CHAPITRE XXV
Adoration des Mages.
Le cortège des trois rois sortit de la ville par l’une des portes du sud. Une troupe d’hommes les suivit, jusqu’au ruisseau qui coule de ce côté. Quand ils l’eurent passé, ils s’arrêtèrent un peu pour retrouver leur étoile. Alors ils l’aperçurent, et, transportés de joie, ils continuèrent leur route en chantant. L’étoile ne les conduisit pas tout droit à Bethléem, mais elle les y mena par un chemin qui tournait à l’ouest.
Ils passèrent devant une petite ville qui m’est bien connue, et derrière laquelle je les vis, vers midi, s’arrêter et prier. En cet endroit, qui était vraiment très agréable, une source jaillit sous leurs yeux. Pénétrés de joie, ils mirent pied à terre et lui creusèrent un bassin qu’ils entourèrent de pierres, de gazon et d’un chemin sablé. Ils restèrent là quelques heures, firent boire et manger leurs bêtes, et prirent eux-mêmes un repas ; car à Jérusalem, pleins de troubles et de soucis, ils n’avaient pu se reposer. Dans la suite, j’ai vu Notre-Seigneur s’asseoir, plusieurs fois, auprès de cette source avec ses disciples. L’étoile, qui brillait la nuit comme un globe de feu, présentait alors l’aspect qu’a la lune en plein jour ; elle ne paraissait pas tout à fait ronde, mais dentelée ; souvent elle était cachée par des nuages.
La grande route de Bethléem à Jérusalem fourmillait de voyageurs, avec des bagages et des ânes, soit qu’ils revinssent de Bethléem, après avoir payé l’impôt, soit qu’ils se rendissent au Temple ou au marché de Jérusalem. Au contraire, le chemin de traverse qu’avaient pris les rois était solitaire : Dieu les conduisait sans doute par cette voie peu fréquentée, pour qu’ils pussent arriver à Bethléem vers le soir et sans bruit. Le soleil était près de se coucher, lorsqu’ils se remirent en marche, cheminant comme d’abord : Mensor le basané et le plus jeune en avant, puis Saïr le brun ; Théokéno le blanc, le plus âgé, fermait la marche.
Au crépuscule du soir, le cortège des rois arriva devant Bethléem, à ce même bâtiment où Marie et Joseph s’étaient fait inscrire. À la vue de ce cortège, des curieux, en assez grand nombre, se réunirent. L’étoile s’étant éclipsée, les rois ressentaient de l’inquiétude. Des hommes vinrent à eux pour les interroger. À peine eurent-ils mis pied à terre, que des employés s’avancèrent à leur rencontre, portant en main des rameaux et des rafraîchissements qu’ils leur offrirent. On souhaitait ainsi la bienvenue aux étrangers de haut rang. Je me dis alors à moi-même : « Ils sont bien plus polis avec ces rois qu’avec le pauvre saint Joseph, et cela, parce qu’ils ont distribué autour d’eux de petites pièces d’or. » On leur indiqua la vallée des Bergers, comme un bon emplacement pour y dresser leurs tentes. Ils restèrent longtemps indécis. Ils ne firent point de questions sur le roi nouveau-né, n’ignorant pas le lieu désigné par la prophétie et craignant d’ailleurs, d’après les discours d’Hérode, d’attirer sur eux l’attention. Mais quand ils virent briller au firmament, du côté de Bethléem, un astre pareil à la lune à son lever, ils remontèrent sur leurs bêtes, puis, longeant un fossé et des murs écroulés, ils se dirigèrent vers l’orient en faisant le tour de Bethléem par le midi ; ils s’approchèrent ainsi de la crèche, par le côté de la plaine où les anges étaient apparus aux bergers L'ancienne loi et la synagogue ont servi de préparation et comme de chemin aux Gentils pour s'approcher du Sauveur. .
Arrivés dans la vallée qui s’étend derrière la grotte de la crèche, ils descendirent de leurs montures. Leurs gens déballèrent leurs effets, dressèrent une vaste tente, et disposèrent toutes choses, aidés de quelques bergers qui leur indiquèrent les endroits convenables. Ces arrangements n’étaient pas encore terminés, lorsque les rois virent l’étoile apparaître, claire et brillante, au-dessus de la colline de la crèche ; elle y répandait une profusion de lumière. Elle sembla s’incliner vers la grotte, et en même temps grossir de plus en plus. Ils la contemplèrent avec un profond étonnement ; l’obscurité ne leur laissait apercevoir que les vagues contours de la colline. Tout à coup une joie immense envahit leur âme, car ils virent, dans la lumière, la figure resplendissante d’un enfant. Tous, la tête nue, lui rendirent leurs hommages ; puis les trois rois se dirigèrent vers la colline, et découvrirent la porte de la grotte. Mensor y alla, l’ouvrit et vit la grotte toute pleine d’une lumière divine ; la Vierge était assise au fond, avec l’enfant dans ses bras, telle qu’en leurs visions elle était apparue à ses compagnons et à lui.
