CHAPITRE XIX
Voyage des trois rois mages.
Aux stations, les trois rois et les anciens étaient, chacun pour sa tribu, ce qu’est un père de famille pour sa maison. Ils partageaient et distribuaient la nourriture ; ils remplissaient eux-mêmes des coupes et donnaient à boire à tous. Les domestiques, parmi lesquels on remarquait des nègres, étaient assis par terre, et attendaient patiemment que leur tour vînt d’être servis. Qu’elles étaient touchantes la simplicité et la douceur de ces bons rois ! Ils partageaient ce qu’ils avaient avec les pauvres accourus à leur suite. Ils leur présentaient même des vases d’or, et les faisaient boire comme de petits enfants.
L’étoile qui conduisait les rois me produisait l’effet d’un globe rond suspendu à un fil lumineux, conduit par une main invisible, et qui versait, comme par une bouche, sa lumière. Pendant la journée, je voyais les cortèges précédés d’un corps lumineux, dont l’éclat surpassait toute clarté. Ils firent leur long voyage avec une vitesse surprenante ; leurs montures allaient d’un pas égal et léger, aussi uniforme, aussi rapide que le vol des oiseaux de passage. Pendant la nuit ils ralentissaient quelquefois la marche, et alors ils entonnaient, tous ensemble, des chants singulièrement touchants et expressifs. Ils improvisaient et chantaient alternativement des vers tels que ceux-ci :
« Nous voulons franchir les montagnes Et nous agenouiller devant le nouveau Roi. »
L’un d’eux commençait, et tous les autres répétaient le vers qu’il avait chanté ; et ils continuaient ainsi en chevauchant. Il y avait dans ces mélodies, qui interrompaient le silence de la nuit, quelque chose d’extrêmement doux et émouvant.
Voyez-les suivant, pendant la nuit, l’étoile qui semble toucher la terre de sa longue chevelure ! Ils la regardent avec joie et confiance, et s’entretiennent ensemble, assis sur leurs montures. Le cortège marche en bon ordre : un grand chameau est en tête, avec des coffres suspendus à ses flancs ; sur sa bosse, couverte d’un large tapis, est assis un des chefs, le sceptre à la main, un sac auprès de lui. Puis viennent les bêtes de somme, grandes comme des chevaux ou des ânes de haute taille, portant les serviteurs et le bagage de ce chef. Le premier cortège est suivi du second, puis du troisième. Les chameaux vont à grands pas, mais sans bruit ; ils posent le pied avec tant de précaution, qu’on pourrait croire qu’ils évitent de rien froisser. Ils ne remuent guère la tête, ni leur long cou ; les jambes seules sont en mouvement. Les hommes aussi procèdent avec le plus grand calme. Tout est si doux ! on dirait un songe délicieux.
Ici une réflexion s’offre à mon esprit : Ces bonnes gens, qui ne connaissent pas encore le Seigneur, vont à lui avec tant d’ordre et d’une manière si paisible et si gracieuse ! et nous qu’il a rachetés et comblés de ses grâces, nous suivons les processions avec une si frappante irrévérence !
Arrivés à une ville dont le nom ressemblait à Caussour, et qui se composait de tentes dressées sur des fondements en pierre, les cortèges s’arrêtèrent chez le roi du pays, qui habitait à peu de distance de là. Depuis leur réunion dans la cité en ruine, ils avaient fait environ soixante-trois lieues. Ils racontèrent au roi de Causour tout ce qu’ils avaient vu dans les étoiles. Ce récit le frappa d’étonnement ; il regarda à son tour l’étoile, et il y vit un petit enfant avec une croix. Il les pria de lui rendre compte, à leur retour, de ce qu’ils sauraient, car il voulait aussi dresser des autels et offrir des sacrifices à l’enfant.
Je les ai entendus lui exposer l’origine de leur coutume d’observer les astres ; voici ce que j’ai retenu : Les ancêtres des trois rois descendaient de Job, qui avait habité près du Caucase, et possédé des terres, dans des contrées encore plus éloignées. Environ quinze cents ans avant Jésus-Christ, ils ne formaient qu’une seule tribu. Le prophète Balaam était de ce pays ; un de ses disciples y avait répandu et expliqué sa prophétie : « Une étoile naîtra de Jacob. » Sa doctrine avait trouvé beaucoup de partisans ; ils avaient élevé une grande tour, au sommet d’une montagne, et plusieurs savants astrologues y demeuraient alternativement. J’ai vu cette tour, qui était très large à la base, et terminée en pointe. Toutes leurs observations astrologiques se conservaient par tradition. Elles furent interrompues à plusieurs reprises, par suite de divers événements. Plus tard, les hommes s’adonnèrent à la plus abominable idolâtrie, et sacrifièrent des enfants pour accélérer l’avènement de l’enfant promis. Environ cinq siècles avant la naissance de Jésus-Christ, ils avaient cessé de regarder le ciel. Alors leur race s’était divisée en trois tribus qui avaient pour chefs trois frères. Ces frères, qui vivaient séparés, ainsi que leurs tribus, avaient trois filles, gratifiées par Dieu du don de prophétie. Revêtues de longs manteaux, elles parcouraient le pays, et prédisaient qu’une étoile annoncerait l’enfant qui devait naître de Jacob. On se remit, en conséquence, à observer les astres, et le désir de l’avènement de l’enfant redevint très vif dans les trois tribus. Les trois rois descendaient en ligne directe de ces trois frères, qui en cinq cents ans avaient formé quinze générations. Ils différaient de teint, parce qu’ils s’étaient mêlés à diverses races.
