CHAPITRE XXXVI

Séjour chez des voleurs.

Quelques jours après, je vis, par une belle nuit, la sainte famille traverser un désert sablonneux, couvert de broussailles. Il me semblait marcher avec elle. Le passage était très dangereux, car une foule de serpents, d’abord cachés sous le feuillage, s’approchaient en sifflant, et dressaient la tête contre la sainte famille. Mais la lumière dont elle était entourée la préservait du péril. Il se trouvait aussi, dans ce lieu, d’autres animaux malfaisants qui avaient un long corps noirâtre, des pieds très courts et des ailes sans plumes, semblables à de grandes nageoires. Ils rasaient la terre dans leur course rapide, comme s’ils eussent volé ; la forme de leur tête tenait du poisson. Je vis la sainte famille arriver au bord d’un ravin où il y avait des buissons, sous lesquels ils voulurent se reposer. J’avais grand’peur pour eux.

Joseph et Marie entrèrent ensuite dans un grand désert sauvage où, faute de chemin, ils ne savaient où tourner leurs pas. Après s’être quelque peu avancés, ils virent se dresser devant eux une sombre et effrayante chaîne de montagnes escarpées. Ils étaient très abattus, et se mirent à genoux pour implorer le secours de Dieu. Alors plusieurs animaux se rassemblèrent autour d’eux ; je crus à un grand danger ; cependant ces animaux n’étaient pas méchants. Au contraire, ils les regardèrent avec une sorte de douceur, comme le faisait le vieux chien de mon confesseur quand il venait à moi. Ces animaux étaient envoyés pour leur tracer la route à suivre. Ils regardaient du côté de la montagne, puis revenaient à eux, comme fait un chien qui veut conduire son maître. Je vis enfin la sainte famille les suivre, et arriver, à travers les montagnes, dans un pays désolé et sinistre.

Il faisait déjà nuit lorsque, s’avançant le long d’un bois, ils rencontrèrent, à quelque distance du chemin, une cabane de mauvaise apparence. Pour y attirer les voyageurs, des brigands avaient suspendu, tout auprès à un arbre, une lanterne qu’on apercevait de très loin. On y abordait par un mauvais chemin, coupé de plusieurs fossés, et tout le long de ses parties faciles, des fils cachés étaient tendus. Lorsque les voyageurs venaient à les toucher, ils faisaient tinter des sonnettes placées dans la cabane, et appelaient ainsi les brigands, qui accouraient les dévaliser. Cette cabane, ne restait pas toujours au même lieu ; elle était transportable, et les brigands l’établissaient çà et là, suivant les circonstances.

Dès que la sainte famille se fut approchée de la lanterne, elle fut aussitôt entourée par six brigands, y compris leur chef, tous animés d’abord d’intentions mauvaises. Mais, à la vue de l’enfant Jésus, un rayon de lumière frappa soudain le cœur du chef, qui ordonna à ses compagnons de ne faire aucun mal à de telles gens.

La nuit était venue. Cet homme conduisit alors la sainte famille dans sa cabane, où se trouvaient ses deux enfants et sa femme ; il leur raconta l’impression extraordinaire qu’il avait éprouvée à la vue de l’enfant. Sa femme accueillit, avec une bonté mêlée de timidité, les saints voyageurs, qui s’assirent par terre, dans un coin, et se mirent à manger des provisions qu’ils avaient apportées. Leurs hôtes, d’abord timides et honteux, ce qui semblait assez contraire à leurs habitudes, peu à peu se rapprochèrent. Il en vint d’autres qui, pendant ce temps, avaient abrité l’âne de saint Joseph. Ces gens s’enhardirent, et, s’étant assis tout autour de la sainte famille, ils engagèrent l’entretien. La femme du chef servit à Marie des petits pains, du miel et des fruits, lui donna à boire, sépara pour elle, par des tentures, une partie de la cabane, et lui apporta, sur sa demande, un vase plein d’eau pour baigner l’enfant Jésus. Enfin, elle lava les langes et les fit sécher devant le feu.

Pendant que Marie baignait l’enfant sous un linge, le chef des brigands était si ému, qu’il dit à sa femme : « Cet enfant juif n’est pas un enfant ordinaire ; c’est un saint enfant. Prie la mère de permettre que nous plongions notre enfant lépreux dans l’eau où elle l’a baigné ; il en sera guéri, peut-être. » La femme s’approcha donc de Marie ; mais avant qu’elle eût parlé, la sainte Vierge lui dit de laver son enfant lépreux dans cette eau. Alors la femme apporta un petit garçon d’environ trois ans, tout blanc de lèpre. L’eau du bain de Jésus paraissait plus claire qu’auparavant ; la femme y mit son enfant lépreux ; à l’instant même les croûtes de la lèpre se détachèrent et tombèrent ; la guérison était complète.

La mère, transportée de joie, voulait embrasser Marie et son enfant ; mais la sainte Vierge l’en empêcha par un signe, et lui prescrivit de creuser, dans le roc, une citerne et d’y verser cette eau, qui donnerait à la citerne la vertu de guérir de la lèpre. Je crois que la pauvre femme promit à Marie de s’enfuir de ce lieu à la première occasion.

Ces gens ne pouvaient contenir leur joie ; de nouveaux compagnons étant venus pendant la nuit, ils leur montrèrent l’enfant, et racontèrent comment il avait été guéri. Alors toute la bande entoura la sainte famille, la regardant avec surprise. Il était d’autant plus remarquable que ces brigands se montrassent si respectueux envers la sainte famille, que cette même nuit ils avaient arrêté plusieurs autres voyageurs attirés par leur lanterne, et les avaient conduits dans une grande caverne au fond du bois. Cette caverne, dont l’entrée était cachée par des broussailles, paraissait être leur principal repaire. J’y vis plusieurs enfants volés, âgés de sept à huit ans, et une vieille femme qui gardait toute espèce de butin.

La sainte famille partit à l’aube du jour, bien pourvue de vivres. Le chef et sa femme les accompagnèrent jusqu’au bon chemin. Ils prirent congé des saints voyageurs avec beaucoup d’émotion, et l’homme dit du fond du cœur : « Souvenez-vous de nous en quelque lieu que vous vous trouviez. » A ces paroles j’eus, tout à coup, une vision du crucifiement, et j’entendis le bon larron dire à Jésus : « Souvenez-vous de moi, quand vous serez dans votre royaume. » Je reconnus que c’était l’enfant guéri de la lèpre Ainsi le Rédempteur, après s'être baigné dans son sang, devait, par ce bain salutaire, guérir de la lèpre de l'âme ce même enfant du voleur, ce fils de l'humanité déchue, dont il voulait faire les prémices de ses élus. On remarquera souvent ces admirables rapports symboliques entre l'enfance et la vie publique du Sauveur. . La femme du chef des brigands quitta plus tard sa vie coupable et s’établit en l’une des stations de la sainte famille, où avait jailli une source qui avait fait pousser un jardin d’arbres à baume. Plusieurs braves gens se fixèrent dans ce même lieu.