CHAPITRE VII

Suite du voyage de la sainte famille.

Je vis Joseph et Marie se remettre en marche, dès qu’ils eurent pris quelque repos ; ils arrivèrent, après un trajet de deux lieues, à une grande métairie. La maîtresse du logis était absente, et son mari les renvoya, leur disant qu’ils eussent à se pourvoir ailleurs. Après avoir cheminé quelque temps, ils s’aperçurent que l’ânesse était entrée dans une cabane ; ils l’y suivirent, et furent accueillis avec bienveillance par des bergers qui s’y trouvaient ; ceux-ci leur offrirent de la paille, des joncs et des branches pour faire du feu. Ces bergers se rendirent ensuite à la métairie d’où Joseph et Marie avaient été repoussés, et quand ils eurent raconté à la maîtresse de cette maison combien Joseph avait l’air bon et pieux, combien sa femme était belle et paraissait sainte, elle fit des reproches à son mari pour avoir repoussé de si dignes gens, et se rendit aussitôt à la cabane où s’était arrêtée Marie. Mais la timidité l’empêcha d’y entrer, et elle retourna chez elle pour prendre quelques aliments. Elle revint bientôt avec ses deux enfants trouver la sainte famille et lui porter offrande. Elle demanda pardon poliment et parut touchée de leur triste situation. Après que les voyageurs se furent rafraîchis et reposés, son mari vint aussi et s’excusa auprès de saint Joseph de ne l’avoir pas reçu. Il lui dit qu’à une lieue de distance il trouverait une bonne auberge où il pourrait s’arrêter pendant le sabbat. Ils se mirent alors en route.

Après avoir fait une lieue en montant, ils découvrirent, en effet, une grande maison entourée de jardins et de vergers, située sur le côté septentrional de la montagne ; le baume y croissait sur des arbrisseaux rangés en espaliers. La sainte Vierge avait mis pied à terre, et l’âne était conduit par Joseph. Dès qu’ils furent arrivés, Joseph demanda à être logé ; mais le maître de la maison répondit qu’il ne pouvait les recevoir, car l’auberge était pleine. La très sainte Vierge s’adressa à l’hôtesse qui était accourue, et lui demanda avec la plus touchante humilité de vouloir bien leur accorder un logement ; cette femme ressentit une émotion profonde, et l’hôte lui-même cessa de résister. Aussitôt un gîte commode fut préparé par lui dans une cabane voisine, et l’âne fut placé dans l’écurie. L’ânesse n’était pas là ; elle courait dans les environs.

Joseph alluma une lampe et se mit, ainsi que la sainte Vierge, à réciter les prières du sabbat, avec une touchante piété. Après avoir fait une petite collation, ils se reposèrent sur des nattes étendues par terre.

Marie et Joseph passèrent tout le sabbat dans cette retraite. L’hôtesse présenta ses trois enfants à la sainte Vierge, et la femme qui la veille l’avait si charitablement traitée vint aussi la visiter avec ses deux enfants. Elles s’entretinrent familièrement avec Marie et furent très touchées de sa modestie et de sa sagesse.

Les enfants avaient apporté de petits rouleaux de parchemin ; la sainte Vierge les fit lire, leur donna des instructions et leur parla d’un ton si aimable, qu’ils ne la quittaient pas des yeux. Rien n’était plus touchant à voir et surtout à entendre. Dans l’après-midi, saint Joseph se promena avec l’hôtelier dans les jardins et les champs ; leur conversation était très édifiante. C’est, du reste, ce que j’ai toujours vu pratiquer dans ce pays le jour du sabbat, par les gens vraiment pieux.

Les bonnes gens de l’auberge avaient conçu une vive affection pour la très sainte Vierge. Touchés de son état, ils la prièrent affectueusement de rester chez eux et d’y attendre sa délivrance. L’hôtesse lui montra une chambre qu’elle mettrait à sa disposition, et lui offrit de grand cœur tout son dévouement et tous ses soins.

Cependant, le lendemain matin, Joseph et Marie continuèrent leur marche ; la sainte Vierge allait de temps en temps à pied. Le siège qu’elle occupait sur l’âne différait du bât dont se servent les paysans de nos campagnes ; il avait aux deux côtés opposés une sorte d’appui sur lequel reposaient ses pieds. L’attitude et les mouvements de la très sainte Vierge étaient singulièrement posés et décents ; elle s’asseyait alternativement à droite et à gauche. Joseph prenait grande attention à ce que Marie fît halte souvent. Son premier soin, dès qu’ils s’arrêtaient quelque part, était de chercher une place commode où la sainte Vierge pût se reposer. Ils faisaient de fréquentes ablutions, et surtout se lavaient habituellement les pieds.

Il commençait à faire nuit, quand ils arrivèrent à une maison isolée, où Joseph demanda l’hospitalité. Le maître refusa, disant que sa demeure n’était point une auberge. En vain Joseph lui exposa-t-il l’état de la très sainte Vierge, la fatigue qui l’accablait et qui lui rendait impossible une plus longue marche ; en vain ajouta-t-il qu’il ne demandait pas à être obligé gratuitement, cet homme dur et grossier persista dans son refus, demandant, sans même ouvrir sa porte, qu’on le laissât tranquille, et au plus tôt. Joseph et Marie se remirent en route et trouvèrent enfin un hangar devant lequel l’ânesse s’arrêta. Joseph fit de la lumière et prépara une sorte de lit pour la sainte Vierge. Il introduisit ensuite l’âne, pour lequel il trouva de la litière et du fourrage. Après avoir pris un petit repas et avoir prié, ils dormirent là quelques heures.