Il revint aussitôt le dire aux deux autres rois. Au même instant, Joseph sortit de la grotte avec un vieux berger : ils lui déclarèrent en toute simplicité qu’ils venaient pour adorer le roi nouveau-né, dont ils avaient vu l’étoile, et pour lui offrir leurs présents. Joseph les salua avec respect et bienveillance.
Aussitôt ils se préparèrent pour leur auguste cérémonie. Ils mirent de grands et magnifiques manteaux blancs à longue queue, qui flottaient légèrement autour d’eux, et brillaient comme brille la soie écrue : c’était leur costume ordinaire dans les solennités religieuses. Des bourses et des boîtes d’or étaient suspendues à leurs ceintures. Chacun des rois était suivi de quatre personnes de sa famille ; quelques serviteurs de Mensor les accompagnaient, portant une petite table, un tapis à franges et plusieurs pièces d’étoffes légères.
Saint Joseph les conduisit d’abord sous l’auvent placé devant la grotte ; là, après avoir étendu sur la table le tapis à franges, chacun des trois y déposa quelques boîtes en or et des vases du même métal : c’étaient les présents qu’ils offraient en commun. Mensor et tous les autres ôtèrent alors leurs sandales, et Joseph ouvrit la porte. Mensor était précédé de deux jeunes gens, tenant en main une pièce d’étoffe légère qu’ils étendirent sur le sol ; après quoi ils se retirèrent en arrière. Deux autres le suivaient avec la table sur laquelle étaient les présents. Arrivé devant la sainte Vierge, il mit un genou en terre, et plaça humblement à ses pieds ces objets précieux. Les quatre hommes de sa famille étaient derrière lui, respectueusement inclinés. Pendant ce temps, Séïr et Théokéno, avec leur suite, se tenaient à l’écart, vers la porte. Lorsqu’ils entrèrent, ils étaient comme ravis d’émotion et de ferveur, et éblouis par la lumière qui remplissait la grotte ; et cependant il n’y avait là d’autre flambeau que la Lumière du monde. Marie, appuyée sur un bras, et plutôt couchée qu’assise, se tenait à la gauche de l’enfant Jésus, qui reposait au lieu même où il était né, dans une auge, couverte d’un tapis et placée sur une estrade. Quand elle aperçut les mages, la sainte Vierge se redressa, sans se lever ; elle mit son grand voile, et en enveloppa aussi l’enfant Jésus, qu’elle prit dans ses bras. Mensor s’agenouilla, et, déposant les présents devant lui, il fit hommage à l’enfant dans les termes les plus touchants, les mains croisées devant la poitrine et la tête inclinée. Pendant ce temps, Marie avait découvert le haut du corps de l’enfant, qui du milieu de l’espèce d’auréole que formait le voile, regardait avec un aimable sourire ; elle soutenait sa petite tête de l’une de ses mains, et l’entourait de l’autre bras. Il tenait ses petites mains jointes devant sa poitrine, ou les tendait gracieusement devant lui.
Oh ! qu’ils étaient heureux de l’adorer, ces chers hommes de l’Orient ! En les voyant, je me disais à moi-même : « Leurs cœurs sont purs et sans tache, pleins de bonté et d’innocence comme des cœurs d’enfants pieux. Ils sont sans emportement, et pourtant pleins de feu et d’amour. Et moi je suis morte, je ne suis qu’un esprit ; autrement je ne pourrais voir ces choses, car elles n’existent pas maintenant, et cependant maintenant elles existent. Mais cela n’existe pas dans le temps : en Dieu il n’y a pas de temps, en Dieu tout est présent ; je suis morte, je suis un esprit. » Pendant que j’avais ces étranges pensées, j’entendis une voix me dire : « Que t’importe ce que tu es ? Regarde, et loue le Seigneur, qui est éternel et en qui tout est éternel. »
Je vis alors Mensor tirer d’une bourse, suspendue à sa ceinture, une poignée de petits lingots d’un or pur, de la longueur du doigt, épais au milieu et pointus par les bouts : c’était son présent, qu’il plaça humblement sur les genoux de la sainte Vierge, à côté de l’enfant Jésus. Elle accepta l’or, en remerciant avec bonté, et le couvrit d’un pan de son manteau. Mensor donna ces lingots d’or pur, parce qu’il était plein de foi et d’amour, et qu’il cherchait la vérité avec un zèle persévérant et infatigable.
