CHAPITRE XLI

Séjour de la sainte famille à Mataréa.

Après dix-huit mois, la sainte famille dut quitter Héliopolis, autant parce qu’elle manquait d’ouvrage, que parce qu’elle y était persécutée : Jésus avait alors deux ans. Elle se dirigea vers le sud. A leur passage dans une petite ville peu éloignée d’Héliopolis, et pendant qu’ils se reposaient sous le vestibule du temple, une idole tomba et se brisa. Cette idole avait une tête de bœuf à trois cornes, et un corps percé de plusieurs ouvertures où l’on introduisait et brûlait des offrandes. La chute de l’idole causa un grand tumulte parmi les prêtres. Ils s’empressèrent d’arrêter la sainte famille. Mais l’un d’eux fut d’avis de relâcher les étrangers et de se recommander à leur Dieu ; il leur rappela les fléaux qui avaient frappé leurs ancêtres, quand ils persécutaient le peuple juif, et surtout la mort des premiers-nés, pendant la nuit de sa sortie d’Égypte. Sur ces paroles, on laissa partir la sainte famille, sans lui faire aucun mal.

Joseph, Marie et Jésus se rendirent à Troya, située sur la rive orientale du Nil. C’était une ville considérable. Ils désiraient s’y fixer, mais personne ne voulut les recevoir. On leur refusa même de l’eau et des dattes.

C’était là, sur la rive occidentale du Nil, qu’était situé Memphis. Le fleuve était très large en cet endroit, et l’on y voyait quelques îles.

Les saints voyageurs firent environ deux lieues le long du Nil, sur un chemin bordé çà et là de bâtiments écroulés. Après avoir traversé un petit bras du fleuve, ils arrivèrent à une ville dont j’ai oublié l’ancien nom, mais qui plus tard fut appelée Mataréa. Elle était placée sur une langue de terre que l’eau enveloppait des deux côtés. On y comptait peu d’habitants, et ceux-ci demeuraient dans des cabanes très dispersées, faites de bois de dattier, de limon desséché, et couvertes de roseaux. Joseph y trouva de l’ouvrage : il bâtit des maisons plus solides, au-dessus desquelles il construisit des galeries.

La sainte famille s’installa sous une voûte sombre, dans un lieu solitaire, non loin de la porte par où elle était entrée. Joseph fit une construction légère en avant de cette voûte. Ici aussi une idole tomba à leur arrivée, et toutes les autres ne tardèrent pas à être renversées. Un prêtre calma le peuple en lui parlant des plaies d’Égypte. Plus tard, lorsqu’une communauté de juifs et de païens convertis se fut rassemblée autour de la sainte famille, les prêtres leur cédèrent un petit temple. Joseph en fit une synagogue C'est ainsi que plus tard le paganisme devait faire place à l'Église du vrai Dieu, qui s'enrichit de ses dépouilles. . Il devint le chef de la communauté et lui apprit à chanter les psaumes, car tous avaient oublié, en grande partie, le culte de leurs pères.

Les Juifs, tous pauvres, étaient là en petit nombre ; ils demeuraient dans des fosses et de misérables caves. Le faubourg situé entre On et le Nil renfermait, au contraire, beaucoup de Juifs, mais qui étaient tombés dans une idolâtrie abominable : dans leur temple ils avaient un veau d’or, avec une tête de bœuf, entouré d’animaux qui ressemblaient à des putois, avec de petits baldaquins au-dessus. C’étaient des animaux qui défendent l’homme contre le crocodile (des ichneumons).

Ces juifs du pays de Gessen Il est remarquable que Notre Seigneur fut exilé au même lieu que son peuple lui-même. Cette circonstance rend plus frappante la prophétie : « J'ai rappelé mon fils de l'Égypte (Matth., ch. I, v. 15), » prophétie qui, dans le sens littéral, regarde le peuple juif, qui lui aussi fut un fils premier-né de Dieu. avaient déjà fait connaissance avec la sainte famille à On, et Marie faisait pour eux toute sorte d’ouvrages de femme, comme du tricot et des broderies. Elle ne voulait pas faire des choses inutiles ou luxueuses, mais seulement des objets de première nécessité et des habits de cérémonies religieuses. Je la vis plusieurs fois refuser de travailler à des ornements à la mode, que les femmes vaniteuses lui commandaient, quelque besoin qu’elle eût d’ouvrage et malgré leurs injures.

Arrivés à Mataréa, la très sainte Vierge et Joseph se trouvèrent d’abord dans une situation pénible. L’eau potable et le bois y manquaient. Les habitants brûlaient de l’herbe desséchée ou des roseaux. La sainte famille fut contrainte le plus souvent de manger des aliments froids. Bientôt Joseph trouva du travail ; il mit les cabanes en meilleur état, mais les gens de la ville le traitaient presque comme un esclave ; quelquefois même ils lui refusaient tout salaire.

Cependant Joseph s’arrangea une habitation assez commode ; elle était divisée en plusieurs pièces. Il fabriqua, pour son usage, des escabeaux et de petites tables. On prenait les repas par terre, en ce pays.

La sainte famille y passa quelques années ; j’ai eu plusieurs visions de la vie de l’enfant Jésus, se rapportant à cette époque. Je vis l’endroit où il reposait. Son lit était dans un creux, pratiqué par Joseph dans le mur de la chambre à coucher de sa mère. Marie dormait près de lui, et je la vis souvent la nuit prier à genoux devant la couche de l’enfant.

Joseph avait construit un oratoire, avec des places distinctes pour la sainte Vierge et pour lui ; l’enfant Jésus avait aussi la sienne ; tour à tour il priait debout, assis ou agenouillé. Devant la sainte Vierge, se trouvait un petit autel couvert en blanc et en rouge, au-dessus duquel était placé un reliquaire. J’y vis de petits bouquets dans des vases en forme de calice. J’y vis aussi le bâton de Joseph, avec la fleur qui l’avait fait désigner dans le temple comme époux de Marie.