CHAPITRE XVIII
Départ des trois rois mages en Orient.
Le lendemain de la nativité, je m’endormis avec un grand désir d’être auprès de la Mère de Dieu, dans la grotte de la crèche, pour recevoir dans mes bras l’enfant Jésus et le presser contre mon cœur. J’y arrivai, en effet, au milieu de la nuit. Joseph dormait, appuyé sur son bras droit, et dans le lieu qu’il s’était réservé. Marie veillait, assise à sa place ordinaire, auprès de la crèche ; elle donnait le sein à l’enfant Jésus, qu’elle avait couvert de son voile ; silencieuse et recueillie, elle adorait respectueusement Celui dont elle était la bienheureuse mère. J’adorai l’enfant à deux genoux, avec un ardent désir de le tenir dans mes bras. Ah ! elle le savait bien, elle qui écoute et accorde avec une bonté si touchante tout ce qu’on lui demande avec une foi vive ! Mais comme elle allaitait l’enfant, elle ne me le donna pas. À sa place j’aurais fait comme elle.
Mon désir augmentait toujours, et se confondait avec celui de toutes les âmes qui désiraient ardemment recevoir leur Sauveur. Mais cet ardent désir du salut n’était nulle part si pur, si parfait, si sublime que dans les cœurs des bons rois mages de l’Orient, qui pendant des siècles l’avaient attendu avec foi, espérance et amour, en la personne de leurs ancêtres ! Aussi je me sentis attirée vers eux, et, après avoir fini mon adoration, et m’être glissée respectueusement hors de la grotte de la crèche, je fus conduite, par une longue route, jusqu’au cortège des trois rois.
Je traversai un pays de pâturages, qui s’étendait à perte de vue entre des hauteurs, et qui appartenait à Mensor, l’un des trois rois. Tout y fourmillait de troupeaux innombrables. Ils étaient inspectés par des intendants à qui les pasteurs inférieurs rendaient compte du bétail confié à leur soin. Je me disais à moi-même : « Puissent nos évêques examiner avec la même sollicitude les brebis qu’ils ont commises à la garde des pasteurs du second ordre ! »
Le calme et le silence de la nuit régnaient partout. La plupart des bergers reposaient sous de petites tentes ; quelques-uns seulement veillaient auprès de leurs troupeaux, qui étaient enfermés, suivant leur espèce, dans de grands enclos séparés. De ces pâturages, où dormaient en paix de nombreux troupeaux, je levai avec attendrissement mes yeux vers le ciel. Je contemplai ces immenses pâturages azurés, semés d’innombrables étoiles : elles avaient apparu au seul appel de leur créateur ; elles suivaient sa voix, comme des troupeaux fidèles, et avec plus d’obéissance que les brebis de la terre ne suivent celle de leurs pasteurs mortels. Et comme je voyais les bergers qui veillaient regarder plus souvent les étoiles que les troupeaux confiés à leur garde, je me disais : Ils ont bien raison de tourner des yeux étonnés et reconnaissants vers ce ciel, où leurs ancêtres, toujours persévérants dans l’attente et la prière, n’ont cessé d’attacher leurs regards. Le bon pasteur qui cherche sa brebis égarée ne se repose pas qu’il ne l’ait trouvée et ramenée au bercail ; ainsi a fait le Père céleste, le pasteur fidèle de ces innombrables troupeaux d’étoiles, semées dans l’immensité. L’homme auquel il avait soumis la terre ayant péché, et la terre ayant été maudite en punition de cette infidélité, il est allé chercher l’humanité déchue comme une brebis égarée ; il a envoyé du ciel son Fils unique pour se faire homme, afin de ramener les brebis perdues, de les décharger de tous leurs péchés en s’en chargeant lui-même, et de satisfaire, comme agneau de Dieu, par sa mort, à la justice divine. L’avènement du Rédempteur promis venait d’avoir lieu, et les rois mages, conduits par une étoile, étaient partis, la nuit précédente, pour offrir leurs hommages au Sauveur nouvellement né ; les bergers avaient donc bien raison de tourner, en priant, leurs yeux étonnés vers les pâturages célestes, d’où le Pasteur des pasteurs, annoncé d’abord à des bergers, venait de descendre.
Pendant que je m’abandonnais à cette méditation, le silence de la nuit fut interrompu par le bruit des pas d’une troupe d’hommes, montés sur des chameaux, qui, passant au milieu des troupeaux, se dirigèrent en toute hâte vers la tente principale du camp des bergers. Plusieurs chameaux se réveillèrent çà et là, et tournaient leurs longs cous vers la troupe voyageuse. On entendait le bêlement des agneaux troublés dans leur sommeil ; quelques-uns des cavaliers sautaient à bas de leurs montures, et réveillaient les bergers qui dormaient dans les tentes. Ceux qui faisaient la garde s’approchaient des voyageurs ; bientôt tout fut sur pied et en mouvement autour de ces derniers ; on s’entretint en regardant et en observant les étoiles. Ils parlaient d’une constellation, ou d’une apparition dans le ciel qui s’était évanouie, car je ne la voyais pas.
Tous ces voyageurs formaient le cortège de Théokéno, celui des trois rois qui demeurait le plus loin. Il avait vu, dans sa patrie, l’étoile miraculeuse, et il l’avait suivie sans hésitation. Il demandait combien Mensor et Sair pouvaient avoir d’avance sur lui, et si l’on pouvait encore voir l’étoile qui devait les guider. Après avoir reçu les renseignements nécessaires, il poursuivit sa route avec tous les siens. Théokéno habitait au delà du pays où Abraham avait d’abord vécu ; les deux autres rois demeuraient dans le voisinage.
À l’aube du jour, le cortège de Théokéno rejoignit celui de Mensor et de Sair, dans une ville ruinée ; on y voyait encore de longues rangées de colonnes isolées. Au-dessus des portes formées par des tours carrées à moitié écroulées, on voyait de grandes et belles statues, qui, au lieu de la raideur des statues égyptiennes, avaient des attitudes pleines de grâce et de vie. Après s’être réunis, les trois cortèges quittèrent sur-le-champ cette ville, et continuèrent rapidement leur voyage. Un grand nombre de pauvres, attirés par leur libéralité, les suivirent.
Chacun des trois rois était accompagné de quatre parents ou amis, de telle sorte que le cortège se composait, y compris les rois, de quinze personnes de haut rang. De plus, on y comptait un grand nombre de chameliers et de domestiques. Je reconnus Eléazar qui fut plus tard martyr ; il était du nombre des jeunes gens qui composaient le cortège, et dont l’agilité était remarquable, vêtus seulement depuis la ceinture, ils couraient et sautaient avec une adresse surprenante.
Le cortège était divisé en trois corps, dont chacun avait son chef ou roi. Chacun de ces corps différait par la couleur du teint. La tribu de Mensor était basanée ; celle de Sair brune, et celle de Théokéno jaunâtre. Les personnages de distinction étaient assis, un sceptre à la main, sur des chameaux, entre des paquets couverts de tapis. Les domestiques et les esclaves, montés sur de moindres bêtes de somme, les suivaient avec les bagages.