CHAPITRE VI

Départ de Marie et de Joseph pour Bethléem.

Ce soir, je vis Joseph et la sainte Vierge partir de la maison d’Anne. Ils étaient accompagnés d’Anne, de Marie de Cléophas et de quelques serviteurs. Marie était assise sur le bât de l’âne. L’ânesse d’un an courait tantôt en avant, tantôt autour des voyageurs. Bientôt Anne et Marie de Cléophas firent aux saints voyageurs des adieux pleins d’émotion, et s’en retournèrent avec les serviteurs.

Je vis la sainte famille s’avancer par le chemin qui côtoyait les montagnes de Gelboë. Ils évitaient les villes et suivaient la jeune ânesse, qui prenait toujours les chemins de traverse. Ils arrivèrent ainsi près de la ville de Ghinim, du côté de Samarie, à l’une des propriétés de Lazare. La maison, située sur le haut d’un coteau, était entourée de vergers, et on y jouissait d’une vue très étendue. Joseph et Marie étaient liés d’amitié avec Lazare, et l’intendant, qui les avait connus dans un voyage antérieur, les reçut avec beaucoup de prévenance. Sa femme et lui s’entretinrent respectueusement avec la sainte Vierge ; ils s’étonnaient beaucoup de la voir entreprendre un si grand voyage, tandis qu’elle eût pu rester si commodément établie dans la maison de sa mère.

Après avoir quitté cette maison, ils durent longer une haute montagne ; il semblait que la vallée qui était à ses pieds fût couverte d’une gelée blanche. Pendant ce trajet, qui dura une grande partie de la nuit, la très sainte Vierge, qui souffrait beaucoup du froid, dit à Joseph : « Il faut nous arrêter ; je ne puis aller plus loin. » À peine eut-elle prononcé ces paroles, que la jeune ânesse s’arrêta et vint se placer sous un grand et vieux térébinthe, près d’une fontaine. Ils y firent une station : Joseph arrangea un siège avec des couvertures pour la sainte Vierge, qu’il aida à descendre de sa monture, et qui s’assit contre l’arbre. Il suspendit à une branche la lanterne dont il s’était muni.

La sainte Vierge implora Dieu, lui demandant de ne pas permettre que le froid lui fût nuisible. Aussitôt une grande chaleur se répandit dans tout son corps, et elle réchauffa de ses mains les mains de Joseph. Puis ils prirent un repas composé de petits pains, de fruits, et de l’eau de la fontaine près de laquelle ils étaient assis. Joseph ajouta à cette eau du baume qu’il portait dans un petit vase de terre. Il cherchait à consoler la sainte Vierge. Il était si bon ! Il souffrait tant de ce que ce voyage était si pénible ! Il lui parla du bon logis qu’il espérait lui procurer à Bethléem. Il connaissait une famille de braves gens, où ils seraient très bien et à peu de frais. Il lui vanta d’ailleurs tout Bethléem, et lui dit tout ce qui pouvait la consoler. Cela m’inquiétait, car je savais bien que les choses iraient d’une tout autre manière.

La jeune ânesse, courant en liberté, avait quelque chose de frappant dans ses allures. Quand on ne pouvait se tromper de chemin, par exemple entre deux montagnes, elle courait derrière les voyageurs, ou les devançait de beaucoup ; mais quand la route se partageait, elle reparaissait toujours pour indiquer la direction qu’il fallait prendre ; elle fixait aussi le nombre et le lieu des stations en s’arrêtant d’elle-même, comme lors du campement sous le térébinthe.

Ce térébinthe était un vieil arbre sacré du bocage de Moreh, près de Sichem. C’était là que le Seigneur était apparu à Abraham qui se rendait en Chanaan, et lui avait promis cette terre pour héritage. Abraham, à cette occasion, érigea sous l’arbre un autel. Jacob, avant d’aller à Bethel pour offrir un sacrifice au Seigneur, avait caché, au pied du même arbre, les idoles de Laban et les joyaux de sa famille. Josué y avait dressé le tabernacle où reposait l’arche d’alliance Marie, qui se reposait en ce lieu, était le tabernacle et l'arche d'alliance véritables. , et y avait fait jurer au peuple d’abandonner ses idoles.