CHAPITRE XXXV
Continuation du voyage. — Jean-Baptiste conduit au désert par sainte Élisabeth.
Après avoir marché toute la nuit, la sainte famille se reposa le matin sous un hangar. Vers le soir, je la vis entrer dans le hameau de Nazara, chez des gens méprisés et séparés en quelque sorte de la société. Ce n’étaient pas de vrais Juifs, il y avait quelque chose de païen dans leur religion ; ils faisaient leurs dévotions au temple du mont Garizim près de Samarie. On les contraignait à travailler, comme esclaves, au temple de Jérusalem, et à exécuter d’autres travaux publics.
Ils accueillirent la sainte famille avec beaucoup de bonté ; Marie et Joseph restèrent dans leur maison tout le jour suivant. A leur retour d’Égypte, ils s’y arrêtèrent de nouveau, et lorsque Jésus alla au temple dans sa douzième année, il ne manqua pas de les visiter. Toute cette famille se fit baptiser par saint Jean, et embrassa ensuite le christianisme.
Les saints voyageurs quittèrent Nazara pendant la nuit. Ils passèrent tout le dimanche et la nuit qui le suivit auprès du vieux térébinthe sous lequel ils s’étaient reposés lors de leur voyage à Bethléem, et où la sainte Vierge avait tant souffert du froid. La persécution d’Hérode étant connue dans ce pays, la sainte famille n’y était pas en sûreté.
Un matin, je la vis faisant halte dans un pays fertile, auprès d’une source, à l’ombre d’un buisson de baume. L’enfant Jésus reposait les pieds nus, sur les genoux de sa mère. Le buisson de baume était couvert de baies rouges, et l’on voyait à quelques-unes de ses branches des incisions d’où découlait un liquide dont Joseph remplit quelques cruches qu’il transportait avec lui. La sainte famille mangea des petits pains et des baies cueillies sur le buisson. L’âne buvait et paissait dans le voisinage. Au loin se dessinaient les collines de Jérusalem. C’était un tableau plein de charmes.
Joseph avait averti Zacharie et Élisabeth du danger qui les menaçait. Je vis Élisabeth emporter le petit Jean, dans une profonde retraite du désert situé à deux lieues d’Hébron. Zacharie les accompagna jusqu’à une rivière, qu’ils traversèrent sur une poutre, puis il se rendit à Nazareth, où probablement il voulait prendre des informations précises auprès de sainte Anne. Plusieurs amis de la sainte famille sont tout affligés de son départ.
Bien que le petit Jean n’eût que dix-huit mois, déjà cependant il courait et sautait. Son seul vêtement était une peau d’agneau ; il portait à la main un petit bâton blanc dont il faisait une sorte de jouet. Élisabeth tint caché le petit Jean, dans une grotte où Madeleine séjourna après la mort du Sauveur. Elle y resta jusqu’à ce que la persécution d’Hérode ne lui parût plus à craindre. Alors elle retourna à Jutta avec son fils.
Arrivés près du hameau d’Éphraïm, à deux lieues du chêne de Mambré, Jésus, Marie et Joseph entrèrent dans une vaste grotte, située au fond d’une gorge sauvage. Marie était contristée et pleurait. Ils vivaient de privations, car ils étaient obligés de prendre des chemins de traverse et d’éviter les villes et les hôtelleries fréquentées. Ils se reposèrent tout un jour dans cette grotte, où Dieu daigna, par plusieurs grâces, les soulager. Je vis une chèvre sauvage venir à eux et se laisser traire. De plus un ange leur apparut et les consola.
Un prophète avait souvent prié dans cette grotte. David avait gardé, aux environs, les troupeaux de son père ; il y était, quand un ange lui apporta l’ordre de lutter contre Goliath.
Après avoir quitté la grotte, la sainte famille fit sept lieues au midi, laissant toujours la mer Morte à sa gauche. A deux lieues au delà d’Hébron, elle entra dans le désert où se trouvait le petit Jean-Baptiste. Elle passa même à une très petite distance de la grotte qui lui servait d’asile. Joseph et Marie étaient fatigués et languissants ; ils s’avançaient péniblement dans le désert. L’outre d’eau et les petites cruches de baume étaient épuisées. La sainte Vierge, tout attristée, avait soif ; Jésus avait soif aussi. Ils se détournèrent un peu du chemin, se dirigèrent vers un tertre situé plus bas et où ils voyaient des buissons et du gazon desséché.
Marie, avant d’y arriver, descendit de l’âne et s’assit par terre. Elle tenait l’enfant dans ses bras et priait. Pendant que la sainte Vierge demandait ainsi de l’eau à Dieu comme Agar dans le désert, un spectacle dont je fus très émue s’offrit à moi. La grotte d’Élisabeth et de son enfant n’était pas loin, et je vis le petit Jean, plein d’inquiétude et de désir, errer parmi des broussailles et des pierres à peu de distance de la caverne. Je n’aperçus point Élisabeth. La vue de ce petit enfant courant d’un pas assuré dans cette solitude, faisait une vive et touchante impression. Il avait tressailli dans le sein de sa mère à l’approche de son Seigneur, et à ce moment il était excité par la présence de son Sauveur souffrant de la soif. Les épaules couvertes d’une peau d’agneau, il tenait à la main son petit bâton au bout duquel flottait une bandelette d’écorce. Il sentait que Jésus passait et qu’il avait soif ; il se jeta à genoux et cria vers Dieu les bras étendus, puis il se leva soudainement, courut, poussé par l’Esprit, jusqu’au bord du rocher, et frappa avec son bâton le sol, d’où jaillit aussitôt une source abondante. Jean suivit l’eau jusqu’à l’endroit d’où elle descendait en cascade ; là il s’arrêta, et vit dans le lointain la sainte famille qui passait Cette action présente un symbole de toute la vie du Précurseur. Il devait aussi plus tard frapper le rocher, les cœurs plus durs que la pierre, et en faire jaillir les eaux salutaires de la pénitence pour apaiser la soif que le Sauveur avait du salut des hommes. .
La sainte Vierge leva l’enfant Jésus en l’air, et, étendant la main, elle dit : « Voilà Jean dans le désert ! » Jean regarda avec joie l’eau qui se précipitait du haut de la roche, salua en agitant sa banderole, et retourna dans sa retraite.
Peu après, le ruisseau, coulant dans la plaine, s’approcha des voyageurs. Ils s’étaient mis en marche, et ils s’arrêtèrent pleins d’émotion et de joie auprès de buissons et de gazons desséchés. Marie descendit encore de l’âne avec l’enfant et s’assit sur l’herbe ; Joseph creusa à quelque distance un petit réservoir qui se remplit d’eau. Dès qu’elle fut limpide, tous trois en burent, et, Marie y baigna son enfant ; ils se lavèrent les mains, les pieds et le visage. Joseph, après avoir rempli son outre, abreuva l’âne. Ils étaient heureux et pénétrés de reconnaissance. Le gazon, rafraîchi par l’eau, se redressa, et le soleil sembla briller avec un éclat nouveau. Pendant deux ou trois heures ils jouirent là d’un repos heureux et profond.