Depuis cinq siècles, les ancêtres des trois rois n’avaient jamais discontinué de se réunir, à diverses époques, dans la tour, et d’y être attentifs au cours des astres. Tous les faits remarquables, surtout ceux qui se rapportaient à l’avènement du Messie, leur étaient annoncés par des constellations merveilleuses. Depuis que Marie avait été conçue, c’est-à-dire depuis quinze ans, ces constellations indiquaient plus distinctement que la naissance de l’enfant était proche. Ils avaient même vu plusieurs signes qui présageaient la passion de Notre-Seigneur. Ils pouvaient supputer le temps de l’apparition de l’étoile, qui, suivant la prophétie de Balaam, devait naître de Jacob ; car ils avaient vu l’échelle de Jacob, et, d’après le nombre des échelons et la succession des images qui s’y montraient, ils pouvaient calculer l’approche du salut ; l’échelle venait en effet aboutir à cette étoile, ou bien l’étoile était la dernière image qui s’y montrait. Au temps de la conception de Marie, ils avaient vu la vierge avec un sceptre et une balance portant sur ses plateaux du froment et des raisins. Plus tard la vierge leur apparut avec l’enfant. Ils virent ensuite Bethléem, sous la forme d’un château magnifique, d’où se répandait une abondance de bénédictions, puis la Jérusalem céleste, séparée de Bethléem par un chemin lugubre, plein d’épines, de combats et de sang.
Ils interprétèrent ces visions au sens propre. Ils croyaient donc que le nouveau roi était né au milieu de cette magnificence, et que tous les peuples allaient se prosterner devant lui. C’est pourquoi ils allaient aussi lui porter des présents. Ils prenaient la Jérusalem céleste pour son royaume sur la terre, et c’était là qu’ils pensaient arriver. Ils supposaient que le chemin sombre figurait leur voyage, ou bien une guerre dont le roi était menacé. Ils ne savaient pas que c’était l’image du douloureux chemin de la croix.
Ils virent ces figures, dans les constellations, au moment même de leur accomplissement. Ils les virent continuellement, pendant les trois dernières nuits.
Alors celui qui occupait le premier rang entre eux envoya des messagers aux autres, et, ayant vu des rois offrir des présents au nouveau-né, ils se mirent en chemin pour ne pas être les derniers à lui présenter leurs hommages. Toutes les tribus adonnées au culte des astres avaient vu l’étoile, mais celles-ci seules la suivirent. L’étoile, qui allait devant eux, n’était pas une comète ; c’était un globe lumineux porté par un ange, et qui, après l’apparition de la vierge au milieu des étoiles, s’était tout à coup mis en mouvement.
Ils partirent donc dans l’attente de grandes choses, et furent très étonnés de ne rien rencontrer de pareil. Ils furent non moins surpris de l’accueil d’Hérode, et de l’ignorance de tous ceux qu’ils rencontraient. Lorsqu’ils arrivèrent à Bethléem, et qu’au lieu du château magnifique qu’ils avaient aperçu dans la constellation, ils ne virent qu’une grotte misérable, ils commencèrent même à avoir quelque inquiétude. Cependant ils restèrent inébranlables dans leur foi, et, à la vue de l’enfant Jésus, ils reconnurent que tout ce qu’ils avaient vu dans les étoiles était accompli.
Leur astrologie était combinée avec le culte des astres, et accompagnée de prières, de jeûnes et de toute sorte d’abstinences et de purifications. Le culte des astres exerçait une influence dangereuse sur les gens qui avaient de l’inclination au mal. Lors de leurs visions, ces derniers éprouvaient d’horribles convulsions, qui les égaraient jusqu’à leur faire sacrifier des enfants. Mais les gens de bien, comme les trois saints rois, virent ces choses sans trouble, avec une clarté pleine de douce émotion, et ils en devinrent meilleurs et plus pieux.