“J’ai vu Joseph hier” répond laconiquement celui-ci.

630.10 - “Je pense que le Maître tarde à venir. Et je suis inquiet” dit Jacques d’Alphée.

“Retournons sur nos pas” propose Matthieu.

“Ou bien arrêtons-nous ici, au petit pont” dit Barthélemy.

Ils s’arrêtent. Mais Jacques de Zébédée et l’autre Jacques, André et Thomas reviennent en arrière, et pensifs ils regardent par terre, regardent les maisons. André, en pâlissant, montre du doigt le mur d’une maison où se détache, sur la blancheur de la chaux, une tache rouge-brune et il dit:

“C’est du sang! Du sang du Maître, peut-être? Perdait-il déjà du sang ici? Oh! dites-moi!”

“Et que veux-tu que nous te disons si aucun de nous ne le suivait?” dit, découragé, Jacques d’Alphée.

“Mais mon frère et Jean surtout l’ont suivi… ”

“Pas tout de suite. Pas tout de suite. Jean m’a dit qu’ils l’ont suivi à partir de la maison de Malachie. Ici il n’y avait personne. Aucun de nous…” dit Jacques de Zébédée.

Ils regardent hypnotisés la large tache sombre sur le mur blanc, à peu de distance du sol, et Thomas observe:

“La pluie même ne l’a pas lavée et la grêle même qui est tombée si fort ces jours-ci ne l’a pas écroûtée… Si je savais que c’est son Sang, je l’écroûterais sur ce mur…”

“Demandons-le à ceux de la maison. Peut-être ils sauront.” conseille Matthieu qui les a rejoints.

“Non. Ils pourraient reconnaître en nous ses apôtres; ils pourraient être des ennemis du Christ et…” répond Thomas.

“Et nous sommes encore des lâches…” termine Jacques d’Alphée avec un profond soupir.

Tout doucement tous se sont approchés de ce mur et ils regardent…

630.11 - Passe une femme, une retardataire qui revient de la fontaine avec des brocs d’où déborde l’eau fraîche. Elle les observe, pose ses brocs par terre et les interpelle.

“Vous regardez cette tache sur le mur? Vous êtes des disciples du Maître? Vous me paraissez l’être, même si votre visage est amaigri et… même si je ne vous ai pas vus suivre le Seigneur quand il est passé par ici, pris pour être conduit à la mort. Cela me rend incertaine car un disciple, qui suit le Maître dans les heures favorables et tient à être son disciple, et qui a des regards sévères pour ceux qui ne sont pas comme lui prêts à tout quitter pour suivre le Maître, doit aussi suivre le Maître aux heures mauvaises. Du moins, il devrait le faire. Et moi, je ne vous ai pas vus. Non. Je ne vous ai pas vus. Et si je ne vous ai pas vus, c’est signe que moi, femme de Sidon, j’ai suivi Celui que ses disciples israélites n’ont pas suivi. Mais j’ai reçu un bienfait de Lui. Vous… peut-être vous n’aviez jamais reçu un bienfait de Lui? Cela me surprend, car il répandait ses bienfaits sur les gentils et les samaritains, sur les pécheurs et même les larrons, en leur donnant la vie éternelle s’il ne pouvait plus leur donner celle de la chair. Il ne vous aimait pas, peut-être? Alors c’est signe que vous étiez pires que des aspics ou des hyènes immondes; bien que, en vérité, je crois qu’il aimait même les vipères et les chacals non pas pour ce qu’ils sont, mais parce qu’ils ont été créés par son Père.

Ceci, c’est du sang. Oui, c’est du sang. Du sang d’une femme du rivage de la grande mer. Autrefois c’étaient des terres des philistins, et ses habitants sont encore un peu méprisés par les hébreux. Et pourtant elle sut défendre le Maître jusqu’à ce que son mari la tue. Il la battit si violemment qu’il lui ouvrit la tête et sa cervelle avec son sang giclèrent sur le mur de sa maison où maintenant pleurent les orphelins. Mais elle avait reçu un bienfait. Le Maître avait guéri son mari atteint d’une maladie honteuse. Et elle aimait le Maître à cause de cela. Elle l’a aimé jusqu’à mourir pour Lui. Elle l’a précédé dans le sein d’Abraham, comme vous dites. Annalia aussi l’a précédé, et elle aurait su mourir ainsi, elle aussi, si la mort ne l’avait cueillie avant.

Et une mère aussi, plus haut, a lavé de son sang le chemin, du sang de son ventre ouvert par son fils brutal, pour défendre le Maître. Une vieille femme est morte de douleur en voyant blessé et frappé Celui qui avait rendu les yeux à son fils. Un vieillard, un mendiant, est mort, parce qu’il se redressa pour le défendre et il reçut dans la tête la pierre destinée à la tête de votre Seigneur. Farce que vous croyiez qu’il l’était, n’est-ce pas? Les preux d’un roi meurent autour de lui. Aucun de vous n’est mort, pourtant. Vous étiez loin de ceux qui le frappaient. Ah! non! Un est mort. Il s’est tué. Mais pas par douleur, pas pour défendre le Maître. Il l’a d’abord vendu, puis il l’a indiqué par un baiser, puis il s’est tué. Il n’avait pas autre chose à faire. Il ne pouvait plus croître en perversité. Il était parfait, comme Belzébuth. Le monde l’aurait lapidé pour le faire disparaître de la terre. Oh! je crois que cette femme pleine de pitié qui est morte pour empêcher qu’on frappe le Martyr, je crois que la vieille Anne qui est morte de douleur de le voir en cet état, et le vieux mendiant et la mère de Samuel et la vierge qui est morte et moi qui ne sais pas monter au Temple parce que je souffre de voir immolés les agneaux et les tourterelles, je crois que nous aurions eu le courage de le lapider, et que nous n’aurions pas frémi de le voir lapidé par nos pierres… Lui le savait, et il a épargné au monde la fatigue de le tuer, et il nous a épargné de devenir bourreaux pour venger l’innocent… ”

Elle les regarde avec mépris. Son mépris est devenu de plus en plus visible à mesure qu’elle parlait. Ses yeux, grands et noirs, ont la dureté de l’œil d’un rapace pendant qu’ils regardent le groupe qui ne sait pas, qui ne peut pas réagir… Elle siffle entre ses dents le dernier mot:

“Bâtards!”

Elle reprend ses brocs et puis s’en va, contente d’avoir craché son dédain sur les disciples qui ont abandonné le Maître…

Ceux-ci sont anéantis. Ils restent tête basse, les bras ballants, épuisés… La vérité les écrase. Ils méditent sur les conséquences de leur lâcheté… Ils se taisent… Ils n’osent pas se regarder entre eux.

Jean et le Zélote eux-mêmes, les deux qui sont innocents de cette faute, ont l’attitude des autres, peut-être à cause de la douleur de les voir ainsi mortifiés et de l’impossibilité de panser la blessure produite par les paroles sincères de la femme…

630.12 - La route est désormais dans la pénombre. La lune, à ses derniers jours, se lève tard et, à cause de cela, le crépuscule s’obscurcit rapidement. Le silence est absolu. Pas de bruit ni de voix humaine, et dans le silence règne seul le gargouillis du Cédron. De sorte que quand la voix de Jésus résonne, elle les fait sursauter comme si c’était un son effrayant alors que sa voix est si douce quand il dit: