CHAPITRE XXIII
Entrée des trois rois à Jérusalem.
Ce matin, à sept heures, je vis le cortège des rois traverser le Jourdain. Ordinairement on passait le fleuve à l’aide d’un bac ; mais, quand il s’agissait de transporter des caravanes et de lourds bagages, les bateliers qui demeuraient sur les bords avaient coutume de jeter un pont. Comme ce travail leur était interdit à cause du sabbat, les voyageurs se chargèrent eux-mêmes de leur passage, secondés seulement par quelques gentils. Le Jourdain, assez étroit là, coule sur une multitude de bancs de sable. On mit, par-dessus le bac de service, des planches sur lesquelles on plaça les chameaux. Il fallut assez de temps, pour que tout le cortège pût traverser le fleuve.
Le sabbat touchait à sa fin, lorsque le cortège des trois rois arriva devant Jérusalem. J’aperçus la ville avec ses hautes tours qui se dressaient vers le ciel. L’étoile avait presque disparu et ne jetait plus qu’une lueur mourante derrière la cité. Plus les voyageurs s’étaient approchés de Jérusalem, plus ils avaient senti diminuer leur confiance, car l’étoile avait perdu beaucoup de son éclat, et même, depuis leur arrivée en Judée, ils ne la voyaient plus que rarement. Ils avaient pensé qu’ils trouveraient tout le monde en joie, à cause de la naissance du Sauveur. Mais, n’apercevant aucun signe de réjouissance, ils s’affligeaient, se décourageaient et commençaient à croire qu’ils s’étaient cruellement trompés.
Le cortège, composé d’environ deux cents âmes, avait à peu près un quart de lieue de long. Déjà, à Causour, plusieurs personnages distingués, et en deçà de nouveaux venus l’avaient grossi, chemin faisant. Les trois rois étaient assis sur trois dromadaires, suivis de trois autres dromadaires portant leurs bagages. Les montures des personnes de distinction avaient de beaux harnais, enrichis de chaînes et d’étoiles d’or. Quelques gens de la suite des rois allèrent à la ville, et ils en revinrent accompagnés de gardiens et de soldats. L’arrivée sur cette route d’un si nombreux cortège, qui n’était attiré ni par le commerce, ni par aucune fête, fut quelque chose d’extraordinaire. On demanda à ces étrangers pourquoi ils étaient venus ; ils le dirent, et parlèrent de l’étoile et de l’enfant nouveau-né. Personne ne témoignait qu’il y comprît rien, ils en furent très découragés, et ne doutaient plus qu’ils ne se fussent trompés, puisqu’ils ne trouvaient pas un homme qui sût quelque chose touchant le Sauveur du monde, et que tous les considéraient avec étonnement.
Cependant, quand les gardiens de la porte virent la bonté avec laquelle ils distribuaient quantité d’aumônes aux mendiants, lorsqu’ils les entendirent déclarer qu’ils cherchaient un logement, qu’ils paieraient tout avec générosité, et encore qu’ils désiraient parler au roi Hérode ; quelques-uns d’entre eux retournèrent à la ville. Il s’ensuivit des allées et venues, des demandes et des explications, pendant lesquelles les trois rois s’entretinrent avec toutes sortes de gens attroupés autour d’eux. Il y en avait bien quelques-uns qui avaient entendu parler d’un enfant né à Bethléem, mais ce ne pouvait pas être celui qu’ils cherchaient, ses parents étant simples et pauvres. D’autres les tournaient en dérision. Quand on leur dit qu’Hérode ignorait ce que pouvait être ce nouveau-né, ils furent plus troublés encore. Ils se demandèrent ce qu’ils lui diraient. Dans leur tristesse, ils eurent recours à la prière, et bientôt ils reprirent courage et se dirent les uns aux autres : « Celui dont l’étoile nous a conduits jusqu’ici saura bien nous ramener heureusement chez nous. »
Après le retour des gardiens, je vis que l’on conduisait les cortèges autour de la ville, où on les fit entrer par une porte située près du Calvaire. Ils furent introduits à peu de distance du marché au poisson, dans une cour entourée d’écuries et de bâtiments, à l’entrée de laquelle se trouvaient des gardes. Les animaux furent mis dans les écuries. Eux-mêmes s’abritèrent sous des hangars au milieu de la cour, près d’une fontaine, et des employés, qui étaient probablement des publicains, vinrent, avec des flambeaux, pour visiter leurs bagages.
Près de cette cour et plus haut, était le palais d’Hérode, où l’on montait par un chemin éclairé de flambeaux et de lampions. Hérode envoya un de ses serviteurs pour y amener secrètement le roi Théokéno. Celui-ci, vers dix heures du soir, fut reçu dans une salle basse par un courtisan d’Hérode, qui l’interrogea sur le but de leur voyage. Il lui raconta tout avec franchise, et le pria de demander à Hérode où était le roi des Juifs nouvellement né dont ils avaient vu l’étoile.
Lorsque le courtisan rapporta ces choses à son maître, Hérode en fut troublé ; mais il dissimula son émotion, et fit dire aux rois qu’il allait se mettre en mesure de leur répondre, qu’ils pouvaient se reposer, que le lendemain il s’entretiendrait avec eux, et qu’il leur ferait part du résultat de ses recherches.
Quand Théokéno revint auprès de ses compagnons de voyage, il n’avait aucune consolation à leur apporter. Ils ne firent donc pas de disposition pour stationner longtemps ; ils ordonnèrent même d’empaqueter de nouveau une partie des effets qui avaient été déballés. Ils ne dormirent point cette nuit-là, et quelques-uns d’entre eux errèrent dans la ville, regardant le ciel pour y découvrir leur étoile. Dans Jérusalem tout était silencieux ; mais, dans la cour où étaient les rois, il y avait un grand mouvement de personnes qui venaient prendre des renseignements.
Lorsque je vis Théokéno entrer au château, tout y était en fête ; les salles, splendidement éclairées, contenaient une multitude de gens de toute espèce, et nombre de femmes indécemment habillées. Hérode, tout troublé de ce que Théokéno disait sur la naissance d’un nouveau roi, assembla aussitôt tous les princes des prêtres et les scribes. Avant minuit, portant des rouleaux d’écriture, ils arrivèrent chez lui en costume de prêtres, avec des plaques sur la poitrine et des ceintures où étaient brodées des lettres. Il s’en trouvait une vingtaine autour d’Hérode, qui leur demanda où le Christ devait naître. Ils déployèrent alors sous ses yeux leurs rouleaux, et, lui montrant du doigt un passage, ils répondirent : « C’est à Bethléem de Juda qu’il doit naître, car il est écrit dans le prophète Michée : “Et toi, Bethléem, tu n’es pas la plus petite parmi les principales cités de Juda ; car c’est de toi que sortira le chef qui doit gouverner mon peuple Israël.” » Hérode alla ensuite se promener sur la plateforme qui couronnait le château, cherchant en vain, à l’aide de quelques prêtres juifs, à découvrir l’étoile dont Théokéno avait parlé. Il était de plus en plus bouleversé ; mais les docteurs s’efforcèrent de le tranquilliser, disant : « Ce que rapportent ces rois est sans conséquence ; ce sont des gens excentriques qui se font des idées chimériques de leurs étoiles ; enfin, si une telle chose était advenue, vous, seigneur, et nous qui vivons dans le temple et dans la ville sainte, nous n’aurions pas manqué de le savoir avant tous. »