CHAPITRE XLII

Vie de saint Jean au désert.

Pendant le séjour de la sainte famille en Égypte, le petit Jean était revenu secrètement à Jutta, chez ses parents ; mais Élisabeth le conduisit de nouveau dans le désert ; il avait alors quatre ou cinq ans. Zacharie était absent, au moment où ils quittèrent la maison ; je pense qu’il s’était éloigné pour éviter les adieux, car il aimait Jean au delà de toute expression. Il lui avait pourtant donné sa bénédiction ; il bénissait toujours Élisabeth et Jean avant de les quitter.

Le petit Jean portait une peau de mouton, qui de l’épaule gauche lui tombait sur la poitrine et sur le dos, et s’attachait sur le côté droit. C’était son seul vêtement. Il avait des cheveux bruns, plus foncés que ceux de Jésus, et tenait encore à la main le petit bâton blanc qu’il avait emporté de la maison paternelle. Élisabeth était une femme de haute taille, âgée, mais encore fort leste, au visage fin et délicat. L’enfant la tenait par la main ; souvent il courait en avant : il avait toute la naïveté de son âge, sans en avoir la frivolité.

Élisabeth et Jean se dirigèrent d’abord vers le nord. A leur droite, coulait une rivière qu’il leur fallut traverser en radeau. Élisabeth, qui était très hardie, ramait avec une branche d’arbre. Au delà de la rivière, ils dirigèrent leurs pas vers le levant, et entrèrent dans une gorge de rochers nus et escarpés, dont le fond était couvert d’arbustes à baies ; il s’y trouvait aussi des fraises que, de temps en temps, l’enfant cueillait et mangeait. Peu après, Élisabeth prit congé de Jean : elle le bénit, le pressa contre son cœur, l’embrassa sur les deux joues et sur le front, et le quitta. Elle se retourna bien des fois en pleurant pour le regarder. Quant à lui, il s’avança sans inquiétude et d’un pas assuré dans la gorge.

Dieu me fit la grâce d’assister à toute cette scène, avec les sentiments d’un enfant. Il me semblait être une petite fille du même âge que Jean, et, en le voyant s’éloigner de sa mère, je craignis qu’il ne pût retrouver son chemin pour retourner chez lui ; mais je fus rassurée par une voix qui me dit : « Sois tranquille, l’enfant sait très bien ce qu’il fait. » Il me semblait me promener dans le désert, seule avec lui, comme avec un compagnon d’enfance ; et je vis souvent ce qui lui arrivait. Jean lui-même me raconta plusieurs choses de sa vie dans la solitude. Ainsi, il me dit comment il se faisait violence et mortifiait ses sens en mille manières ; comment il devenait de plus en plus éclairé, et comment il était instruit de tout ce qui l’intéressait.

Aucune de ses révélations ne m’étonnait, car dès mon enfance, lorsque je gardais notre vache, je vivais familièrement avec Jean dans le désert. Souvent lorsque, poussée du désir de le voir, je m’écriais : « Petit Jean, viens donc ici avec ton bâton et ta peau sur les épaules ! », le petit Jean venait en effet à moi, avec son bâton et sa peau de mouton ; alors nous jouions ensemble, et il me faisait connaître une foule de bonnes choses. Je n’étais pas étonnée non plus qu’il eût tant appris au désert, au moyen des animaux et des plantes ; car moi aussi, dans mon enfance, lorsque je me trouvais dans les bois, les champs ou les pâturages, en cueillant des épis, arrachant du gazon ou ramassant des herbes, j’étudiais comme en un livre, dans chaque feuille et chaque fleur ; toutes les bêtes qui passaient, toutes les choses qui m’entouraient, devenaient une source d’instruction pour moi. Toutes les formes, toutes les couleurs, et jusqu’aux nervures des feuilles m’inspiraient des pensées profondes, qui étonnaient beaucoup les gens auxquels je les communiquais, mais qui le plus souvent les faisaient rire ; c’est pourquoi je m’habituai à ne pas en parler. Cependant je pensais, et je pense encore, que tout homme peut en faire autant, et qu’on n’apprend nulle part mieux que dans cet alphabet que Dieu lui-même a écrit C'est la pureté du cœur qui donne à l'homme la clef de ce livre de la nature, qui était le grand livre de nos premiers parents. .