Ils étaient à vingt-six lieues de Nazareth et à dix de Jérusalem. Jusqu’alors ils avaient constamment suivi les chemins de traverse qui allaient du Jourdain à Samarie, et aboutissaient à la grande route de Syrie en Égypte. Ces chemins étaient très étroits, surtout dans les montagnes et présentaient bien des pas difficiles ; mais les ânes y marchaient d’un pied ferme.

À plusieurs lieues au nord-est de Béthanie, Marie se trouva fatiguée et dans la nécessité de prendre quelque chose et de se reposer. Joseph alors, se détournant du chemin, la conduisit à une demi-lieue de là dans un endroit où il y avait un figuier ordinairement chargé de fruits et qu’il avait remarqué dans un voyage précédent. Cet arbre était entouré de bancs commodément disposés. Quand ils y arrivèrent, ils eurent le regret de n’y pas trouver un seul fruit, et s’en allèrent péniblement jusqu’à une maison où ils prièrent qu’on les accueillît. Le maître fut d’abord très impoli, il regarda la sainte Vierge à la lueur de la lanterne, et railla Joseph de ce qu’il menait avec lui une femme si jeune et dont il devait être bien jaloux. Mais sa femme eut pitié de la sainte Vierge ; elle lui offrit avec bonté une chambre dans une aile de sa maison et lui apporta des petits pains. Le mari à son tour eut honte de sa rudesse ; il se montra bienveillant et vraiment hospitalier envers les saints voyageurs.

Plus tard, ils entrèrent dans une troisième maison habitée par un jeune ménage, qui les reçut avec politesse, mais sans empressement ; leurs hôtes étaient de riches paysans, livrés au commerce et tout occupés de leurs intérêts.

Joseph faisait des stations fréquentes à la fin du voyage, car la sainte Vierge était de plus en plus fatiguée. À sept lieues de Bethléem, Marie et Joseph demandèrent l’hospitalité à un berger, qui leur témoigna une parfaite bienveillance. Il ordonna qu’on les conduisît dans une chambre commode, et qu’on prît soin de leur âne. Un serviteur lava les pieds de Joseph et lui mit d’autres habits, afin de nettoyer les siens, qui étaient tout poudreux. Une femme rendit les mêmes services à la sainte Vierge. Après avoir pris leur repas, ils se reposèrent.

La maîtresse du logis se tint capricieusement renfermée ; elle avait regardé les voyageurs à la dérobée, et, comme elle était jeune et vaine, elle avait vu d’un œil jaloux la beauté de la sainte Vierge. Craignant d’ailleurs que Marie ne demandât à rester dans sa maison pour faire ses couches, elle ne parut pas, et contribua ainsi, par son impolitesse, à faire partir la sainte famille dès le lendemain. C’est la femme aveugle et toute courbée que Jésus trouva, trente ans après, dans cette même maison, et qu’il guérit, après l’avoir exhortée à être moins vaine et plus hospitalière.

Après un trajet de quelques lieues, Joseph et Marie arrivèrent à une grande auberge ; beaucoup de personnes y étaient rassemblées pour un enterrement. L’intérieur de la maison, au milieu de laquelle se trouvait le foyer avait été transformé en une grande et seule pièce, par la suppression de cloisons mobiles ; derrière le foyer étaient suspendues des tentures noires, et devant était placée une sorte de bière couverte aussi de noir, autour de laquelle priaient plusieurs hommes vêtus de longues robes de deuil, par-dessus lesquelles ils en avaient de blanches, mais plus courtes. Dans une autre chambre pleuraient les femmes, assises sur le plancher et tout enveloppées de leurs manteaux. Le maître et la maîtresse de la maison, tout occupés des funérailles, se bornèrent à saluer très poliment Joseph et Marie ; cependant les domestiques prodiguèrent aux étrangers les soins les plus empressés. Ils leur préparèrent un logement à part, en suspendant au plafond des nattes qui descendaient jusqu’à terre. Je vis plus tard les hôtes visiter la sainte famille et s’entretenir amicalement avec elle. Après avoir pris un peu de nourriture, Joseph et Marie prièrent ensemble et se livrèrent au repos.

Ils partirent pour Bethléem dès le lendemain, malgré les instances de leur hôtesse pour retenir Marie qui, disait-elle, lui semblait près d’accoucher d’un moment à l’autre ; Marie, après avoir baissé son voile, répondit qu’elle avait encore trente-six heures à attendre. Je vis, au moment du départ, Joseph parler de ses ânes avec l’hôte ; il fit l’éloge de ces animaux, et dit qu’il avait pris l’ânesse afin de pouvoir la mettre en gage en cas de nécessité. Comme les hôtes lui objectaient la difficulté de trouver un logement à Bethléem, Joseph répondit qu’il avait en cette ville des amis dévoués, et qu’il serait certainement bien reçu. J’étais toujours peinée de l’entendre parler avec tant d’assurance de la bonne réception sur laquelle il comptait.

Il en entretint encore Marie pendant la route. On voit par là que même d’aussi saints personnages peuvent se tromper.