Ensuite il se retira avec ses quatre parents, et Séïr, le brun, s’approcha avec les siens. Il s’agenouilla avec une profonde humilité, et il présenta son offrande, qu’il accompagna de paroles touchantes. C’était un encensoir d’or, plein de petits grains résineux de couleur verdâtre ; il le plaça sur la table, devant l’enfant Jésus. Il donna l’encens, parce qu’il était un homme soumis avec respect et de tout son cœur à la volonté de Dieu, qu’il servait avec zèle. Il resta longtemps agenouillé en prière, avant de se retirer.
Après lui vint Théokéno, le plus âgé des trois rois ; déjà raidi par la vieillesse, il ne pouvait plier les genoux ; il se tint donc debout, mais le corps prosterné. Il plaça sur la table un vase d’or, surmonté d’une belle plante verte. C’était une myrrhe, arbuste à tige droite, couronné de jolies fleurs blanches, formant de petits bouquets frisés. Il offrit la myrrhe, parce qu’elle est le symbole de la mortification et de la victoire sur les passions ; car cet excellent homme avait vaincu de fortes tentations d’idolâtrie, de polygamie et de violence de caractère. Sa profonde émotion le retint si longtemps devant Jésus, que j’avais compassion des autres serviteurs, restés hors de la grotte et avides de voir l’enfant Jésus.
Les paroles des rois et des gens de leur suite étaient très simples et fort touchantes. En se prosternant et en offrant leurs dons, ils parlaient à peu près ainsi : « Nous avons vu son étoile ; nous savons qu’il est le Roi de tous les rois ; nous venons l’adorer et lui offrir nos humbles présents, etc. » Ils étaient tout embrasés d’amour, enivrés de bonheur, et dans leurs naïves et ardentes prières, ils recommandaient à l’enfant Jésus leurs personnes, leurs familles, leurs pays, leurs biens et tout ce qui avait du prix pour eux sur la terre. Ils offraient au roi nouveau-né, d’eux-mêmes, cœurs, âmes, pensées et actions. Ils le priaient de les éclairer, de perpétuer en eux la vertu, la paix, l’amour et la pure félicité. Ils étaient transportés de ferveur, et des larmes de joie jaillissaient de leurs yeux, ruisselant le long de leurs joues et de leurs barbes ; ils croyaient être aussi dans cette étoile, vers laquelle, depuis des milliers d’années, leurs ancêtres avaient si fidèlement dirigé leurs regards, leurs espérances et leurs soupirs. Toutes les joies de la promesse accomplie après tant de siècles étaient réunies en eux.
La Mère de Dieu accepta leurs présents avec une humble reconnaissance. Elle resta d’abord silencieuse, et, sous son voile, un modeste frémissement exprimait sa touchante et pieuse émotion. Le petit corps nu de l’enfant se montrait brillant entre les plis de son manteau. Enfin Marie, écartant un peu son voile, adressa avec humilité et gratitude à chacun des rois quelques bienveillantes paroles. Oh ! quel bon enseignement pour moi ! Je me disais à moi-même : Avec quelle douce et aimable reconnaissance elle reçoit les présents ! Elle qui n’a besoin de rien, qui possède Jésus, elle accepte avec humilité toutes les offrandes de l’amour. Un tel exemple ne m’apprend-il pas comment je dois recevoir les dons de la charité. Combien Joseph et Marie sont bons ! Ils ne gardent presque rien pour eux, et distribuent tout aux pauvres !
Lorsque les rois et leurs parents eurent quitté la grotte, les serviteurs entrèrent à leur tour. Après avoir dressé la tente et débâté les bêtes de somme, ils avaient attendu devant la porte, avec une humble patience, qu’il leur fût permis de pénétrer dans la grotte. Ils étaient plus de trente. Plusieurs enfants, sans autre vêtement qu’une ceinture de linge et un petit manteau, les accompagnaient. Leurs maîtres les introduisirent cinq par cinq. Ils s’agenouillaient autour de l’enfant et l’adoraient en silence. Quand vint le tour des enfants, ils entrèrent tous à la fois, se mirent à genoux, et adorèrent l’enfant Jésus avec une joie innocente et naïve. Les serviteurs ne purent pas rester bien longtemps dans la grotte, car les rois y rentrèrent bientôt avec pompe, revêtus de manteaux légers et flottants, et portant à la main des encensoirs avec lesquels ils encensèrent très respectueusement l’enfant, la sainte Vierge, Joseph et toute la grotte ; puis, en se retirant, ils s’inclinèrent profondément : c’était une cérémonie religieuse usitée chez eux.
