CHAPITRE XXIV

Les Rois devant Hérode. — Conduite de celui-ci et ses motifs.

Le lendemain matin, Hérode fit secrètement appeler les trois rois dans son château. On les attendit sous le portique, et de là on les introduisit dans une salle décorée de branches vertes et de vases de fleurs. Dans cette salle, des rafraîchissements étaient servis. Hérode se fit attendre quelque temps ; à son entrée, ils s’inclinèrent devant lui, et lui demandèrent encore une fois où était le roi des Juifs nouvellement né. Hérode dissimula le mieux qu’il put son trouble ; il s’efforça même de feindre une grande joie, et les pria de lui dire avec détails ce qu’ils avaient vu. Mensor lui décrivit la dernière image qui leur était apparue dans les étoiles avant leur départ. C’était une vierge ayant devant elle un enfant, et du côté droit de l’enfant était sortie une branche lumineuse surmontée d’une tour à plusieurs portes. Cette tour s’était transformée en une grande ville, au-dessus de laquelle ils avaient vu l’enfant se placer comme un roi, avec la couronne, le glaive et le sceptre ; puis ils s’étaient vus eux-mêmes et tous les rois du monde prosternés devant l’enfant pour l’adorer : car il avait un royaume auquel tous les autres royaumes devaient obéir. Hérode leur dit qu’il existait en effet une prophétie sur Bethléem Ephrata se rapportant à ce roi : « Allez donc, ajouta-t-il, sans bruit à Bethléem ; puis, quand vous aurez trouvé l’enfant, revenez me le faire savoir, afin que moi aussi je puisse m’y rendre et l’adorer. » Les rois alors le quittèrent, sans avoir touché aux rafraîchissements qu’on leur avait préparés.

Hérode était, dans ce temps-là, plein d’une sombre colère. Au moment de la naissance de Jésus-Christ, il séjournait dans son château voisin de Jéricho, où il venait de commettre un lâche assassinat. Il avait fait élever à de hautes fonctions dans le Temple des gens de son parti, afin de savoir ainsi tout ce qui s’y passait et de connaître ceux qui résistaient à ses volontés. Parmi ces derniers se trouvait un haut fonctionnaire du Temple, homme juste et bon. Hérode l’invite amicalement à le visiter à Jéricho, et le fait mettre à mort dans le désert, après quoi il répand le bruit que des brigands l’ont massacré.

Il avait aussi voulu précédemment faire placer dans le Temple une figure d’agneau tout en or, croyant par là gagner la faveur des Juifs. Mais les prêtres s’étaient opposés à ce qu’elle y restât, et un Israélite zélé avait renversé l’image, qui s’était brisée. Hérode, furieux, avait fait jeter cet homme en prison.

La nouvelle de la naissance du Christ ajouta encore à cette irritabilité d’humeur. Depuis longtemps, en Judée, les hommes les plus pieux étaient dans une vive attente de la prochaine venue du Messie. Les circonstances de la naissance de Jésus avaient été divulguées par les bergers. Mais les personnages de haut rang regardaient généralement les récits qu’on en faisait, comme des fables ou des rumeurs sans consistance. Néanmoins ce qu’Hérode en recueillit le détermina à faire prendre, en secret, des informations à Bethléem. Ses émissaires, arrivés à la crèche, trois jours après la naissance du Sauveur, échangèrent quelques paroles avec saint Joseph, après quoi ces hommes, aveuglés par leur orgueil, rapportèrent que tout était faux ; qu’il n’y avait là qu’une famille pauvre dans une misérable grotte, et que ce n’était même pas la peine d’en parler. Leur sotte vanité d’abord les avait empêchés de s’entretenir longtemps avec Joseph, et en outre ne leur avait enjoint d’éviter ce qui pourrait attirer l’attention. Sur ces entrefaites, l’arrivée du grand cortège des trois rois jeta Hérode dans une extrême perplexité : car ils venaient de loin, et c’était là plus qu’un vain bruit. Les entendant parler avec tant de conviction du roi nouveau-né, il feignit de vouloir aussi lui rendre hommage, et ils en eurent de la joie. La décision présomptueuse des docteurs n’avait pu le rassurer, et l’intérêt qu’il avait à étouffer le bruit de l’événement lui inspira ce qu’il avait à faire. D’abord il ne contredit pas le récit des trois rois ; il ne mit pas, non plus tout de suite, la main sur Jésus, pour ne pas donner crédit à leurs paroles, aux yeux d’un peuple disposé à la rébellion. Il résolut de se procurer des renseignements exacts par les rois eux-mêmes, et de prendre ensuite ses mesures. Comme les rois, avertis d’en haut, ne revinrent pas le trouver, il imputa leur fuite à erreur et mensonge, faisant dire partout : « Ils n’ont pas osé reparaître, parce qu’ils s’étaient grossièrement trompés ; car pour quel autre motif se seraient-ils évadés furtivement, après avoir été si bien reçus ? »

Ce fut ainsi qu’il essaya d’assoupir toute cette affaire. À Bethléem, il fit annoncer qu’on ne devait pas se mettre en rapport avec les parents de l’enfant réputé extraordinaire, ni accueillir des bruits chimériques et trompeurs. La sainte famille était revenue à Nazareth quinze jours après, on cessa bientôt de parler d’un événement que la multitude n’avait que superficiellement connu, et les gens pieux qui espéraient gardèrent le silence.

Quand le calme fut rétabli, Hérode songea à se débarrasser de Jésus ; il apprit alors que la famille avait quitté Nazareth. Il fit de longues recherches pour retrouver ses traces ; mais, tout espoir de la découvrir s’étant évanoui, son trouble augmenta au point qu’il eut recours à la mesure désespérée du massacre des innocents. Ils furent égorgés en sept endroits différents ; partout des troupes avaient été envoyées pour prévenir des émeutes.