Je vis Jean jouer avec des fleurs et des animaux ; les oiseaux venaient se placer sur sa tête quand il priait à genoux. Quelquefois il mettait son bâton au milieu des branches et les appelait ; aussitôt ils se posaient dessus à la suite les uns des autres. Il leur donnait à manger et parlait familièrement avec eux.

Jean était âgé de six ans, lorsque Zacharie se rendit au Temple avec des victimes. Élisabeth profita de son absence pour visiter son fils dans le désert. Zacharie n’était jamais allé le voir, afin que, si Hérode lui demandait où était son fils, il pût dire sans mentir qu’il ne le savait pas. Mais, pour satisfaire l’ardent désir de son père, Jean vint plusieurs fois secrètement à Jutta et y resta quelque temps. Vraisemblablement son ange gardien l’y conduisit, quand cela pouvait se faire sans danger. Il était toujours guidé et protégé par des puissances célestes, et je vis fréquemment auprès de lui des figures lumineuses.

Jean était destiné à vivre dans le désert, pour y être instruit par l’esprit de Dieu. Voilà pourquoi la Providence avait disposé les choses de manière que les circonstances extérieures le contraignissent d’y résider. Il était d’ailleurs porté à la solitude par un penchant naturel irrésistible, et dès sa plus tendre enfance il était toujours solitaire et méditatif. Comme l’enfant Jésus avait été emmené en Égypte sur un avertissement du Ciel, de même son précurseur Jean fut caché dans le désert. Hérode en voulait à sa vie, car on avait beaucoup parlé de lui et des merveilles de sa naissance ; entre autres choses, on disait l’avoir vu souvent entouré de lumière.

Plusieurs fois déjà Hérode avait demandé à Zacharie où était son fils, mais il ne s’était porté à aucune violence contre lui. Cette fois, comme Zacharie s’approchait de Jérusalem du côté de la porte de Bethléem, il fut assailli et maltraité par les soldats d’Hérode qui le guettaient, du fond d’un ravin d’où l’on ne pouvait apercevoir la ville. Ils le traînèrent dans une prison située sur le flanc de la montagne de Sion. Là on l’appliqua à la question pour lui faire dire où était son fils, et, comme on ne put y réussir, on le décapita sur l’ordre du prince.

Plus tard ses amis enterrèrent son corps à peu de distance du Temple. Il ne faut pas le confondre avec Zacharie fils de Barachias, que je vis sortir des murs du Temple, quand les morts apparurent au moment où Notre-Seigneur expira. Ce dernier fut tué entre le Temple et l’autel, à l’occasion d’une lutte sur la lignée du Messie et sur les droits de certaines familles dans le Temple. Zacharie seul périt dans cette lutte Il fut ainsi une des dernières figures de Jésus-Christ qui périt seul pour tout son peuple, et voilà pourquoi le Sauveur en fait une mention spéciale dans l'Évangile. (Matth., XXIII, 35.) .

Élisabeth revint du désert à Jutta pour attendre son mari. Jean l’accompagna une partie du chemin. Elle le bénit, le baisa au front, après quoi il s’enfonça dans sa solitude. Élisabeth apprit chez elle l’affreuse nouvelle du meurtre de Zacharie. Sa douleur fut si grande, qu’elle ne put en supporter seule tout le poids. Elle retourna donc au désert, où elle mourut peu de temps après. En ce moment la sainte famille était encore en Égypte. L’Essénien du mont Horeb, qui assistait toujours le petit Jean, donna la sépulture à sa mère.

Jean s’éloigna dès lors davantage dans le désert ; il quitta la gorge, et arriva dans un pays plus ouvert où il y avait un lac. La rive en était plate et couverte de sable blanc ; je le vis entrer assez avant dans l’eau, et les poissons nager sans crainte autour de lui. Il demeura longtemps dans ce pays, et il s’y fit un berceau où il passait la nuit. Il était peu élevé, et à peine Jean y avait-il assez de place pour s’y coucher. Là aussi je vis des figures lumineuses auprès de lui ; il s’entretenait avec elles humblement et pieusement, mais sans crainte. Elles semblaient l’instruire et l’éclairer. Je vis aussi une petite traverse à son bâton ; elle avait la forme d’une croix. Il y tenait toujours attachée une bande d’écorce légère, qui flottait au vent et avec laquelle il jouait.

La maison de Zacharie à Jutta était alors habitée par une nièce d’Élisabeth. Jean, devenu plus grand, la visita une fois secrètement ; puis il revint au désert, pour y rester jusqu’à ce qu’il parût parmi les hommes.