Jamais je n’avais vu Marie et Joseph si heureux et si émus. Souvent des larmes de joie coulaient le long de leurs joues. Tant d’honneurs solennellement rendus à l’enfant Jésus, qu’ils étaient obligés de loger si pauvrement, et dont il leur fallait cacher la dignité suprême dans l’humilité de leurs cœurs, leur étaient une ineffable consolation. Ils voyaient que la Providence toute puissante de Dieu, malgré l’aveuglement des hommes et dès l’origine des temps, avait préparé pour l’enfant de la promesse, et lui avait envoyé du fond de l’Orient, ce qu’eux-mêmes ne pouvaient lui offrir, les hommages des puissants de la terre, rendus à sa grandeur avec une sainte et solennelle magnificence. Ils joignirent leur adoration à celle des rois. La gloire de Jésus était leur bonheur.
Les tentes du cortège des rois étaient dressées tout le long de la vallée, derrière la grotte de la crèche, jusqu’à la grotte du tombeau de Maraha. Quand tous eurent quitté la crèche, les étoiles se montraient déjà. Ils se rassemblèrent alors en cercle, auprès du vieux térébinthe qui couronnait le tombeau de Maraha, et rendirent leur culte aux étoiles avec des chants solennels. On ne saurait exprimer combien étaient émouvants ces chants qui retentissaient dans la vallée silencieuse. Durant tant de siècles leurs ancêtres avaient regardé les étoiles, prié et chanté ! À cette heure donc leurs ardents désirs étaient accomplis. Ah ! le transport de leur joie et la plénitude de leur reconnaissance éclataient dans leurs chants.
Joseph, cependant, assisté par deux vieux bergers, avait préparé un repas frugal dans la tente des trois rois. C’était du pain, des fruits, du miel, des légumes et quelques flacons de baume, placés sur une table couverte d’un tapis. Quand ils rentrèrent, Joseph leur témoigna beaucoup de bonté, et les pria d’accepter le modeste repas qu’il leur offrait. Il se plaça au milieu d’eux, auprès de la table et mangea avec eux sans montrer aucune timidité : il pleurait de joie et de bonheur.
En le voyant, je pensai à feu mon père, pauvre paysan, qui, lors de ma prise d’habit, fut obligé de se mettre à table avec beaucoup de gens distingués. Dans sa simplicité et son humilité, il avait eu grand’peur tout d’abord, mais ensuite sa joie fut telle, qu’il en versa des larmes.
Après le repas, Joseph quitta les rois. Quelques-uns des personnages les plus distingués du cortège se rendirent à une auberge de Bethléem ; les autres se reposèrent sur les couches qu’on leur avait préparées dans la grande tente. De retour à la grotte de la nativité, Joseph déposa tous les présents au fond et à la droite de la crèche, derrière une cloison qui les masquait. La servante d’Anne, restée auprès de la sainte Vierge, s’était retirée, pendant toute la cérémonie ; elle ne reparut point qu’ils n’eussent tous quitté la crèche. Elle était modeste et grave. Je ne vis ni la sainte famille, ni cette servante, regarder les présents des rois avec une satisfaction mondaine. Tout fut accepté avec humilité et distribué avec charité.
Pendant que les rois, pleins de ferveur et de joie, offraient leurs présents et leurs hommages à Jésus dans sa crèche, je vis, dans les environs de la grotte, quelques Juifs chargés d’espionner ; ils murmuraient ensemble ; ensuite ils allaient et venaient pour faire des rapports. Je pleurai amèrement sur ces malheureux. Oh ! combien me font souffrir ces méchantes gens qui, alors comme aujourd’hui, quand le Sauveur s’approche des hommes, se tiennent là, épient et murmurent ; puis, dans leur fureur, s’en vont partout répandre leurs mensonges impies. Ah ! combien de larmes dois-je verser sur ces hommes misérables ! Ils ont le salut si près d’eux, et ils le repoussent, tandis que ces bons rois, pleins de foi et de confiance dans les promesses, ont fait tant de chemin pour le trouver. Oh ! comme je plains ces hommes durs et aveugles L'incrédulité future des Juifs en face de la foi des Gentils est ici prophétiquement représentée. « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté ! » .
À Jérusalem, ce même jour, Hérode lut encore dans des rouleaux, et parla avec des scribes de ce qu’avaient dit les rois. Plus tard tout redevint calme, comme si l’on eût voulu entièrement assoupir cette affaire.