sur différents problèmes scientifiques, par les rabbins les plus savants. Tout d’abord ils avaient pris plaisir à l’entendre, puis ils s’étaient irrités contre lui. L’interrogatoire se faisait dans le parvis même où le Sauveur enseigna plus tard. C’était le lieu réservé aux séances publiques.

Je vis Jésus assis sur une grande chaise et entouré d’une foule de vieux Juifs en habits de prêtres. Ils l’écoutaient avec une attention mêlée de dépit ; je craignais qu’ils ne lui fissent du mal.

Dans les réponses et les explications que Jésus avait données aux écoles, il s’était servi d’exemples tirés du grand livre de la nature, des arts et des sciences. Aussi les prêtres avaient-ils réuni, pour lutter contre lui, des maîtres dans toutes les connaissances humaines. Dès que les prêtres eurent ouvert la discussion, Jésus leur fit remarquer qu’elle était vraiment déplacée et peu convenable dans le temple, mais que, même dans le lieu saint, il répondrait à leurs questions, puisque telle était la volonté de son Père. Ses auditeurs ne comprenaient pas qu’il entendît parler de son Père céleste ; ils crurent que Joseph lui avait ordonné de faire parade de son savoir.

Jésus se mit alors à discourir sur la médecine, et donna une description du corps humain inconnue aux hommes les plus savants de cette époque. Il fit de même pour l’astronomie, l’architecture, l’agriculture, la géométrie, l’arithmétique et la jurisprudence, etc. Enfin il rapporta toutes ces choses à la loi, à la promesse aux prophéties, au temple et aux mystères du culte et du sacrifice. Ses réponses et ses enseignements étaient si admirables, que ses auditeurs étaient partagés entre l’étonnement, le dépit, la confusion et l’admiration ; mais à la fin le dépit l’emporta et arriva à son comble, car ils étaient confus d’entendre des choses qu’ils n’avaient jamais ouïes ni comprises Cette scène, d'après le récit de la sœur, paraît avoir une grande portée. La sagesse divine, malgré sa bassesse apparente, représentée ici par l'enfance de Jésus, confond la sagesse humaine et la convainc de folie. Elle prouve à toutes les sciences qu'elles viennent de Dieu par son Verbe « en qui sont cachés tous les trésors de la science et de la sagesse » ; et que leur fin principale et leur premier devoir est d'être les humbles servantes de la science de Dieu. Que l'orgueil humain s'en irrite tant qu'il voudra, mais c'est là la grande révolution que le Verbe divin est venu opérer dans le domaine des sciences, qui doivent de plus en plus s'unir dans la théologie. .

Il y avait déjà deux heures que Jésus enseignait ainsi, lorsque Joseph et Marie vinrent dans le temple pour s’enquérir de lui. Quelques lévites qu’ils connaissaient leur dirent qu’il était avec les scribes dans la partie du parvis destinée à l’enseignement. Comme il ne leur était pas permis d’y entrer, ils prièrent ces lévites d’avertir Jésus qu’ils l’attendaient ; mais Jésus leur fit dire qu’il voulait terminer d’abord ce qu’il avait à faire. Marie fut affligée de cette réponse. C’était la première fois qu’il faisait sentir à ses parents qu’il avait à obéir à d’autres ordres qu’aux leurs. Il continua à enseigner encore une heure, et, après avoir réfuté tous les docteurs, il les quitta, et vint auprès de Joseph et de Marie dans le parvis du temple. Le trouble et l’étonnement empêchaient Joseph de parler, mais Marie s’approcha de Jésus et lui dit : « Mon fils, pourquoi avez-vous agi ainsi avec nous ? Voilà que votre père et moi nous vous cherchions tout affligés. » Mais Jésus, encore plein de gravité, leur répondit : « Pourquoi me cherchiez-vous ? Ignoriez-vous que je dois m’occuper des affaires de mon père ? » Ils ne comprirent point ce qu’il disait, et se mirent aussitôt en chemin pour retourner chez eux. Tous ceux qui étaient présents les regardaient avec curiosité. J’avais grand’peur qu’ils ne se saisissent de l’enfant, car la plupart étaient très irrités. Cependant on laissa la sainte famille se retirer tranquillement, et la foule pressée autour d’elle s’ouvrit pour la laisser passer.

Les scribes furent frappés de l’érudition de Jésus : quelques-uns en prirent note comme d’une chose remarquable. On parla beaucoup de lui ; on répéta ses paroles ; mais il y eut à ce sujet bien des bavardages et des mensonges. Les scribes tinrent secrète entre eux la manière dont la chose s’était passée ; Jésus n’était selon eux qu’un enfant inconsidéré qu’on avait mis à sa place ; il avait des facultés remarquables, disaient-ils, mais elles avaient besoin d’être développées Exemple frappant de la mauvaise foi et de l'aveuglement stupide où fait trop souvent tomber l'orgueil. .

Je vis la sainte famille quitter Jérusalem ; elle fit route avec trois hommes, deux femmes et quelques enfants que je ne connaissais pas, mais qui paraissaient être de Nazareth. Tous visitèrent les environs de Jérusalem ; ils entrèrent aussi dans le beau jardin du mont des Oliviers, et prièrent souvent les mains croisées sur la poitrine. Leur promenade et leurs prières me rappelèrent vivement le souvenir de nos pèlerinages.

Quand Jésus fut revenu à Nazareth, on prépara, dans la maison d’Anne, une fête à laquelle furent invités tous les enfants de l’un et de l’autre sexe, appartenant aux parents et amis de Marie et de Joseph. J’ignore le motif de cette fête ; peut-être fut-elle donnée parce que Jésus avait été retrouvé, ou parce qu’il avait atteint sa douzième année. Il pourrait se faire aussi que le retour de la fête de Pâque en ait été l’occasion ; quoi qu’il en soit, Jésus en fut le personnage principal.

On avait dressé, au-dessus de la table, de jolis berceaux de verdure, entrelacés de pampres et d’épis. Je vis les enfants manger des raisins et des petits pains. Ils étaient trente-trois, tous disciples futurs de Jésus, cela se rapportait au nombre des années de sa vie, mais j’ai oublié comment et pourquoi. Pendant la fête, Jésus raconta à ses jeunes compagnons une parabole merveilleuse, touchant des noces où l’eau serait changée en vin, et les convives indifférents en amis zélés ; puis le vin changé en sang et le pain en chair, ce qui devait se perpétuer jusqu’à la fin du monde, et ainsi consoler, fortifier et unir les convives par un lien vivant. Cette parabole ne fut point comprise par les amis de Jésus, du moins pour la plus grande partie. Il dit aussi à Nathanaël, son parent : « Je serai à tes noces Ces détails donnés par la sœur font penser qu'il s'agissait probablement d'une fête destinée à célébrer l'entrée de Jésus dans l'adolescence. Chaque âge du Sauveur préparait et annonçait l'heure prochaine du festin de la grâce : aussi la vie publique de Jésus fut-elle inaugurée par le festin des noces de Cana. . »

Depuis sa douzième année, Jésus fut le précepteur des enfants de son âge. Souvent il se promenait avec eux, ou s’asseyait au milieu d’eux, et toujours il les instruisait. Il était âgé de dix-huit ans quand il commença à aider assidûment Joseph dans ses travaux.