CHAPITRE XLIV

Retour d’Égypte.

Hérode était mort depuis quelque temps ; mais la sainte famille ne pouvait encore quitter l’exil, parce qu’il y avait toujours du danger. Cependant le séjour de l’Égypte devenait de plus en plus pénible pour saint Joseph. Les habitants de ce pays étaient adonnés à une idolâtrie horrible. Ils sacrifiaient les enfants difformes, et ceux qui en immolaient de bien conformés se croyaient très pieux. Ils pratiquaient en outre un culte secret plein d’impuretés. Les Juifs mêmes du pays étaient infectés de ces abominations. Ils se réunissaient autour d’une imitation de l’arche d’alliance que souillaient des figures obscènes. Mais Joseph avait bien réglé toutes choses dans la synagogue de Mataréa. Le prêtre égyptien, le premier protecteur de la sainte famille, lors de la chute des idoles d’Héliopolis, était venu, avec plusieurs personnes, habiter Mataréa, et il était entré dans la communauté juive.

Je vis saint Joseph occupé de son travail de charpentier. Lorsque l’heure où il devait cesser fut venue, il était tout attristé, car on ne lui donnait pas de salaire, et il n’avait rien à rapporter à la maison, où pourtant l’on manquait de tout. Accablé de peine, il s’agenouilla en plein air pour ouvrir à Dieu son cœur et implorer du secours. Je vis la nuit suivante un ange lui apparaître pendant son sommeil. Il lui dit que ceux qui en voulaient à la vie de l’enfant étaient morts, qu’il devait se lever et retourner dans la terre d’Israël par le chemin ordinaire, qu’il n’avait rien à craindre, parce que lui-même marcherait à ses côtés. Saint Joseph fit aussitôt connaître cet ordre de Dieu à la sainte Vierge et à l’enfant Jésus. Ils obéirent à l’instant, et firent leurs préparatifs de voyage avec la même promptitude que lorsqu’ils avaient reçu l’ordre de s’enfuir en Égypte.

Le lendemain matin, dès que l’on connut leur dessein, beaucoup de personnes en furent affligées, et vinrent prendre congé d’eux et leur apporter des présents de toute espèce, dans de petites boîtes d’écorce. Il y avait parmi eux quelques Juifs, mais la plupart étaient des païens convertis. D’un autre côté, quelques hommes se réjouissaient du départ de la sainte famille, la croyant composée de magiciens assistés par le plus puissant d’entre les mauvais esprits.

Parmi les gens de bien qui leur apportaient des présents se trouvaient des mères avec leurs enfants, petits compagnons de Jésus, et entre autres une femme distinguée de cette ville, avec un jeune garçon qu’elle appelait le fils de Marie ; pendant longtemps elle avait en vain désiré être mère, et ce fut à la prière de la sainte Vierge que Dieu lui accorda ce cher petit. Elle s’appelait Mira, et l’enfant Déodatus. Je la vis donner de l’argent à Jésus, qui, en l’acceptant, regarda sa mère Depuis bien des siècles, la gentilité restait stérile pour Dieu ; mais les prières de Marie et les grâces obtenues par elle rendirent enfin l'Église féconde parmi les nations païennes. Celles-ci lui apportèrent en retour le tribut de leurs richesses. .

Quand Joseph eut chargé l’âne des effets les plus nécessaires, ils partirent accompagnés de tous leurs amis. C’était le même âne que Marie avait monté en allant à Bethléem.

Ils passèrent entre Héliopolis et le faubourg juif, et se dirigèrent un peu au midi, vers la source qui avait jailli à la prière de Marie. Ce lieu s’était fort embelli. Le ruisseau coulait autour d’un jardin carré, bordé de baumiers et plein de jeunes arbres fruitiers, de dattiers, de sycomores, etc. Joseph y cueillit du baume, qu’il emporta pour le voyage. Ceux qui les escortaient se séparèrent d’eux avec les démonstrations les plus touchantes. La sainte famille resta là quelques heures. Marie lava et fit sécher plusieurs vêtements ; tous trois se rafraîchirent à la fontaine, et, après avoir rempli leur outre, ils continuèrent leur voyage par le chemin ordinaire.

L’enfant Jésus, Marie et Joseph avaient sur la tête, pour se garantir du soleil, une mince bande d’écorce maintenue par un linge attaché sous le menton. Jésus portait sa robe brune, et des souliers d’écorce que Joseph lui avait faits. Marie n’avait que des sandales. L’enfant Jésus avait peine à marcher dans le sable brûlant ; ils durent souvent s’arrêter pour ôter le sable de ses souliers. Souvent ils le faisaient monter sur l’âne pour se reposer.

Joseph avait le désir, non de retourner à Nazareth, mais de s’établir à Bethléem ; il était néanmoins indécis, parce qu’il avait appris, en rentrant dans la terre promise, qu’Archélaüs régnait en Judée ; or il redoutait la cruauté de ce prince.

A Gaza, où la sainte famille séjourna trois mois Ainsi, dans son exil, la sainte famille fit deux stations en Égypte, celle d'Héliopolis et celle de Mataréa, et une troisième à Gaza en Judée, avant de revenir à son séjour définitif. L'évangile doit suivre une marche analogue : de la Judée, qui fut son berceau, il fut porté d'abord aux Juifs dispersés en Orient, selon cette parole de saint Paul : « Nous devions d'abord vous annoncer à vous, Juifs, le royaume de Dieu. » Il fut ensuite prêché aux Gentils ; mais, à la fin des temps, il doit revenir au point de départ ; la conversion des Juifs fera d'eux alors la portion la plus précieuse et la plus fervente de l'Église. Cette dernière phase semble être représentée par le séjour de trois mois à Gaza. , un ange lui apparut de nouveau pendant son sommeil, et lui ordonna de retourner à Nazareth, ce qu’il fit aussitôt. Anne vivait encore. Elle et quelques parents savaient où demeurait la sainte famille. Le retour de l’Égypte eut lieu en septembre. Jésus était alors âgé de huit ans moins trois mois.