CHAPITRE XXVI

Adieux des rois à la sainte crèche.

Le lendemain matin, les rois et quelques hommes de leur suite visitèrent, les uns après les autres, la sainte famille. Je les vis aussi, pendant toute la journée, auprès de leur tente et de leurs bêtes de somme, occupés à distribuer beaucoup de présents, comme cela se faisait toujours lors d’événements heureux. Des bergers, pour avoir rendu des services aux gens du cortège, furent largement récompensés. Plusieurs pauvres reçurent des aumônes ; je vis que l’on mettait des couvertures sur les épaules de pauvres vieilles femmes toutes courbées, et qui, à grand’peine, s’étaient glissées jusque-là. Quelques serviteurs des rois, se plaisant dans la vallée, voulurent y rester auprès des bergers. Ils en demandèrent la permission à leurs maîtres, qui la leur accordèrent, et leur firent de riches présents. Ils reçurent des couvertures, des ustensiles, de l’or en grain et les ânes qu’ils avaient montés. Il vint aussi de Bethléem une foule de gens. Les uns sollicitèrent des dons, d’autres fouillèrent les bagages, exigeant des droits sous différents prétextes.

Le soir, les rois se rendirent à la crèche pour prendre congé de la sainte famille. Mensor y alla seul d’abord. Marie lui mit l’enfant Jésus dans les bras : il était ravi de joie et pleurait. Après lui vinrent les deux autres rois, ils versèrent aussi des larmes. Cette dernière visite fut accompagnée de riches présents, tels que des pièces de diverses étoffes, de la soie écrue, des draps roux et de très belles couvertures, ils laissèrent en outre leurs grands manteaux d’un jaune pâle, faits d’une laine extrêmement fine, et si légers, que le moindre souffle les agitait.

Au moment où ils se disposaient à quitter la grotte, la sainte Vierge était debout, tenant dans ses bras l’enfant Jésus sous son voile. Elle fit quelques pas pour reconduire les rois vers la porte ; là elle s’arrêta, et, pour donner un souvenir à ces excellents hommes, elle se dépouilla elle-même du grand voile d’étoffe jaune et légère, qui l’entourait et dont elle enveloppait aussi l’enfant Jésus ; elle le présenta à Mensor. Ils reçurent ce don en s’inclinant profondément, et une joie respectueuse fit battre leurs cœurs, quand ils virent devant eux sans voile la sainte Vierge avec le petit Jésus. Quelles douces larmes ils répandirent au sortir de la grotte ! Ce voile fut dès lors leur plus sainte et plus précieuse relique.

La sainte Vierge recevait les présents sans regarder à la valeur des choses ; et pourtant, dans sa touchante humilité, elle témoignait aux personnes une véritable reconnaissance. Pendant cette merveilleuse visite, je n’aperçus en elle aucun retour complaisant sur elle-même. Seulement à l’arrivée des saints rois, par amour pour l’enfant Jésus et par commisération pour saint Joseph, elle s’abandonna naïvement à l’espoir que désormais ils trouveraient un meilleur accueil à Bethléem, et ne seraient plus traités avec ce mépris qui avait causé à saint Joseph une tristesse, une confusion dont elle était tout affligée.

Quand les rois se retirèrent, il faisait nuit, et la lampe était déjà allumée dans la grotte. Ils se rendirent aussitôt, avec leur suite, sous le grand térébinthe qui surmontait le tombeau de Maraha, pour y accomplir, comme la veille, leur culte religieux. Lorsque les étoiles se furent levées, ils prièrent et chantèrent. Les voix des enfants faisaient un effet émouvant dans ce chœur mélodieux. Ils retournèrent ensuite à leur tente, où Joseph leur avait encore préparé un frugal repas, après lequel quelques-uns se rendirent à l’auberge de Bethléem, et d’autres se reposèrent sous la tente.

Vers minuit, comme les rois dormaient sur des tapis, je vis apparaître au milieu d’eux un jeune homme resplendissant : c’était un ange. Il les éveilla et leur dit de partir sur-le-champ pour leur pays, de s’en aller en côtoyant la mer Morte, et d’éviter ainsi Jérusalem. Ils se levèrent promptement et firent lever leur suite, puis l’un d’eux alla à la crèche prévenir Joseph. Celui-ci se hâta d’aller à Bethléem pour avertir ceux qui s’y trouvaient logés. Mais ils avaient été prévenus par la même apparition, et il les rencontra à mi-chemin. Tandis que les rois faisaient de nouveau les adieux les plus touchants à saint Joseph, devant la grotte de la crèche, leur suite partait déjà, en toute hâte, dans la direction du midi, par le chemin qui longeait la mer Morte et traversait le désert d’Engaddi.

Les rois sollicitèrent vivement la sainte famille de partir avec eux pour éviter le danger qui, sans aucun doute, la menaçait pareillement ; ils ajoutèrent que Marie devait au moins se cacher avec l’enfant ; ils craignaient qu’elle ne fût inquiétée à cause d’eux. Ils embrassèrent saint Joseph en lui disant adieu, et pleurèrent comme des enfants ; puis ils montèrent leurs dromadaires, légèrement chargés, et prirent d’un pas rapide la direction du désert. Je vis, auprès d’eux, dans la plaine, l’ange qui leur montrait le chemin. Bientôt ils disparurent.