CHAPITRE XXXVII

Entrée en Égypte. — Chute de l’idole d’Héliopolis.

Après avoir quitté la cabane des brigands, la sainte famille ne sut bientôt plus quelle direction prendre. Alors le chemin leur fut indiqué par un miracle plein de grâce. Devant eux sortit de terre la plante appelée rose de Jéricho, qui porte de petites fleurs au milieu de feuilles frisées. Ils s’avancèrent, pénétrés de joie ; le même fait se renouvela tout le temps qu’ils furent dans le désert. Il fut révélé à la sainte Vierge que, dans les temps futurs, les gens du pays viendraient cueillir ces fleurs pour les vendre aux voyageurs étrangers Le désert même de l'Égypte, sanctifié par les pas de Jésus et de Marie, devait plus tard se couvrir de fleurs ; la solitude, fécondée par la parole de vie et les prières de la très sainte Vierge, devait germer et fructifier en vertus et en exemples de sainteté, et les pas de la vie érémitique se répandre sur les étrangers jusque dans les contrées les plus lointaines. . Je vis qu’en effet cela eut lieu dans la suite.

Ils arrivèrent enfin au territoire égyptien. De grandes prairies, où paissaient des troupeaux, se déployèrent à leur vue. J’y aperçus des arbres, auxquels étaient suspendues des idoles, enveloppées à la manière des enfants : elles étaient couvertes de lettres et de figures. Tout près de là je vis des hommes gros et trapus, habillés à la façon de ces fleurs de coton que j’avais remarqués dans le pays des trois rois. Ils venaient rendre hommage aux statues. La sainte famille entra dans une étable ; le bétail en sortit pour lui faire place. Elle était privée de toute nourriture, et personne ne songea à lui en offrir. Leur misère était complète ! Marie ne pouvait presque allaiter l’enfant Jésus. Enfin quelques bergers vinrent abreuver leurs troupeaux, et, vaincus par les pressantes sollicitations de saint Joseph, ils lui donnèrent un peu d’eau, Les saints voyageurs traversèrent un bois, en se traînant péniblement. A peine en étaient-ils sortis, qu’ils virent un palmier très élancé dont la cime était couverte de dattes. Marie s’en étant approchée, pria et leva l’enfant en l’air ; alors l’arbre, comme s’il eût voulu s’agenouiller, courba sa tête devant eux, de manière qu’ils purent cueillir tous ses fruits ; après quoi il resta dans cette position.

Depuis la dernière station, plusieurs vagabonds suivaient la sainte famille, et Marie donna des dattes à des enfants nus, qui couraient après elle. A un quart de lieue du palmier, ils arrivèrent à un grand sycomore, d’une grosseur extraordinaire. Comme il était creux, ils s’y cachèrent, et échappèrent ainsi aux gens qui les suivaient. Cet arbre leur servit de gîte pour la nuit suivante.

Le lendemain, ils continuèrent leur marche à travers un désert sablonneux. Depuis longtemps ils manquaient d’eau, mais la sainte Vierge implora Dieu. Aussitôt une source abondante jaillit à côté d’elle, et arrosa le terrain d’alentour. Ils se rafraîchirent ; Marie lava l’enfant ; Joseph abreuva l’âne et remplit son outre. Des lézards énormes et des tortues s’approchèrent aussi pour se désaltérer. Ils ne firent pas de mal à la sainte famille et la regardèrent même avec un air de douceur.

Le terrain qu’arrosait cette source fut merveilleusement béni. Bientôt il se couvrit de verdure et d’arbres à baume, de sorte qu’à son retour d’Égypte la sainte famille put déjà en recueillir. Ce lieu devint plus tard célèbre comme jardin de baume. Plusieurs personnes s’y établirent, entre autres la mère de l’enfant qui avait été guéri de la lèpre Il est presque inutile de faire remarquer que tous ces miracles sont symboliques. C'est à la prière de Marie que jaillissent dans nos cœurs arides les eaux de la grâce, pour y faire germer et fructifier les vertus. .

Joseph et Marie, s’étant rafraîchis auprès de la source, s’avancèrent vers une grande ville, en partie dévastée et d’une architecture singulière. C’était Héliopolis, aussi appelée On.

Denys l’Aréopagite y demeurait au temps de la mort de Jésus. Elle venait d’être dépeuplée par la guerre, et des gens de tout espèce s’y étaient établis, dans des maisons en ruines.

Après avoir passé, sur un pont très élevé et très long, un grand fleuve à plusieurs bras (le Nil), ils arrivèrent près d’une esplanade, située devant la porte d’Héliopolis et entourée d’allées d’arbres. J’y remarquai une grande idole à tête de bœuf, qui tenait dans ses bras un enfant emmaillotté. Des bancs de pierre étaient disposés autour de la statue, et les gens de la ville y plaçaient leurs offrandes. Joseph fit asseoir la très sainte Vierge, tout près de là, sous un grand arbre. A peine avaient-ils pris un moment de repos, que la terre trembla et que l’idole fut renversée. Il s’ensuivit un grand tumulte parmi le peuple ; beaucoup de gens, employés à la construction d’un canal, accoururent en jetant les hauts cris. Cependant un brave ouvrier conduisit la sainte famille, en toute hâte, vers la ville. Ils avaient déjà quitté le lieu du désastre, lorsque le peuple les remarqua. On leur attribua la chute de la statue, et bientôt ils furent entourés d’une foule qui les accablait d’injures et de menaces. Mais cette scène ne dura pas longtemps, car la terre trembla de nouveau, le grand arbre fut abattu et déraciné, et le sol où se dressait auparavant la statue devint un bourbier d’eau noirâtre dans lequel elle s’enfonça jusqu’aux cornes. Quelques-uns des plus méchants, parmi cette foule furieuse, furent aussi engloutis dans ce gouffre bourbeux « Le Seigneur entrera en Égypte, et les idoles de l'Égypte tomberont devant sa face, » avait dit le prophète Isaïe (ch. XIX, v. 1). Elles devaient aussi tomber plus tard devant sa parole et celle de ses envoyés, et le paganisme s'engouffrer dans l'abîme de corruption qu'il avait creusé lui-même. . La sainte famille entra tranquillement dans la ville, et s’installa dans un édifice abandonné, à côté d’un grand temple d’idoles.