CHAPITRE XLVI
Mort de saint Joseph.
La maison de la sainte famille se composait de trois chambres séparées ; celle de Marie était la plus spacieuse et la plus agréable ; Jésus et Joseph se réunissaient à Marie pour prier. Du reste, je les voyais rarement ensemble. Ils priaient à haute voix, debout, les mains croisées sur la poitrine, et souvent à la lueur d’une lampe à plusieurs mèches ou d’un flambeau à plusieurs branches, attaché à la muraille. Jésus se tenait presque toujours dans son humble appartement ; Joseph s’occupait dans le sien. Chaque couche se composait d’une couverture, qui dans le jour était roulée. Je voyais Joseph polir des morceaux de bois, et, quand il transportait des poutres, le divin enfant l’aidait ; cependant Marie cousait ou tricotait ; elle avait une petite corbeille à côté d’elle.
Jésus menait une vie de plus en plus solitaire et méditative, à mesure que le temps de sa prédication approchait. Je vis Joseph décliner rapidement, vers la trentième année de la vie du Seigneur. Jésus et Marie restèrent alors plus souvent avec lui. La sainte Vierge s’asseyait auprès de sa couche, soit par terre, soit sur une table fort basse et à trois pieds, qui servait aussi de table à manger quand ils prenaient leurs repas, ce que je vis rarement ; ils avaient, pour eux, trois petites tranches blanches sur une assiette et quelques fruits dans une écuelle, et ils en portaient une légère part à Joseph.
Lorsque Joseph mourut, Marie, assise près de son chevet, le tenait dans ses bras, et Jésus était debout à côté. Je vis sa chambre toute pleine d’anges et de lumière. Il fut enveloppé dans un linceul blanc, les mains croisées sur la poitrine, puis couché dans un cercueil étroit, et enseveli dans un beau sépulcre qu’un homme de bien lui avait donné. Jésus, Marie, avec quelques autres personnes en petit nombre, suivirent le convoi ; mais je le vis entouré de lumière et accompagné d’une multitude d’anges.
Joseph devait mourir avant Jésus, car il n’aurait pu supporter son crucifiement : il était trop faible et trop affectueux. Il avait tant souffert déjà, en voyant les persécutions et les méchancetés que le Sauveur avait endurées de la part des Juifs, depuis sa vingtième à sa trentième année ; en effet, ceux-ci l’avaient en aversion parce qu’il contredisait souvent la doctrine des pharisiens, et que toujours une foule de jeunes gens dévoués l’entouraient. « Ce fils du charpentier, disaient-ils, veut savoir toute chose mieux que personne. »
Marie aussi était profondément affligée des persécutions que subissait son fils. Les souffrances de ce genre m’ont toujours paru plus pénibles que les supplices corporels. Quant à Jésus, dès sa jeunesse, il supportait tout des Juifs avec une charité inexprimable.
Après la mort de Joseph, Jésus et Marie se rendirent de Nazareth à Capharnaüm ou plutôt à un petit hameau entre Capharnaüm et Bethsaïde, où le père de Pierre s’était aussi fixé, après avoir abandonné à son fils la pêcherie de Bethsaïde. Un habitant de Capharnaüm nommé Lévi, très dévoué à la sainte famille, fit don à Jésus d’une maison isolée et entourée d’un fossé d’eau dormante ; il y avait laissé quelques domestiques pour faire le service, et chaque jour il envoyait de la ville les aliments nécessaires à la sainte Vierge et à son fils.
Beaucoup de jeunes gens de Nazareth, qui s’étaient attachés à Jésus dans sa première jeunesse, l’abandonnèrent les uns après les autres. Il se promenait souvent sur les bords du lac avec ceux qui lui restaient. Il allait à Jérusalem pour les fêtes qui s’y célébraient, et la famille de Lazare, à Béthanie, était dès lors en relation avec Jésus et Marie. Les pharisiens de Nazareth se scandalisaient à son sujet, et l’appelaient vagabond. Si Lévi lui avait prêté sa maison, c’était afin qu’il eût plus de liberté et pût y réunir ceux qui voudraient l’entendre.
Le long du lac qui était situé près de Capharnaüm, on apercevait une contrée coupée de fertiles et riantes vallées ; on y faisait plusieurs récoltes par an ; la végétation y était admirable, et présentait, en même temps, des fleurs et des fruits. Beaucoup de Juifs distingués possédaient là des châteaux et des jardins.
Je vis, peu de temps après, Jésus et Marie se rendre ensemble de Capharnaüm à Nazareth. Je crois que Marie doit rester désormais dans cette dernière ville, et qu’elle avait seulement accompagné son fils à Capharnaüm. Qu’elle est touchante à voir lorsqu’elle le suit !
Marie, fille de Cléophas, était venue dans la maison de la sainte Vierge, à Nazareth, avec José Barsabas, fils de son second mariage. Plus tard, les trois fils de son premier mariage avec Alphée, Simon, Jacques le Mineur et Thaddée, vinrent aussi pour consoler la sainte famille de la mort de Joseph et pour revoir Jésus ; ils avaient eu très peu de rapports avec lui depuis son enfance. Ils avaient une vague connaissance des prophéties de Siméon et d’Anne, lors de la présentation de Jésus au Temple, et ils n’y ajoutaient que peu de foi ; aussi préférèrent-ils suivre Jean-Baptiste, qui passa dans le pays peu de temps après.