630 – Les apôtres envoyés à Gethsémani. Méditations sur la prière du Notre-Père

11 avril 1947

Vision du vendredi 11 avril 1947. (Vendredi de Pâques).

630.1 - Les apôtres mettent leurs manteaux et demandent:

“Où allons-nous, Seigneur?”

Leur langage n’est plus aussi familier qu’il l’était avant la Passion. S’il était permis de le dire, je dirais qu’ils parlent avec l’âme agenouillée. Plus que l’attitude de leur corps, qui reste toujours un peu penché par respect devant le Ressuscité, plus que leur retenue quand ils le touchent, plus que leur joie tremblante quand Lui les touche, les caresse, ou les embrasse, ou leur adresse la parole en particulier, c’est tout leur aspect, quelque chose qui ne peut se décrire mais qui est si visible, ce qui le dit encore plus que leur humanité c’est leur esprit qui ne peut redevenir ce qu’il était dans ses rapports avec le Maître, et conforme de son nouveau sentiment tous les actes de l’homme.

Avant, c’était “le Maître”, un Maître que leur foi croyait Dieu, mais qui était toujours pour leurs sens “un homme”. Maintenant, il est “le Seigneur”. Il est Dieu. Il n’est plus besoin de faire des actes de foi pour le croire. L’évidence a aboli ce besoin. Il est Dieu. C’est le Seigneur auquel le Seigneur a dit: “Assied-toi à ma droite Psaume 109,1 (Hébreu 110). ” et il l’a proclamé avec sa parole et le prodige de la Résurrection. Dieu comme le Père. Et c’est le Dieu qu’ils ont abandonné par peur après avoir tant reçu de Lui…

Ils le regardent toujours avec ce regard de vénération respectueuse avec lequel un vrai croyant regarde l’Hostie qui rayonne au milieu d’un ostensoir, ou le Corps du Christ élevé par le Prêtre dans le Sacrifice quotidien. Dans leur regard qui veut voir l’aspect aimé, encore plus beau que dans le passé, il y a aussi l’expression de quelqu’un qui n’ose pas voir, de quelqu’un qui n’ose pas s’arrêter un instant à regarder… L’amour les pousse à fixer leur Aimé, la crainte les fait tout de suite baisser les paupières et la tête comme si son éclat les avait éblouis.

630.2 - En effet, bien que Jésus, Jésus Ressuscité, soit toujours Lui, ce n’est plus Lui en même temps. Si on le regarde bien il est différent. Pareils sont les traits du visage, la couleur des yeux et des cheveux, la taille, les mains, les pieds, et pourtant il est différent. Pareils la voix et les gestes, et pourtant il est différent. C’est un vrai corps, si bien qu’il intercepte aussi la lumière du soleil mourant dont le dernier rayon entre dans la pièce par la fenêtre ouverte. Il projette derrière Lui l’ombre de sa haute personne, et pourtant il est différent. Il n’est pas devenu fier, ni distant, et pourtant il est différent.

Une majesté nouvelle, constante, se répand là où régnait seulement l’aspect humble, modeste, parfois si modeste qu’il paraissait accablé, de l’infatigable Maître. Disparue la maigreur des derniers temps, annulée cette empreinte de lassitude physique et morale qui le vieillissait, perdu ce regard affligé, suppliant qui demandait sans parler: “Pourquoi me repoussez-vous? Accueillez-moi…”, le Christ Ressuscité semble même plus grand et plus robuste, délivré de tout poids, sûr de Lui, victorieux, majestueux, divin.

Même quand il se rendait puissant dans ses puissants miracles, ou imposant dans les moments saillants de son magistère, il n’était pas tel qu’il est maintenant qu’il est ressuscité et glorifié. Il n’exhale pas de lumière. Non. Il n’exhale pas de lumière comme dans la transfiguration et comme dans les premières apparitions après la résurrection, et pourtant il semble lumineux. C’est vraiment le Corps de Dieu avec la beauté des corps glorifiés, et il attire et effraie à la fois.

630.3 - Peut-être ce sont aussi ces blessures, si visibles sur les mains et sur les pieds, qui inspirent ce respect profond. Je ne sais pas. Je sais que les apôtres, bien que Jésus soit si doux avec eux et cherche à créer de nouveau l’atmosphère d’autrefois, sont différents. Si insistants et bavards auparavant, maintenant ils parlent peu, et si Lui ne répond pas ils n’insistent pas. Si Lui leur sourit, ou sourit à l’un d’eux, ils changent de couleur et n’osent pas répondre par un sourire à son sourire. Si Lui, comme il le fait maintenant, tend la main pour prendre son manteau blanc — il est toujours vêtu d’un habit blanc plus éclatant que le satin le plus blanc depuis qu’il est le Ressuscité — aucun d’eux n’accourt comme ils faisaient auparavant pour se disputer l’honneur et la joie de l’aider, On dirait qu’ils ont peur de toucher ses vêtements et ses membres, et Lui doit dire comme il le fait maintenant:

“Viens, Jean, aide ton Maître. Ces blessures sont de vraies blessures.., et mes mains blessées ne sont pas agiles comme avant… ”

Jean obéit en aidant Jésus à mettre l’ample manteau et il semble vêtir un Pontife tant il le fait avec des mouvements prudents et attentifs, en se gardant d’effleurer les mains sur lesquelles rougissent les stigmates. Mais, malgré toute son attention, il heurte la main gauche de Jésus et il crie comme si c’était lui qui avait reçu le coup et il fixe les yeux sur le dos de cette main, craignant d’en voir couler encore du sang. Elle est si vive cette atroce blessure!

Jésus lui met la main droite sur la tête en disant:

“Tu avais plus de courage quand tu me recevais détaché de la Croix. Et alors il coulait encore du sang, tellement que tes cheveux en étaient rouges, nouvelle rosée de la nuit sur le nouvel aimant. Tu m’avais cueilli comme une grappe du cep… Pourquoi pleures-tu? Je t’ai donné ma rosée de Martyr. Tu as répandu sur ma tête ta rosée de pitié. Mais alors tu pouvais pleurer… Pas maintenant.

630.4 - Et toi, pourquoi pleures-tu, Simon Pierre? Tu n’as pas heurté ma main, tu ne m’as pas vu mort…”

“Ah! Mon Dieu! C’est pour cela que je pleure! Pour mon péché.”

“Je t’ai pardonné, Simon de Jonas.”

“Mais moi, je ne me pardonne pas. Non. Rien ne mettra fin à mes pleurs, même pas ton pardon.”

“Mais ma gloire, oui.”

“Toi glorieux, moi pécheur.”

“Toi glorieux, après avoir été mon pêcheur. C’est une grande pêche, abondante, miraculeuse que tu feras, Pierre. Et ensuite, je te dirai: “Viens au banquet éternel”. Et tu ne pleureras plus. Mais vous avez tous les larmes aux yeux. Et toi, Jacques, mon frère, tu es là-bas, prostré dans ce coin comme si tu avais perdu tout bien. Pourquoi?”

“Parce que j’espérais que… Tu les sens donc les blessures? Tu les sens encore? Moi j’espérais que toute la douleur pour Toi serait anéantie, qu’en seraient effacées toutes les marques… Même pour nous pécheurs. Ces plaies!… Quelle douleur de les voir!”

“Oui. Pourquoi ne les as-tu pas effacées? À Lazare il ne resta pas de marques… C’est un… un reproche ces plaies! Elles crient d’une voix redoutable! Elles sont plus fulgurantes et plus effrayantes que les foudres du Sinaï” dit Barthélemy.